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Full text of "Journal d'un voyageur pendant la guerre"

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) 


ŒUVRES 


DE 


GEORGE     SAND 


I 


MICHEL   LÉVY    FRÈRES,    ÉDITEURS 


ŒUVRES   COMPLÈTES 


DB 


GEORGE    SAND 


rORMÂT     GRAND     INrlg 


Lbs  Amours  db  l*age  d*or  .  i  vol. 

ADRIANI 1    — 

André i  — 

Antonià i  — 

Le  Beau  Laurence i  — 

Les  Beaux  Messieurs  db 

bois-dore 2  — 

Gadio 1  — 

CÉSARINE  DlETRICH 1   — 

Le  Cuateau  des  Désertes,  i  — 
'  Le  Compagnon  du  tour  de 

Frange 2  — 

La  Comtesse  DE  Rudolstadt  2  ^ 
La  Confession  d'une  jeune 

FILLE 2  — 

Constance  Verrier -i  — 

Coksuelo 3  — 

Les  Dames  vertes i  — 

La  Daniklla • 2  — 

La  Dernière  Aldini 1  — 

Le  Dernier  Amuur i  — 

Le  Diaule  aux  champs....  i  — 

Elle  et  Lui i  — 

La  Famille  de  Germandre  i  — 

La  Filleule i  — 

Flavie i  — 

Francia i  — 

François  le  Giumfi i  —  i 

Histoire  de  ma  vie io  — 

Un   Hiver  a  Majorque  — 

Spiridion i  — 

L'fluMME  de  neige 3  — 

Horace t  — 

Inuuna -1  — 

ISIDORA i   — 

Jacques i  — 

Jeam  dë  la  Uuoue 1  — 

JbanZiska.  —Gabriel i  — 


Jeanne i 

Journal  d'un  Voyageur -fen- 
dant  la  GUERRE 

Laura 

LÉLiA.  —  Môtella.  —  Cora... 
Lettres  d'un  voyageur  ... 
LucREZiA  FLOiiiANi  Laviniu. 
Mademoiselle  La  QuiNTiNiE 
Mademoiselle  Merquem.  . . 
Les  Maîtres  mosaïstes.... 
Les  Maîtres  sonneurs  .... 

Malgrétout 

La  Mare  au  Diable 

Le  Marquis  de  Villemer.. 

Mauprat 

Le  Meunier  d'Angibault.. 
Monsieur  Sylvestre 

MONT-llEVÊCHE 

Narcisse 

Nouvelles 

Pauline 

La  Petite  Fadette 

Le  Péché  de  M.  Antoine... 

Le  PicciNiNo 

Pierre  qui  roule 

Promenades    autour  d'un 

VILLAGE 

Le  Secrétaire  intime 

Les  Sept  cordes  de  la  Lyre 

Simon 

Tamaris 

Teverino.  —  Leone  Leoni.. 

THEATRE  complet 

Théâtre  de  Nouant 

l'usgoque 

Valentine 

Valvedrb 

La  Ville  noire 


vol. 


CI'cLjr.— Imp.  Paui  Dipuwr  et  C'«*,  rue  duBao-d'Asnitrct,  12, 


JOURNAL 


D   UN 


VOYAGEUR 


PENDANT 


LA   GUERRE 


PAR 


GEORGE   SAND 

TROISIÈME    ÉDITION 


PARIS 

MICHEL  LÉVY  FRÈRES,  ÉDITEURS 
RUE     AUBER,      3,      PLAGE      DE     l'OPÉRA 

LIBRAIRIE     NOUVELLE 

BOULEVARD  DES  ITALIENS,  13,  AU  COIN  DE  LA  RLE  DE  GRAHMONT 

1871 

Droits  de  reprodaction  et  de  traduction  rô^ervés 


JOURNAL 


D'UN  VOYAGEUR 


PENDANT  LA  GUERRE 


Nohant,  15  septembre  1870. 

Quelle  année,  mon  Dieu  !  et  comme  la  vie  nous 
a  été  rigoureuse  1  La  vie  est  un  bien  pourtant, 
un  bien  absolu,  qui  ne  se  perd  ni  ne  diminue 
dans  le  sublime  total  universel.  Les  hommes  de 
ce  petit  monde  où  nous  sommes  n'en  ont  encore 
qu'une  notion  confuse,  un  sentiment  fiévreux, 
douloureux,  étroit.  Ils  font  un  misérable  usage 
des  fugitives  années  où  ils  croient  pouvoir  dire 
moij  sans  songer  qu'avant  et  après  cette  passa- 


2  JOURNAL  d'un   voyageur 

gère  affirmation,  leur  moi  a  déjà  été  et  sera  en- 
core un  moi  inconscient  peut-être  de  Tavenir  et 
du  passé,  mais  toujours  plus  affirmatif  et  plus 
accusé. 

Des  milliers  d'hommes  viennent  de  joncher  les 
champs  de  bataille  de  leurs  cadavres  mutilés. 
Chers  êtres  pleures  !  une  grande  âme  s'élève  avec 
la.  fumée  de  votre  sang  injustement,  odieusement 
répandu  pour  la  cause  des  princes  de  la  terre. 
Dieu  seul  sait  comment  cette  âme  magnanime  se 
répartira  dans  les  veines  de  Thumanité;  mais 
nous  savons  au  moins  qu'une  partie  de  la  vie  de 
ces  morts  passe  en  nous  et  y  décuple  Famour  du 
vrai,  l'horreur  de  la  guerre  pour  la  guerre,  le 
besoin  d'aimer,  le  sentiment  de  la  vie  idéale,  qui 
n'est  autre  que  la  vie  normale  telle  que  nous 
sommes  appelés  à  la  connaître.  De  cette  étreinte 
furieuse  de  deux  races  sortira  un  jour  la  frater^ 
nité,  qui  est  la  loi  future  des  races  civilisées.  Ta 
mort,  ô  grand  cadavre  des  armées,  ne  sera  donc 
pas  perdue,  et  chacun  de  nous  portera  dans  son 
sein  un  des  cœurs  qui  ont  cessé  de  battre* 


PENDANT     LA     GUERRE  ô 

Ces  réflexions  me  saisissent  au  lever  du  soleil, 
après  quatre  jours  de  fièvre  que  vient  de  dissiper 
ou  plutôt  d'épuiser  une  nuit  d'insomnie.  En  ou- 
vrant ma  fenêtre,  en  aspirant  la  fraîcheur  du 
matin  et  le  profond  silence  d'une  campagne  en- 
core matériellement  tranquille,  je  me  demande 
si  tout  ce  que  je  souffre  depuis  six  semaines  n'est 
point  un  rêve.  Est-il  possible  que  ce  matin  bleu, 
cette  verdure  renouvelée  après  un  été  torride, 
ces  nuages  roses  qui  montent  dans  le  ciel,  ces 
rayons  d'or  qui  percent  les  branches,  ne  soient 
pas  l'aurore  d'un  jour  heureux  et  pur?  Est-il 
possible  que  les  héros  de  nos  places  de  guerre 
souffrent  mille  morts  à  cette  heure,  et  que  Paris 
entende  déjà  peut-être  gronder  le  canon  allemand 
autour  de  ses  murailles?  Non,  cela  n'est  pas.  J'ai 
eu  le  cauchemar,  la  fièvre  a  déchaîné  sur  moi  ses 
fantômes,  elle  m'a  brisée.  Je  m'éveille,  tout  est 
comme  auparavant.  Les  vendangeurs  passent, 
les  coqs  chantent,  le  soleil  étend  sur  l'herbe  ses 
tapis  de  lumière,  les  enfants  rient  sur  le  chemin. 
/  ^^  Horreur  !  voilà  des  blessés  qui  reviennent,  des 


h  JOURNAL     d'un    voyageur 

conscrits  qui  partent  :  malheur  à  moi,  je  n'avais 
pas  rêvé  ! 

Et  devant  moi  $e  déroule  de  nouveau  cette  fu- 
neste demi-année  dont  j'ai  bu  l'amertume  en  si- 
lence :  Mon  fils  gravement  malade  pendant  seize 
nuits  que  j'ai  passées  à  son  chevet,  —  attendant 
d'heure  en  heure,  durant  plusieurs  de  ces  nuits 
lugubres,  que  ma  belle-fille  m'apportât  des  nou- 
velles de  mes  deux  petits-enfants  sérieusement 
malades  aussi  :  et  puis,  quelques  jours  plus  tard, 
quand  le  printemps  splendide  éclatait  en  pluie 
de  fleurs  sur  nos  têtes,  vingt  autres  nuits  passées 
auprès  de  mon  fils  malade  encore.  Et  puis  une 
grande  fatigue,  le  travail  en  retard,  un  effort  dé- 
sespéré pour  reprendre  ma  tâche  au  milieu  d'un 
été  que  je  n'ai  jamais  vu,  que  je  ne  croyais  pas 
possible  dans  nos  climats  tempérés  :  des  journées 
où  le  thermomètre  à  l'ombre  montait  à  45  degrés, 
plus  un  brin  d'herbe,  plus  une  fleur  au  1"  juil- 
let, les  arbres  jaunis  perdant  leurs  feuilles,  la 
terre  fendue  s'ouvrant  comme  pour  nous  ense- 
velir, l'effroi  de  manquer  d'eau  d'un  jour  à  l'autre. 


PENDANT     LA     GUERRE  5 

Teffroi  des  maladies  et  de  la  misère  pour  tout  ce 
pauvre  monde  découragé  de  demander  à  la  terre 
ce  qu'elle  refusait  obstinément  à  son  travail,  la 
consternation  de  sa  fauchaison  à  peu  près  nulle, 
la  consternation  de  sa  moisson  misérable,  ter- 
rible sous  cette  chaleur  d'Afrique  qui  prenait  un 
aspect  de  fin  du  monde  !  Et  puis  des  fléaux  que 
la  science  croyait  avoir  conjurés  et  devant  les- 
quels elle  se  déclare  impuissante,  des  variales 
foudroyantes,  horribles,  l'incendie  des  bois  en- 
vironnants élevant  ses  fanaux  sinistres  autour 
de  rhorizon,  des  loups  effarés  venant  se  réfugier 
le  soir  dans  nos  maisons  !  Et  puis  des  orages  fu- 
rieux brisant  tout,  et  la  grêle  meurtrière  ache- 
vant l'œuvre  de  la  sécheresse! 

Et  tout  cela  n'était  rien,  rien  en  vérité  !  Nous 
regrettons  ce  temps  si  près  de  nous  dont  il 
semble  qu'un  siècle  de  désastres  nous  sépare 
déjà.  La  guerre  est  venue,  la  guerre  au  cœur  de 
la  France,  et  aujourd'hui  Paris  investi!  Demain 
peut-être,  pas  plus  de  nouvelles  de  Paris  que  de 
Metz!  Je  ne  sais  pas  comment  nos  cœurs  ne  sont 


6  JOURNAL    d'un     voyageur 

pas  encore  brisés.  On  ne  se  parle  plus  dans  la 
crainte  de  se  décourager  les  uns  les  autres. 


17  septembre. 

Aujourd'hui  pas  de  lettres  de  Paris,  pas  de 
journaux.  La  lutte  colossale,  décisive,  est-elle 
engagée?  Je  me  lève  encore  avec  le  jour  sans 
avoir  pu  dormir  un  instant.  Le  sommeil,  c'est 
l'oubli  de  tout  ;  on  ne  peut  plus  le  goûter  qu'au 
prix  d'une  extrême  fatigue,  et  nous  sommes 
dans  l'inaction  !  On  ne  peut  s'occuper  des  cam- 
pagnes apparemment;  rien  pour  organiser  ce 
qui  reste  au  pays  de  volontés  encore  palpitantes, 
rien  pour  armer  ce  qui  reste  de  bras  valides.  Il 
n'y  en  a  pourtant  plus  guère  ;  on  a  déjà  appelé 
tant  d'hommes  !  Notre  paysan  a  pleuré,  frémi, 
et  puis  il  est  parti  en  chantant,  et  le  vieux,  l'in- 
firme, iC  patient  est  resté  pour  garder  la  famille 
et  le  troupeau,  pour  labourer  et  ensemencer  le 
champ.  Beauté  mélancolique  de  l'homme  de  la 
terre,   que   tu  es  frappante   et  solennelle  au 


PENDANT    LÀ     GUERRE  7 

milieu  des  tempêtes  politiques  !  Tandis  que  le 
riche,  vaillant  ou  découragé,  abandonne  son 
bien-être,  son  industrie,  ses  espérances  person* 
nelles,  pour  fuir  ou  pour  combattre,  le  vieux 
paysan,  triste  et  grave,  continue  sa  tâche  et  tra- 
vaille pour  Tan  prochain.  Son  grenier  est  à  peu 
près  vide  ;  mais,  fût-il  plein,  il  sait  bien  que 
d'une  manière  ou  de  l'autre  il  lui  faudra  payer 
les  frais  de  la  guerre.  Il  sait  que  cet  hiver  sera 
une  saison  de  misère  et  de  privations  ;  mais  il 
croit  au  printemps,  lui  !  La  nature  est  toujours 
pour  lui  une  promesse,  et  je  Tai  trouvé  moins 
affecté  que  moi  en  voyant  mourir  cet  été  le  der- 
nier brin  d'herbe  de  son  pré,  la  dernière  fleu- 
rette de  son  sillon.  J'avais  un  chagrin  d'artiste 
en  regardant  périr  la  plante,  la  fleur,  ce  sourire 
pur  et  sacré  de  la  terre,  cette  humble  et  perpé- 
tuelle fête  de  la  saison  de  vie.  Tandis  que  je  me 
demandais  si  le  sol  n'était  pas  à  jamais  desséché, 
si  la  sève  de  la  rose  n'était  pas  à  jamais  tarie,  si 
je  retrouverais  jamais  l'ancolie  dans  les  foins  ou 
la  scutellaire  au  bord  de  l'eau  tarie,  il  ne  se  sou- 


8  JOURNAL     d'un    voyageur 

ciait,  lui,  que  de  ce  qu'il  pourrait  faire  manger 
-à  sa  chèvre  ou  à  son  bœuf  durant  l'hiver;  mais 
il  avait  plus  de  confiance  que  moi  dans  l'inépui- 
sable générosité  du  sol.  Il  disait  : 

—  Qu'un  peu  de  pluie  nous  vienne,  nous  sè- 
merons vite,  et  nous  recueillerons  en  automne. 

Mon  imagination  me  montrait  un  cataclysme 
là  où  sa  patience  ne  constatait  qu'un  accident. 
Il  ne  s'apercevait  guère  du  luxe  évanoui,  du 
bleuet  absent  des  blés,  du  lychnis  rose  disparu 
de  la  haie.  11  arrachait  une  poignée  d'herbe  avec 
la  racine  sèche,  et  après  un  peu  d'étonnement, 
il  disait  : 

—  L'herbe  pourtant,  Therbe  ça  ne  peut  pas 
mourir  ! 

Il  n'a  pas  la  compréhension  raisonnée,  mais  il 
a  l'instinct  profond,  inébranlable,  de  Timpéris 
sable  vitalité.  Le  voilà  en  présence  de  la  famine 
pour  son  compte,  aux  prises  avec  les  aveugles 
éventualités  de  la  guerre  :  comme  il  est  calme  ! 
Au  milieu  de  ses  préjugés,  de  ses  entêtements, 
de  son  ignorance,  il  a  un  côté  vraiment  grand. 


PENDANT     LA     GUERRE  9 

Il  représente  Vespèce  avec  sa  persistante  con- 
fiance dans  la  loi  du  renouvellement. 


Boussac  (Creuse),  20  septembre. 

« 

On  dit  que  récapituler  ses  maux  porte  mal- 
heur. Gela  est  vrai  pour  nous  aujourd'hui.  La 
variole  s'est  déclarée  foudroyante,  épidémique 
autour  de  nous  ;  nous  avons  renvoyé  les  enfants 
et  leur  mère,  et  aujourd'hui  force  nous  est  de 
les  rejoindre,  car  le  fléau  est  installé  pour  long- 
temps peut-être,  et  nous  ne  pouvons  vivre  ainsi 
•séparés.  Nous  voilà  fuyant  quelque  chose  de  plus 
aveugle  et  de  plus  méchant  encore  que  la  guerre, 
après  avoir  tenté  vainement  d'y  apporter  re- 
mède ;  hélas  !  il  n'y  en  a  pas  ;  le  paysan  chasse 
le  médecin  ou  le  voit  arriver  avec  effroi.  Partons 
donc  !  Une  balle  n'est  rien,  elle  ne  tue  que  celui 
qu'elle  frappe,  mais  ce  mal  subit  qu'il  faut  abso- 
lument communiquer  à  l'être  dévoué  qui  vous 
soigne,  à  votre  enfant,  à  votre  mère,  à  votre 

meilleur  ami!...  Il  faut  donc  alors  mourir  en  se 

1. 


10  JOURNAL    d'un    voyageur 

haïssant  soi-même,  en  se  maudissant,  en  se  re- 
prochant comme  un  crime  d'avoir  vécu  une 
heure  de  trop  ! 

La  chaleur  est  écrasante,  la  sécheresse  va  re- 
commencer; elle  n'a  pas  cessé  ici,  dans  ce  pays 
granitique,  littéralement  cuit.  Nous   couchons 
dans  une  petite  auberge  très^-propre;  abondance 
de  plats  fortement  épicés,  pas  d'eau  potable.  Le 
pays  est  admirable  quand  même.  La  couleur  est 
morte  sur  les  arbres,  mais  les  belles  formes  et 
les  beaux  tons  des  masses  rocheuses  bravent  le 
manque  de  parure  végétale.  Les  bestiaux  épars, 
cherchant  quelques  brins  d'herbe  sous  la  fou- 
gère, ont  un  grand  air  de  tristesse  et  d'ennui  ; 
leurs  robes  sont  ternes,  tandis  que  les  flancs  dé- 
nudés des  collines  brillent  au  soleil  couchant 
comme  du  métal  en  fusion.   Le  soleil  baisse 
encore,  tout  s'illumine,  et  les  vastes  brûlis  de 
bruyère  forment  à  l'horizon  des  zones  de  feu 
véritable  qu'on  ne  distingue  plus  de  l'embrase- 
ment général  que  par  un  ton  cerise  plus  clair. 
Sommes-nous  en  Afrique  ou  au  cœur  de  la 


PENDANT      LA     GUEIIRB  11 

France?  Hélas!  c'est  Tenfer  avec  ses  splendeurs 
effrayantes  où  Tâme  navrée  des  souvenirs  de  la 
terre  fait  surgir  les  visions  de  guerre  et  d'in- 
cendie. Ailleurs  on  brûle  tout  de  bon  les  villages, 
on  tue  les  hommes,  on  emmène  les  troupeaux. 
Et  ce  n'est  pas  loin,  ce  qu'on  ne  voit  pas  encore  ! 
Ce  magnifique  coucher  de  soleil,  c'est  peut-être 
la  France  qui  brûle  à  l'horizon  ! 


Saint-Lonp  (Creuse),  SI  septembro. 

Le  Puy-de-Dôme  et  la  fière  dentelure  des 
volcans  d'Auvergne  se  sont  découpés  tantôt  dans 
le  ciel  au  delà  du  plateau  que  nous  traversions, 
premier  échelon  du  massif  central  de  la  France. 
Quelle  placidité  dans  cette  lointaine  apparition 
des  sommets  déserts  !  Voilà  le  rempart  naturel 
qu'au  besoin  la  France  opposerait  à  l'invasion; 
qu'il  est  majestueux  sous  son  voile  de  brume 
rosée  I  Les  plaines  immenses  qui  s'échelonnent 
jusqu'à  la  base  semblent  le  contempler  dans  un 
muet  recueillement. 


12  JOURNAL    d'un    voyageur 

Ici  tout  est  calme,  encore  plus  qu'aux  bords 
de  rindre.  Les  gens  sont  pourtant  plus  actifs  et 
plus  industrieux;  ils  ont  plus  de  routes  et  de 
commerce,  mais  ils  sont  plus  sobres  et  plus 
graves.  Le  paysan  vit  de  châtaignes  et  de  cidre, 
il  sait  se  passer  de  pain  et  de  vin  ;  sa  vache  et 
son  bœuf  ne  sont  pas  plus  difficiles  que  son 
âne.  Ils  mangent  ce  qu'ils  trouvent,  et  sont 
moins  éprouvés  par  la  sécheresse  que  nos  bêtes 
habituées  à  la  grasse  prairie.  Ce  pays-ci  n'atti- 
rera pas  la  convoitise  de  l'étranger.  La  nature 
lui  sera  revéche,  si  l'habitant  ne  lui  est  pas 
hostile. 

Nous  voici  chez  d'adorables  amis,  dans  une 
vieille  maison  très-commode  et  très -propre, 
aussi  bien,  aussi  heureux  qu'on  peut  Tétré  par 
ces  temps  maudits.  L'air  est  sain  et  vif,  le  soleil 
a  tout  dévoré,  et  le  danger  de  famine  est  bien 
plus  effrayant  encore  que  chez  nous.  Ils  n'ont 
pas  eu  d'orage,  pas  une  goutte  d'eau  depuis  six 
mois  !  Deux  beaux  petits  garçons  jouent  au  so- 
leil, sous  de  pauvres  acacias  dénudés,  avec  nos 


PENDANT     LA     GUERRE  13 

deux  petites  filles,  charmées  du  changement  de 
place,  un  petit  âne  d*un  bon  caractère,  et  un 
gros  chien  qui  flaire  les  nouveau  -  venus  d*un 
air  nonchalant.  Les  enfants  rient  et  gambadent, 
c'est  un  heureux  petit  monde  à  part  qui  ne  s'in- 
quiète et  ne  s'attriste  de  rien.  Au  commence- 
ment de  la  guerre,  nous  ne  voulions  pas  qu'on 
en  parlât  devant  nos  filles;  nous  avions  peur 
qu'elles  n'eussent  peur.  Nous  les  retrouvons 
déjà  acclimatées  à  cette  atmosphère  de  désola- 
tion ;  elles  ont  voyagé,  elles  ont  fait  une  ving- 
taine de  lieues;  elles  parlent  bataille,  elles 
jouent  aux  Prussiens  avec  ces  garçons,  qui  se 
font  des  fusils  avec  des  tiges  de  roseau.  C'est  un 
jeu  nouveau,  une  fiction,  cela  n'est  pas  arrivé, 
cela  n'arrivera  pas.  Les  enfants  décidément  ne 
connaissent  pas  la  peur  du  réel. 


22  septembre. 

Chez  nous,  j'étais  physiquement  très-malade. 
Étais-je  sous  l'influence  de  l'air  empesté,  du 


14  JOURNAL    D*UN    VOTAOSUR 

pauvre  Nohant  ?  Aujourd'hui  je  me  sens  guérie, 
mais  le  cœur  ne  reprend  pas  possession  de  lui- 
mémeé  On  avait  naguère,  dans  la  tranquillité 
de  la  vie  retirée  et  studieuse,  cette  petite  joie 
intérieure  qui  est  comme  le  sentiment  de  Tétât 
de  santé  de  la  conscience  personnelle.  Aujour- 
d'hui il  n'y  a  plus  du  tout  de  personnalité  pos- 
sible; le  devoir  accompli,  toujours  aimé,  mais 
impuissant  au  delà  d'une  étroite  limite,  ne  con- 
sole plus  de  rien.  Voici  les  temps  de  calamité 
sociale  où  tout  être  bien  organisé  sent  frémir  en 
soi  les  profondes  racines  de  la  solidarité  hu- 
maine. Plus  de  chacun  pour  soi,  plus  de  chacun 
chez  soi!  La  communauté  des  intérêts  éclate. 
L'avare  qui  compte  sa  réserve  est  effrayé  de 
cette  stérile  ressowce  qui  s'écoulera  sans  se  re- 
nouveler. Il  est  malheureux,  irrité  ;  il  voudrait 
égorger  l'inconnu,  la  crise,  tout  ce  qui  tombera 
sous  sa  main.  Il  cherche  un  lieu  sûr  pour  cacher 
sa  bourse,  non  pas  tant  pour  la  dérober  à  l'Alle- 
mand, avec  lequel  il  se  résigne  à  transiger,  que 
pour  se  dispenser  de  nourrir  son  voisin  affamé 


PENDANT     LA      OUËRRË  15 

rhîver  prochain.  Celui  qui  n'a  pas  la  même 
préoccupation  personnelle  est  malheureux  au- 
trement, sa  souffrance  est  plus  noble,  mais  elle 
est  plus  profonde  et  plus  constante.  11  ne  se  dit 
pas  comme  Tavare  qu'il  réussira  peut-être,  à 
force  de  soins,  à  ne  pas  trop  manquer.  Quand 
l*avare  a  saisi  cette  espérance,  il  s'endort  ras- 
suré. L'autre,  celui  qui  fait  bon  marché  de  lui- 
même,  ne  réfléchit  pas  tant  à  son  lendemain. 
Son  sommeil  est  un  rêve  amer  où  l'âme  se  tord 
sous  le  poids  du  malheur  commun.  Pauvre  sol- 
dat de  l'humanité,  il  veut  bien  mourir  pour  les 
autres,  mais  il  voudrait  que  les  autres  fussent 
assurés  de  vivre,  et  quand  h  voix  de  la  vision 
crie  à  son  oreille  :  Tout  meurt!  il  s'agite  en  vain, 
il  étend  ses  mains  dans  le  vide.  Il  se  sent  mourir 
autant  de  fois  qu'il  y  a  de  morts  sur  la  terre. 


22  septembre. 


Heureux  ceux  qui  croient  que  la  vie  n'est 
qu'une  épreuve  passagère,  et  qu'en  la  méprisant 


16  JOURNAL     d'un     voyageur 

ils  gagneront  une  éternité  de  délices!  Ce  calcul 
égoïste  révolte  ma  conscience,  et  pourtant  je 
crois  que  nous  vivons  éternellement,  que  le  soin 
que  nous  prenons  d'élever  notre  âme  vers  le 
vrai  et  le  bien  nous  fera  acquérir  des  forces  tou- 
jours plus  pures  et  plus  intenses  pour  le  déve- 
loppement  de    nos    existences   futures;  mais 
croire  que  le  ciel  est  ouvert  à  deux  battants  à 
quiconque  dédaigne  la  vie  terrestre  me  semble  ' 
une  impiété.  Une  place  nous  est  échue  en  ce 
monde;  purifions-la,  si  elle  est  malsaine.  La  vie 
est  un  voyage  ;  rendons-le  utile,  s'il  est  pénible. 
Des  compagnons  nous  entourent   au  hasard; 
quels iju'ils  soient,  voyageons  à  frais  communs; 
ne  prions  pas,  plutôt  que  de  prier  seuls.  Tra- 
vaillons, marchons,   déblayons   ensemble.   Ne 
disons  pas  devant  ceux  qui  meurent  en  chemin 
qu'ils  sont  heureux  d'être  délivrés  de  leur  tâche. 
Le  seul  bonheur  qui  nous  soit  assigné  en  ce 
monde,  c'est  précisément  de  bien  faire  cette 
tâche,  et  la  mort  qui  l'interrompt  n'est  pas  une 
dispense    de   recommencer  ailleurs.   Il  serait 


PENDANT     LA      GUERBE  17 

commode,  en  vérité,  d'aller  s'asseoir  au  sep- 
tième ciel  pour  avoir  vécu  une  fois. 


23  septembre. 

Un  soleil  ardent  traversant  un  air  froid  :  ceci 
ressemble  au  printemps  du  Midi;  mais  la  sé- 
cheresse des  plantes  nous  rappelle  que  nous 
sommes  au  pays  de  la  soif.  On  a  grand'peine  ici 
à  se  procurer  de  Teau,  et  elle  n'est  pas  claire; 
une  pauvre  petite  source  hors  du  village  ali- 
mente comme  elle  peut  bêtes  et  gens.  Les  ri- 
vières ne  coulent  plus.  On  nous  a  menés  aujour- 
d'hui voir  le  gouffre  de  la  Tarde.  La  Tarde  est 
un  torrent  qui  forme  aux  plateaux  que  nous  tra- 
versons une  ceinture  infranchissable  en  hiver; 
il  est  enfoui  dans  d'étroites  gorges  granitiques 
qui  se  bifurquent  ou  se  croisent  en  labyrinthe, 
et  il  y  roule  une  masse  d'eau  d'une  violence 
extrême.  Le  gouffre,  où  nous  sommes  descen- 
dus, offre  encore  un  profond  réservoir  d'eau 
morte  sous   les  roches  qui  surplombent.  Le 


18  JOURNAL    D*UN    VÔtAOÊUR 

poisson  s'y  est  réfugié.  A  deux  pas  plus  loin,  la 
Tarde  disparaît  et  réparait  de  place  en  place  ;  elle 
semble  revivre,  marcher  avec  le  vent  qui  la  plisse, 
mais  elle  s'arrête  et  se  perd  toujours.  En  mille 
endroits,  on  passe  la  furieuse  à  pied  sec,  sur  des 
entassements  de  roches  brisées  ou  roulées  qui 
attestent  sa  puissance  évanouie.  Rien  n'est  plus 
triste  que  cette  eau  dormante,  enchaînée,  trouble 
et  morne,  qui  a  conservé  à  ses  rives  escarpées 
un  peu  de  fraîcheur  prîntanière,  mais  qui  semble 
leur  dire  :  «  Buvez  encore  aujourd'hui,  demain 
je  ne  serai  plus.  » 

J'avais  un  peu  oublié  nos  peines.  Il  y  avait  de 
ces  recoins  charmants  où  quelques  fleurettes 
vous  sourient  encore  et  où  l'on  rêve  de  passer 
tout  seul  un  jour  de  far  niente,  sans  souvenir  de 
la  veille,  sans  appréhension  du  lendemain.  En 
face,  un  formidable  mur  de  granit  couronné 
d'arbres  et  brodé  de  buissons  ;  derrière  soi,  une 
pente  herbeuse  rapide,  plantée  de  beaux  noyers; 
à  droite  et  à  gauche,  un  chaos  de  blocs  dans  le 
lit  du  torrent;  sous  les  pieds,  on  a  cet  abtme  où, 


PENDANT      LA      GUERRE  19 

à  la  saison  des  pluies,  deux  courants  refoulés  se 
rencontrent  et  se  battent  à  grand  bruit,  mais  où 
maintenant  plane  un  silence  absolu.  Un  vol  de 
libellules  effleure  Teau  captive  et  semble  se  rire 
de  sa  détresse.  Une  chèvre  tond  le  buisson  de  la 
muraille  k  pic  ;  par  où  est-elle  venue,  par  où  s'en 
ira-t-elle  ?  Elle  n'y  songe  pas  ;  elle  vous  regarde, 
étonnée  de  votre  étonnement.  Je  contemplais  la 
chèvre,  je  suivais  le  vol  des  demoiselles,  je  cueil- 
lais des  scabieuses  lilas  ;  quelqu'un  dit  près  de 
moi  : 

—  Voilà  une  retraite  assez  bien  fortifiée  contre 
les  Prussiens  ! 

Tout  s'évanouit,  la  nature  disparaît.  Plus  de 
contemplation.  On  se  reproche  de  s'être  amusé 
un  instant.  On  n'a  pas  le  droit  d'ouWier.  Va-t'en, 
poésie,  tu  n'es  bonne  à  rien  ! 

Mon  âme  est-elle  plus  en  détresse  que  celle 
des  autres  ?  Il  y  a  si  longtemps  que  j'ai  aban- 
donné à  ma  famille  les  soins  de  la  vie  pratique, 
que  je  suis  redeyenue  enfant.  J'ai  vécu  au-dessus 
du  possible  immédiat,  ne  tenant  bien  compte 


20  JOURNAL     d'un    voyageur 

que  du  possible  éternel.  Certes  j'étais  dans  le 
vrai  absolu,  mais  non  dans  le  vrai  relatif.  Je  le 
savais  bien;  je  me  disais  que  le  relatif,  auquel  je 
suis  impropre,  ne  me  regardait  pas,  que  je  n*y 
pouvais  faire  autorité,  et  qu'il  était  d'une  sage 
modestie  de  ne  pLus  m'en  mêler.  Aujourd'hui  je 
vois  que  la  réflexion  qui  s'étend  à  rènsemble 
des  faits  humains  est  méconnue  dans  toute  l'Eu- 
rope, que  les  nations  sont  régies  par  la  loi  bru- 
tale de  l'égoïsme,  qu'elles  sont  insensibles  à 
regorgement  d'une  civilisation  comme  la  nôtre, 
que  l'Allemagne  prend  sa  revanche  de  nos  vie 
tôires,  comme  si  un  demi-siècle  écoulé  depuis 
ne  l'avait  pas  initiée  à  la  loi  du  progrès  et  à  la 
notion  de  solidarité,  que  la  faute  d'un  prince 
aveugle  lui  sert  de  prétexte  pour  nous  détruire, 
que  c'est  bien  l'Allemagne  qui  veut  anéantir  la 
France  !  Tout  le  monde  agit  pour  arriver  à  l'issue 
violente  de  cette  lutte  monstrueuse,  et  moi,  je 
suis  ici  à  m'étonner  encore,  en  proie  à  une  stu 
peur  où  je  sens  que  mon  âme  expire  ! 


PENDANT     LA     GUERRE  21 


S  4  septembre. 

S...*  est  une  de  ces  supériori:és  enfoncées  dans 
la  vie  pratique,  qui  s*y  font  un  milieu  restreint, 
et  ne  se  doutent  pas  qu'elles  pourraient  s'éten- 
dre indéfiniment.  Doué  d'une  activité  à  la  fois 
ardente  et  raisonnée,  il  s'intitule  simple  paysan, 
et  pourrait  être  ministre  d'État  mieux  que  bien 
d'autres  qui  l'ont  été.  Il  a  su  faire,  d'une  terre 
en  friche,  une  propriété  relativement  riche. 
Pour  qui  sait  l'histoire  de  la  terre  dans  ces  pays 
ingrats,  réussir  sans  enfouir  dans  le  sol  plus  d'ar 
gent  qu'il  n'en  peut  rendre  est  un  problème  ardu. 
Cela  s'est  fait  par  lui  sans  capitaux,  sans  risques, 
avec  ardeur,  gaieté,  douceur  paternelle.  Sa  femme 
est  sa  véritable  moitié  :  similitude  de  goûts, 
d'opinions,  de  caractère;  deux  êtres  dont  les 
forces  s'unissent  et  s'augmentent  sous  le  lien 
d'une  tendresse  infinie.  Couple  rare,  d'une  tou- 
chante simplicité  et  d'une  valeur  qu'il  ignore  ! 

*  Sigismond  Haulmond. 


22  JOURNAL     D*UN    VOYAGEUR 

Ils  ont  beau  dire,  ils  ne  sont  point  paysans.  Ils 
appartiennent  à  la  bonne  bourgeoisie,  à  la  vraie, 
celle  qui  identifie  sa  tâche  à  celle  du  laboureur 
et  le  considère  comme  son  égal  ;  mais  cette  éga- 
lité n'est  pas  la  similitude.  On  a  beau  défendre 
au  paysan  d'appeler  mon  maître  le  propriétaire 
du  champ  qu'il  cultive,  il  veut  que  la  possession 
soit  une  autorité.  Il  ne  voit  dans  la  société  qu'une 
hiérarchie  de  maîtrises  à  conserver,  car  il  est 
maître  aussi  chez  lui,  et  il  n'y  a  pas  longtemps 
qu'il  admet  sa  femme  à  sa  table.  Il  a  de  la  maî- 
trise cette  notion  qu'elle  n'est  pas  donnée  par  le 
travail  et  pour  le  travail  seulement.  Il  veut  qu'elle 
soit  de  tous  les  instants  et  s'étende  à  tous  les 
actes  de  la  vie*  C'est  en  vain  que  le  bourgeois 
éclairé  lui  dit  : 

—  Je  ne  suis  que  le  patron,  celui  qui  dirige 
l'emploi  des  forces.  Quand  la  charrue  est  rentrée, 
quand  le  bœuf  est  à  Tétable,  je  n'ai  plus  d'auto- 
rité; vous  êtes  mon  semblable,  nous  pouvons 
manger  ensemble  ou  séparément,  nous  pouvons 
penser,  agir,  voter,  chacun  à  sa  guise.  En  dehors 


PKNOANT      LA     GUERRE  23 

de  la  fonction  spéciale  qui  nous  lie  à  la  terre  par 
un  contrat  passé  entre  nous,  chacun  de  nous 

s'appartient. 

Le  paysan  comprend  fort  bien;  mais  il  ne 
veut  pas  qu'il  en  soit  ainsi.  Il  ne  veut  pas  être 
l'égal  du  maître,  parce  qu'il  ne  veut  pas,  sur 
l'échelon  infime  qu'il  occupe,  admettre  un  pou- 
voir égal  au  sien.  Il  prend  la  société  pour  un 
régiment  où  la  consigne  est  de  toutes  les  heures. 
Aussi  se  plie-t-il  au  régime  militaire  avec  une 
prodigieuse  facilité.  Là  où  Je  l>ourgeçis  porte  une 
notion  de  dévouement  à  la  patrie  qui  lui  fait  aC' 
cepter  les  amertumes  de  l'esclavage,  le  paysan 
porte  la  croyance  fataliste  que  Thomme  est  fait 
pour  obéir. 

On  s'assemble  sur  la  place  du  village,  on  fait 
l'exercice  avec  quelques  fusils  de  chasse  et  beau- 
coup de  bâtons.  Il  y  a  là  encore  de  beaux  hom- 
mes qui  seront  pris  par  la  prochaine  levée  et 
qui  n'y  croient  pas  encore.  On  sort  du  village,  on 
apprend  à  marcher  ensemble,  à  se  taire  dans  les 
rangs,  à  se  diviser,  à  se  masser.  L'un  d'eux  disait: 


2&  JOURNAL    D'UN    VOYAGEUR 

—  Je  n'ai  pas  peur  dès  Prussiens. 

—  Alors,  répond  un  voisin,  tu  es  décidé  à  te 
battre  ? 

—  T^on.  Pourquoi  me  battrais-je? 

—  Pour  te  défendre.  S'ils  prennent  ta  vache, 
qu'est-ce  que  tu  feras  ? 

—  Rien.  Ils  ne  me  la  prendront  pas. 

—  Pourquoi? 

—  Parce  qu'ils  n'en  ont  pas  le  droit. 

Sancta  simplicitas  !  Toute  la  logique  du  paysan 
est  dans  cette  notion  du  tien  et  du  mien,  qui 
lui  paraît  une  loi  de  nature  imprescriptible.  Ils 
n'en  ont  pas  le  droit!  —  Le  mot,  rapporté  à 
table,  nous  a  fait  rire,  puis  je  l'ai  trouvé  triste 
et  profond.  Le  droit!  cette  convention  humaine, 
qui  devient  une  religion  pour  l'homme  naïf,  que 
la  société  méconnaît  et  bouleverse  à  chaqur 
instant  dans  ses  mouvements  politiques  !  Quand 
viendra  l'impôt  forcé,  l'impôt  terrible,  inévitable, 
des  frais  de  guerre,  tous  ces  paysans  vont  dire 
que  l'État  n'a  pas  le  droit  !  Quelle  résistance  je 
prévois,  quelles  colères,  quels  désespoirs  au  bout 


PENDANT     LA      GUERRE  25 

d'une  année  stérile!  Comment  organiser  une 
nation  où  le  paysan  ne  comprend  pas  et  domine 
la  situation  par  le  nombre  î 


25  septembre. 

S...  veut  nous  arracher  à  la  tristesse;  il  nous 
fait  voir  le  pays.  La  région  qui  entoure  Saint- 
Loup  n'est  pas  belle  :  les  arbres,  très-nombreux, 
sont  moitié  plus  petits  et  plus  maigres  que  ceux 
du  Berri,  déjà  plus  petits  de  moitié  que  ceux  de  la 
Normandie.  Ainsi  on  pourrait  dire  que  la  Creuse 
ne  produit  que  des  quarts  d'arbres.  Elle  se  rachète 
au  point  de  vue  du  rapport  par  la  quantité,  et 
on  appelle  le  territoire  où  nous  sommes  la  Lima- 
gne  de  la  Marche.  Triste  Limagne,  sans  grandeur 
et  sans  charme,  manquant  de  belles  masses  et 
d'accidents  heureux  ;  mais  au  delà  de  ce  plateau 
sans  profondeur  de  terre  végétale,  les  arbres 
s'espacent  et  se  groupent,  des  versants  s'accu- 
sent, et  dans  les  creux  la  végétation  trouve  pied. 
Les  belles  collines  de  Boussac,  crénelées  de  puis- 


26  JOURNAL     D*UN     VOYAGEUR 

vsantes  pierres  druidiques,  reparaissent  pour  en- 
cadrer la  partie  ouest.  A  l'est,  les  hauteurs  de 
Chambon  font  rebord  à  la  vaste  cuve  fertile, 
coupée  encore  de  quelques  landes  rétives  et 
semée,  au  fond,  de  vastes  étangs,  aujourd'hui 
desséchés  en  partie  et  remplis  de  sables  blancs 
bordés  de  joncs  d'un  vert  sombre.  Un  seul  de 
ces  étangs  a  encore  assez  d'eau  pour  ressembler 
à  un  lac.  Le  soleil  couchant  y  plonge  comme 
dans  un  miroir  ardent.  Ma  petite-fille  Aurore, 
qui  n'a  jamais  vu  tant  d'eau  à  la  fois,  croit 
qu'elle  voit  la  mer,  et  le  contemple  en  silence 
tant  qu'elle  peut  l'apercevoir  à  travers  les  buis- 
sons du  chemin. 

L'abbaye  de  Beaulieu  est  située  dans  une 
gorge,  an  bord  de  la  Tarde,  qui  y  dessine  les 
bords  d'un  vallon  charmant.  Là  il  y  a  des  arbres 
qui  sont  presque  des  arbres.  Cette  enceinte  de 
fraîches  prairies  et  de  plantations  déjà  anciennes, 
car  elles  datent  du  siècle  dernier^  a  conservé  de 
Fherbe  et  du  feuillage  à  discrétion.  Le  ravin  lui 
fait  une  barrière  étroite,  mais  bien  mouvementée. 


PENDANT      LA     GUERRE  27 

couverte  de  bois  à  pic  et  de  rochers  revêtus  de 
plantes.  Ce  serait  là,  au  printemps,  un  jardin 
naturel  pour  la  botanique  ;  mais  je  ne  vois  plus 
rien  qu'un  ensemble,  et  on  dit  encore  autour  de 
moi  : 

Les  Prussiens  ne  s'aviseront  pas  de  venir  ici! 

—  Toujours  l'ennemi,  le  fléau  devant  les  yeux  ! 
Il  se  met  en  travers  de  tout  ;  c'est  en  vain  que  la 
terre  est  belle  et  que  le  ciel  sourit.  Le  destruc^ 
teur  approche,  Içs  temps  sont  venus.  Une  terreur 
apocalyptique  plane  sur  l'homme,  et  la  nature 
s'efface. 

On  organise  la  défense  ;  s'ils  nous  en  laissent 
le  temps,  la  peur  fera  place  à  la  colère.  Ceux  qui 
raisonnent  ne  sont  pas  effrayés  du  fait,  et  j'avoue 
que  la  bourrasque  de  l'invasion  ne  me  préoccupe 
pas  plus  pour  mon  compte  que  le  nuage  qui 
monte  à  l'horizon  dans  un  jour  d'été.  11  apporte 
peut-être  la  destruction  aussi,  la  grêle  qui  dé- 
vaste, la  foudre  qui  tue  ;  le  nuage  est  même  plus 
redoutable  qu'une  armée  ennemie,  car  nul  ne 
peut  le  conjurer  et  répondre  par  une  artillerie 


28  JOURNAL      d'un     voyageur 

terrestre  à  Tartillerie  céleste.  Pourtant  notre  vie 
se  passe  à  voir  passer  les  nuages  qui  menacent  ; 
ils  ne  crèvent  pas  tous  sur  nos  têtes,  et  Ton  se 
soucie  médiocrement  du  mal  inévitable.  La  vie 
de  rhomme  est  ainsi  faite  qu'elle  est  une  accep- 
tation perpétuelle  de  la  mort  ;  oubli  inconscient 
ou  résignation  philosophique,  Thomme  jouit  d'un 
bien  qu'il  ne  possède  pas  et  dont  aucun  bail  ne 
lui  assure  la  durée.  Que  l'orage  de  mort  passe 
donc  !  qu'il  nous  emporte  plusieurs  ou  beaucoup 
à  la  fois!  Y  songer,  s'en  alarmer  sans  cesse, 
c'est  mourir  d'avance,  c'est  lé  suicide  par  anti- 
cipation. 

Mais  la  tristesse  que  l'on  sent  est  plus  pénible 
que  la  peur.  Cette  tristesse,  c'est  la  contagion  de 
celle  des  autres.  On  les  voit  s'agiter  diversement 
dans  un  monde  près  de  finir,  sans  arriver  à  la 
reconstruction  d'un  monde  nouveau.  On  m'écrit 
de  divers  lieux  et  de  divers  points  de  vue  : 
a  Nous  assistons  à  l'agonie  des  races  latines  !  » 
Ne  faudrait-il  pas  dire  plutôt  que  nous  tou- 
chons à  leur  renouvellement? 


PENDANT      LA      GUERRE  29 

Quelques-uns  disent  même  que  la  transmission 
d'un  nouveau  sang  dans  la  race  vaincue  modi- 
fiera en  bien  ou  en  mal  nos  instincts,  nos  tem- 
péraments, nos  tendances.  Je  ne  crois  pas  à  cette 
fusion  physique  des  races.  La  guerre  n'amène 
pas^de  sympathie  entre  le  vainqueur  et  le  vaincu. 
La  brutalité  cosaque  n'a  pas  implanté  en  France 
une  monstrueuse  génération  de  métis  dont  il  y 
ait  eu.  à  prendre  note.  En  Italie,  pendant  une 
longue  occupation  étrangère,  la  fierté,  le  point 
d'honneur  patriotique  n'ont  permis  avec  l'en- 
nemi que  des  alliances  rares  et  réputées  odieuses. 
Nos  courtisanes  elles-mêmes  y  regarderont  à 
deux  fois  avant  de  se  faire  prussiennes,  et  d'ail- 
leurs la  bonne  nature,  qui  est  logique,  ne  permet 
pas  aux  courtisanes  d'être  fécondes. 

Ce  n'est  donc  pas  de  là  que  viendra  le  renou- 
vellement. Il  viendra  de  plus  haut,  et  la  famille 
teutonne  sera  plus  modifiée  que  la  nôtre  par  ce 
contact  violent  que  la  paix,  belle  ou  laide,  rendra 
plus  durable  que  la  guerre.  Quel  est  le  caractère 
distinctif  de  ces  races  ?  La  nôtre  n'a  pas  assez 


30  JOURNAL     D*UN     VOYAGEUR 

• 

d'ordre  dans  ses  affaires,  l'autre  en  a  trop.  Nous 
voulons  penser  et  agir  à  la  fois,  nous  aspirons  à 
rétat  normal  de  la  virilité  humaine,  qui  serait  de 
vouloir  et  pouvoir  simultanément.  Nous  n'y  som- 
mes point  arrivés,  et  les  Allemands  nous  sur- 
prennent dans  un  de  ces  paroxysmes  où  la  fièvre 
de  l'action  tourne  au  délire,  par  conséquent  à 
l'impuissance.  Ils  arrivent  froids  et  durs  comme 
une  tempête,  de  neige,  implacables  dans  leur 
parti  pris,  féroces  au  besoin,  quoique  les  plus 
doux  du  monde  dans  l'habitude  de  la  vie.  Ils  ne 
pensent  pas  du  tout,  ce  n'est  pas  le  moment  ;  la 
réflexion,  la  pitié,  le  remords,  les  attendent  au 
foyer.  En  marche,  ils  sont  machines  de  guerre 
inconscientes  et  terribles.  Cette  guerre-ci  parti- 
culièrement est  brutale,  sans  âme,  sans  discer- 
nement, sans  entrailles.  C'est  un  échange  de 
projectiles  plus  ou  moins  nombreux,  ayant  plus 
ou  moins  de  portée,  qui  paralyse  la  valeur  indi- 
viduelle, rend  nulles  la  conscience  et  la  volonté 
du  soldat.  Plus  de  héros,  tout  est  mitraille.  Ne 
demandez  pas  où  sera  la  gloire  des  armes,  dites 


PENDANT  LA   GUERRE  31 

OÙ  sera  leur  force,  ni  qui  a  le  plus  de  courage; 
il  s'agit  bien  de  cela  !  demandez  qui  a  le  plus 
de  boulets. 

C'est  ainsi  que  la  civilisation  a  entendu  sa 
puissance  en  Allemagne.  Ce  peuple  positif  a  sup- 
primé jusqu'à  nouvel  ordre  la  chimère  de  l'hu- 
manité. Il  a  consacré  dix  ans  à  fondre  des  ca- 
nons. Il  est  chez  nous,  il  nous  foule,  il  nous 
ruine,  il  nous  décime.  Nous  contemplons  avec 
stupeur  sa  splendeur  mécanique,  sa  discipline 
d'automates  savamment  disposés.  C'est  un  exem- 
ple pour  nous,  nous*  en  profiterons  ;  nous  pren- 
drons des  notions  d'ordre  et  d'ensemble.  Nous 
aurons  épuisé  les  efforts  désordonnés,  les  fan- 
taisies périlleuses,  les  dissensions  où  chacun 
veut  être  tout.  Une  cruelle  expérience  nous  mû- 
rira ;  c'est  ainsi  que  l'Allemagne  nous  fera  faire 
un  pas  en  avant.  Dussions-nous  être  vaincus  par 
elle  en  apparence,  nous  resterons  le  peuple  ini- 
tiateur qui  reçoit  une  leçon  et  ne  la  subit  pas. 
Ce  refroidissement  qu'elle  doit  apporter  à  nos 
passions  trop  vives  ne  sera  donc  pas  une  modifi- 


32  JOURNAL      d'un     voyageur 

cation  de  notre  tempérament,  un  abaissement 
de  chaleur  naturelle  comme  l'entendrait  une 
physiologie  purement  matérialiste;  ce  sera  un 
accroissement  de  nos  facultés  de  réflexion  et  de 
compréhension.  Nous  reconnaîtrons  qu'il  y  a 
chez  ce  peuple  un  stoïcisme  de  volonté  qui  nous 
manque,  une  persistance  de  caractère,  une  pa- 
tience, un  savoir  étendu  à  tout,  une  décision 
sans  réplique,  une  vertu  étrange  jusque  dans  le 
mal  qu'il  croit  devoir  commettre.  Si  nous  gar- 
dons contre  lui  un  ressentiment  politique  amer, 
notre  raison  lui  rendra  justice  à  un  point  de  vue 
plus  élevé. 

Quant  à  lui,  en  cet  instant,  sans  doute,  il  s'ar- 
roge le  droit  de  nous  mépriser.  11  ne  se  dit  pas 
qu'en  frappant  nos  paysans  de  terreur  il  est  le 
criminel  instigateur  des  lâchetés  et  des  trahi- 
sons. 11  dédaigne  ce  paysan  qui  ne  sait  pas  lire, 
qui  ne  sait  rien,  qui  a  puisé  dans  le  catholicisme 
tout  ce  qui  tendait  à  l'abrutir  par  la  fausse  inter- 
prétation du  christianisme.  L'Allemand,  à  l'heure 
qu'il  est,  raille  le  désordre,  l'incurie,  la  pénurie 


PENDANT  LA  GUERRE  33  ! 


de  moyens  où  l'empire  a  laissé  la  France.  Il  nous 
traite  comme  une  nation  déchue,  méritant  ses 
revers,  faite   pour  ramper,  bonne  à   détruire; 
mais  les  Allemands  ne  sont  pas  tous  aveuglés  par 
l'abus  de  la  force.  Il  y  a  des  nuances  de  pays  et 
de  caractère  dans  cette  armée  d'invasion.  Il  y  a 
des  officiers  instruits,  des  savants,  des  hommes 
distingués,  des  bourgeois  jadis  paisibles  et  hu- 
mains, des  ouvriers  et  des  paysans  honnêtes 
chez  eux,  épris  de  musique  et  de  rêverie.  Ce 
million  d'hommes  que  l'Allemagne  a  vomi  sur 
nous  ne  peut  pas  être  la  horde  sauvage  des  in- 
nombrables légions   d'Attila.  C'est  une   nation 
différente  de  nous,  mais  éclairée  comme  nous 
par  la  civilisatian  et  notre  égale  devant  Dieu, 
Ce  qu'elle  voit  chez  nous,  beaucoup  îe  compren- 
dront, et  l'ivresse  de  la  guerre  fera  place  un  jour 
à  de   profondes  réflexions.   Il  me  semble  que 
j'entends   un  groupe  d'étudiants  de  ce  docte 
pays  s'entretenir  en  liberté  dans  un  coin  de 
nos  mornes  campagnes.  Des  gens  de  Boussac  qui 
ont  l'imagination  vive  prétendaient  ces  jours-ci 


34  JOURNAL     d'un     VOYAGBUR 

avoir  vu  trois  Prussiens,  le  casque  en  tête,  assis 
au  clair  de  la  lune,  sur  les  pierres  jaumâtreSj 
ces  blocs  énormes  qui  surmontent  le  vaste  crom- 
lech du  mont  Barlot. 

Ils  ont  pu  les  voir!  Leurs  âmes  effarées  ont 
vu  trois  âmes  pensives  que  la  rêverie  faisait 
flotter  sur  les  monuments  druidiques  de  la  vieille 
Gaule,  et  qui  devisaient  entre  elles  de  l'avenir 
et  du  passé.  Qui  sait  le  rôle  de  l'idée  quand  elle 
sort  de  nous  pour  embrasser  un  horizon  lointain 
dans  le  temps  et  dans  l'espace  ?  Elle  prend  peut- 
être  alors  uue  figure  que  les  extatiques  perçoi- 
vent, elle  prononce  peut-être  des  paroles  mys- 
térieuses qu'une  autre  âme  rêveuse  peut  seule 
entendre. 

Donc  supposons;  ils  étaient  trois  :  un  du 
nord  de  l'Allemagne,,  un  du  centre,  un  du  midi. 
Celui  du  nord  disait  : 

—  Nous  tuons,  nous  brûlons ,  comme  nous 
avons  été  tués  et  brûlés  par  la  France.  C'est  jus- 
tice, c'est  la  loi  du  retour,  la  peine  du  talion. 
Vive  notre  césar  qui  nous  venge  ! 


PENDANT   LA   GUERRE  35 

Celui  du  midi  disait  : 

—  Nous  avons  voulu  nous  séparer  du  césar 
du  midi;  nous  tuons  et  brûlons  pour  inaugurer 
le  césar  du  nord  ! 

Et  l'Allemand  du  centre  disait  : 

—  Nous  tuons  et  brûlons  pour  n'être  pas  tués 
et  brûlés  par  le  césar  du  nord  ou  par  celui  du 
midi. 

Alors  de  la  grande  pierre  jadis  consacrée,  dit- 
on,  aux  sacrifices  humains,  sortit  une  voix  si- 
nistre qui  disait  : 

—  Nous  avons  tué  et  brûlé  pour  apaiser  le 
dieu  de  la  guerre.  Les  césars  de  Rome  nous  ont 
tués  et  brûlés  pour  étendre  leur  empire. 

—  Les  césars  sont  dieux!  s'écria  le  Prussien. 

—  Craignons  les  césars  !  dit  le  Bavarois. 

—  Servons  les  césars  !  ajouta  le  Saxon. 

—  Craignez  la  Gaule  !  reprit  la  voix  de  la 
pierre  ;  c'est  la  terre  où  les  vivants  sont  mangés 
par  les  morts. 

—  La  Gaule  est  sous  nos  pieds,  dirent  en  riant 


36  JOURNAL     d'un     voyageur 

les  trois  Allemands  en  frappant  la  pierre  anti- 
que du  talon  de  leurs  bottes. 

Mais  la  voix  répondit  : 

—  Le  cadavre  est  sous  vos  pieds;  Tàme  plane 
dans  Tair  que  vous  respirez,  elle  vous  pénètre, 
elle  vous  possède,  elle  vous  embrasse  et  vous 
dompte.  Attachée  à  vous,  elle  vous  suivra;  vous 
remporterez  chez  vous  vivante  comme  un  re- 
mords, navrante  comme  un  regret,  puissante 
comme  une  victime  inapaisable  que  rien  ne 
réduit  au  silence.  A  tout  jamais  dans  la  légende 
des  siècles,  une  voix  criera  sur  vos  tombes  : 

«  Vous  avez  tué  et  brûlé  la  France,  qui  ne 
voulait  plus  de  césars,  pour  faire  à  ses  dépens 
la  richesse  et  la  force  d'un  césar  qui  vous  dé- 
truira tous  !  » 

Les  trois  étrangers  gardèrent  le  silence  ;  puis 
ils  ôtèrent  leurs  casques  teutons,  et  la  lune 
éclaira  trois  belles  figures  jeunes  et  douces,  qui 
souriaient  en  se  débarrassant  d'un  rêvé  pénible. 
Ils  voulaient  oublier  la  guerre  et  rêvaient  en- 
core. Us  se  croyaient  transportés  dans  leur  pa- 


PENDANT    LA    GUERRE  37 

trie,  à  l'ombre  de  leurs  tilleuls  en  fleurs,  tandis 
que  leurs  fiancées  préparaient  leurs  pipes  et 
rinçaient  leurs  verres.  Il  leur  semblait  qu'un 
siècle  s'était  écoulé  depuis  un  rude  voyage  à 
travers  la  France.  Ils  disaient  : 

—  Nous  avons  été  bien  cruels  ! 

—  La  France  le  méritait. 

—  Au  début,  oui,  peut-être,  elle  était  inso- 
lente et  faible  ;  mais  le  châtiment  a  été  trop  loin, 
et  sa  faiblesse  matérielle  est  devenue  une  force 
morale  que  nous  n'avons  su  ni  respecter  ni 
comprendre. 

—  Ces  Français,  dit  le  troisième,  sont  les 
martyrs  de  la  civilisation;  elle  est  leur  idéal.  Ils 
souffrent  tout,  ils  s'exposent  à  tout  pour  con- 
naître l'ivresse  de  l'esprit  ;  que  ce  soit  empire  ou 
république,  libre  disposition  de  soi-même  ou 
démission  de  la  volonté  personnelle,  ils  sont 
toujours  en  avant  sur  la  route  de  l'inconnu. 
Rien  ne  dure  chez  eux,  tout  se  transforme,  et, 
qu'ils  se  trompent  ou  non,  ils  vont  jusqu'au 
bout  de  leur  illusion.  C'est  un  peuple  insensé, 


38  JOURNAL     d'un     VOYAÔEUR 

ingouvernable,  qui  échappe  à  tout  et  à  lui-même. 
Ne  nous  reprochons  pas  trop  de  l'avoir  foulé.  Il 
est  si  frivole  qu'il  n'y  songe  déjà  plus. 

—  Et  si  vîvace  qu'il  ne  Ta  peut-être  pas  senti  ! 

Ils  burent  tous  trois  à  l'unité  et  à  la  gloire  de 
la  vieille  Allemagne;  mais  la  grande  pierre  du 
mont  Barlot  trembla,  et,  ne  sachant  plus  où  ils 
étaient,  tombant  d'un  rêve  dans  un  autre,  ils 
s'éveillèrent  enfin,  où?...  peut-être  à  Tambu- 
lance,  où  tous  trois  gisaient  blessés,  peut-être  à 
la  lueur  d'un  feu  de  bivac,  et  comme  c'étaient 
trois  jeunes  hommes  intelligents  et  instruits, 
fatigués  ou  souffrants,  dégrisés  à  coup  sûr  des 
combats  de  la  veille,  puisqu'ils  pouvaient  pen- 
ser et  rêver,  ils  se  dirent  que  cette  guerre  était 
un  cauchemar  qui  prenait  les  proportions  d'un 
crime  dans  les  annales  de  l'humanité,  que  le 
vainqueur,  quel  qu'il  fût,  aurait  à  expier  par  des 
siècles  de  lutte  ou  de  remords  l'appui  prêté  à 
l'ambition  des  princes  de  la  terre.  Peut-être 
rougirent-ils,  sans  se  l'avouer,  du  rôle  de  dé- 
vastateurs et  de  pillards  que  leur  faisait  jouer 


PENDANT      LA      GU£RKE  39 

l'ambition  des  maîtres;  peut-être  éprouvèrent- 
ils  déjà  Texpiation  du  repentir  en  voyant  la  vic- 
time qu^on  leur  donnait  à  dévorer,  si  héroïque 
dans  sa  détresse,  si  ardente  à  mourir,  si  éprise 
de  liberté,  que  vingt  ans  d'aspirations  refoulées 
n'ont  fait  qu'amener  une  explosion  de  jeunesse 
et  de  vie  là  où  rAUemagne  s'attendait  à  trouver 
l'épuisement  et  l'indifférence. 

Ce  qui  est  assuré,  ce  que  l'on  peut  prédire, 
c'est  qu'un  temps  n'est  pas  loin  où  la  jeunesse 

allemande  se  réveillera  de  son  rêvé*  Plongée 

• 

aujourd'hui  dans  l'erreur  que  nous  venons  de 
subir^  et  qui  consiste  à  croire  que  la  grandeur 
d'une  race  est  dans  sa  force  matérielle  et  peut 
te  personnifier  dans  la  politique  d'un  homme^ 
elle  reconnaîtra  que  nul  homme  ne  peut  être 
investi  du  pouvoir  absolu  sans  en  abuser.  L'em- 
pereuT  des  Français  n'a  pas  su  porter  le  lourd 
fardeau  qu'il  avait  assumé  sur  lui.  Mieux  can- 
fteillé  par  tin  hommd  d'action  pure,  le  roi  Guil^ 
laume  fest  au  sommet  de  la  puissance  de  fait; 


ÛO  JOURNAL     d'un     voyageur 

il  n'en  est  pas  moins  condamné,  quelle  que  soit 
rintelligence  de  son  ministre,  quelque  réglée  et 
assurée  que  soit  sa  force,  quelque  habile  et  ob- 
stinée que  semble  sa  politique,  à  voir  s'écrouler 
son  prestige.  Les  temps  sont  mûrs;  ce  qui  se 
passe  aujourd'hui  chez  nous  est  le  glas  des  mo- 
narchies absolues  :  nous  aurons  été  près  de 
périr  par  la  faute  d'un  seul,  n'est-ce  pas  un  en- 
seignement dont  l'Allemagne  sera  frappée?  Si 
nous  nous  relevons,  ce  sera  par  le  réveil  de 
l'énergie  individuelle  et  par  la  conviction  de 
l'universelle  solidarité.  Guillaume  continue  en 
ce  moment  la  partie  que  Napoléon  III  vient  de 
perdre.  Plus  valide,  plus  lucide,  mieux  préparé, 
il  semble  triompher  de  l'Europe  anéantie.  11 
brave  toutes  les  puissances,  il  arrive  à  cette 
ivresse  fatale  qui  marque  la  fin  des  empires. 
Détrompés  les  premiers,  nous  expions  les  pre- 
miers, comme  toujours  !  Dans  vingt  ans,  si  nous 
avons  réussi  à  écarter  la  chimère  du  règne,  nous 
serons  un  grand  peuple  régénéré.  Dans  vingt 
ans,  si  l'Allemagne  s'endort  sous  le  sceptre,  elle 


PENDANT     LA     GUERRE  &1 

sera  ce  que  nous  étions  hier,  un  peuple  trompé, 
corrompu,  désanné. 


26  septembre. 

On  nous  dit  qu'il  y  a  de  bonnes  et  grandes 
nouvelles.  Nous  n'y  croyons  pas.  Ces  pays  éloi- 
gnés de  la  scène  sont  comme  les  troisièmes  des- 
sous d'un  théâtre,  où  le  signal  qui  doit  avertir 
les  machinistes  ne  résonnerait  plus.  Paris  investi, 
les  lignes  télégraphiques  coupées,  nous  sommes 
plus  loin  de  Faction  que  l'Amérique.  Mes  enfants 
et  nos- amis  s'en  vont  à  trois  lieues  d'ici  pour 
savoir  si  quelque  dépêche  est  arrivée.  Je  reste 
seule  à  la  maison;  il  y  a  une  bibliothèque  de 
vieux  livres  de  droit  et  de  médecine.  Je  trouve 
l'ancien  recueil  des  Cannes  célèbres.  J'essaye  de 
lire.  Toutes  ces  histoires  doivent  être  intéres- 
santes quand  on  a  l'esprit  libre.  Dans  la  disposi- 
tion où  est  le  mien,  je  ne  saurais  rien  juger;  de 
plus  il  me  semble  que  jtiger  sans  appel  est  im- 
possible à  tous  les  points  de  vue,  et  que  tous 


42  JOURNAL    d'un     voyageur 

ces  grands  procès  jugés  ne  condamnent  per* 
sonne  au  tribunal  de  Tavenir.  Peu  de  faits  répu- 
tés authentiques  sont  absolument  prouvés,  et 
lorsque  la  torture  était  un  moyen  d'arracher  la 
vérité,  les  aveux  ne  prouvaient  absolument  rien; 
mais  je  ne  m'arrête  pas  aux  causes  tragiques. 
Ces  épisodes  de  la  vie  humaine  paraissent  si  pe- 
tits quand  tout  est  drame  vivant  et  tragédie  san* 
glante  dans  le  monde  I  Je  cherche  quelque  intérêt 
dans  les  causes  civiles  rapportées  dans  ce  re- 
<cueil  :  des  enfants  méconnus,  désavoués,  qui 
forcent  leurs  parents  à  les  reconnaître  ou  qui 
parviennent  à  se  faire  attribuer  leur  héritage; 
des  personnages  disparus  qui  reparaissent  et 
réussissent  ou  ne  réussissent  pas  à  recouvrer 
leur  état  civil,  les  uns  condamnés  comme  im« 

m 

posteurs,  les  autres  réintégrés  dans  leurs  noms 
et  dans  leurs  biens  ;  des  arrêts  rendus  pour  et 
contre  dans  les  mêmes  causes,  des  témoignages 
qui  se  contredisent,  des  faits  qui,  dans  l'esprit 
du  lecteur,  disent  en  même  temps  oui  et  nod  ; 
où  est  la  vérité  dans  ces  aventures  romanesques. 


PENDANT      LA      GUERRE  &3 

souvent  invraisemblables  à  force  d'être  inexpli- 
cables? Où  est  rimpartialité  possible  quand  c'est 
quelquefois  le  méchant  qui  semble  avoir  raison 
du  doux  et  du  faible?  Où  est  la  certitude  pour  le 
magistrat  ?  A-t-elle  pu  exister  pour  lui,  quand  la 
postérité  impartiale  ne  démêle  pas,  au  milieu  de 
ces  détails  minutieux,  le  mensonge  de  la  vérité  ? 
Les  enquêtes  réciproques  sont  suscitées  par 
la  passion  ;  elles  dévoilent  ou  inventent  tant  de 
turpitudes  chez  les  deux  parties  qu'on  arrive  à 
ne  rien  croire  ou  à  ne  s'intéresser  à  personne. 
Cette  lecture  ne  -me  porte  pas  à  rechercher  le 
réalisme  dans  l'art,  non  pas  tant  à  cause  du 
manque  d'intérêt  du  réel  qu'à  cause  de  l'invrai- 
semblance. Il  est  étrange  que  les  choses  arrivées 
soient  généralement  énigmatiques.  Les  actions 
sont  presque  toujours  en  raison  inverse  des  ca- 
ractères. Toute  la  logique  humaine  est  annulée 
quand,  au  lieu  de  s'élever  au-dessus  des  intérêts 
matériels,  l'homme  fait  de  ces  intérêts  le  mobile 
absolu  de  sa  conduite.  Il  tombe  alors  sous  la  loi 
du  hasard,  car  il  appartient  à  des  éventualités 


44  JOURNAL    d'un     voyageur 

qui  ne  lui  appartiennent  pas,  et  si  sa  destinée 
est  folle  et  bizarre,  il  semble  devenir  bizarre  et 
fou  lui-même. 

Les  nouvelles  d'hier,  c'est  la  démarche  de 
Jules  Favre  auprès  de  M.  de  Bismarck.  De  quel- 
que façon  qu'on  juge  cette  démarche  au  point  de 
vue  pratique,  elle  est  noble  et  humaine,  elle  a  un 
caractère  de  sincérité  touchante.  Nous  en  sommes 
émus,  et  nos  cœurs  repoussent  avec  le  sien  la 
paix  honteuse  qui  nous  est  offerte. 

Ce  n'est  pas  l'avis  de  tout  le  monde.  On  vou- 
drait généralement  dans  nos  provinces  du  centre 
la  paix  à  tout  prix.  Il  n'y  a  pas  à  s'arrêter  aux 
discussions  quand  on  n'a  affaire  qu'à  l'égoïsme 
de  la  peur  ;  mais  tous  ne  sont  pas  égoïstes  et 
peureux,  tant  s'en  iaut.  11  y  a  grand  nombre 
d'honnêtes  gens  qui  s'effrayent  de  la  tâche  assu- 
mée par  le  gouvernement  de  la  défense  nationale 
et  de  l'effroyable  responsabilité  qu'il  accepte  en 
ajournant  les  élections.  Ibs'agit,  disent-ils,  de 
faire  des  miracles  ou  d'être  voués  au  mépris  et  à 
l'exécration  de  la  France.  S'ils  ne  font  que  le 


PENDANT      LA      GUERRE  ftS 

possible,  nous  pouvons  succomber,  et  on  les 
traitera  d'insensés,  d'incapables,  d'ambitieux,  de 
fanfarons.  Ils  auront  aggravé  nos  maux,  et,  quand 
même  ils  se  feraient  tuer  sur  la  brèche,  ils  se- 
ront maudits  à  jamais.  Voilà  ce  que  pensent,  non 
sans  quelque  raison,  des  personnes  amies  de 
l'institution  républicaine  et  sympathiques  aux 
hommes  qui  risquent  tout  pour  la  faire  triom- 
pher. L'émotion,  l'enthousiasme,  la  foi,  leur  ré- 
pondent : 

—  Oui,  ces  hommes  seront  maudits  de  la  foule, 
s^ils  succombent;  mais  ils  triompheront.  Nous 
les  aiderons,  nous  voulons,  nous  pouvons  avec 
eux  !  S'il  faut  des  miracles,  il  y  en  aura.  Ne  vous 
inquiétez  pas  de  ce  premier  effroi  où  nous 
sommes,  il  se  dissipera  vite.  En  France,  les 
extrêmes  se  touchent.  Ce  peuple  tremblant  et 
consterné  va  devenir  héroïque  en  un  instant  ! 

C'est  beaucoup  promettre.  Entre  la  foi  et  l'illu- 
sion, il  y  a  un  abîme.  Que  la  France  se  relève  un 
jour,  je  n'en  doute  pas.  Qu'elle  se  réveille  de- 
main, je  ne  sais.  Le  devoir  seul  a.  raison,  et  le 

3. 


46  JOURNAL    d'un     voyageur 

devoir,  c'était  de  refuser  le  démembrement 
l'honneur  ne  se  discute  pas. 

Mais  retarder  Indéfiniment  les  élections,  ceci 
n'est  pas  moins  risqué  que  la  lutte  à  outrance,  et 
il  ne  me  parait  pas  encore  prouvé  que  le  vote  eût 
été  impossible.  Le  droit  d'ajournement  ne  me 
paraît  pas  non  plus  bien  établi.  Je  me  tais  sur  ce 
point  quand  on  m'en  parle.  Nous  ne  sommes  pas 
dans  une  situation  où  la  dispute  soit  bonne  et 
utile;  je  n'ai  pas  d'ailleurs  l'orgueil  de  croire 
que  je  vois  plus  clair  que  ceux  qui  gouvernent 
le  navire  à  travers  la  tempête.  Pourtant  la  con- 
science intérieure  a  son  obstination,  et  je  ne  vois 
pas  qu'il  fût  impossible  de  procéder  aux  élec- 
tions, même  après  l'implacable  réponse  du  roi 
Guillaume.  Nous  appeler  tous  à  la  résistance  dé- 
sespérée en  nous  imposant  les  plus  terribles  sa- 
crifices, c'est  d'une  audace  généreuse  et  grande; 
nous  empêcher  de  voter,  c'est  dépasser  la  limite 
de  l'audace,  c'est  entrer  dans  le  domaine  de  la 
tcmcrité. 
Ou  bien  encore  c'est,  par  suite  d'une  situation 


PENDANT     LA     GUEaRS  kl 

illci3iq.ue,  le  fait  d'une  illogique  timidité.  On  nous 
juge  capables  de  courir  aux  armes  un  contre  dix, 
et  on  nous  trouve  incapables  pour  discuter  par 
la  voix  de  nos  représentants  les  conditions  d'une 
paix  honorable.  Il  y  a  là  contradiction  flagrante  : 
ou  nous  sommes  dignes  de  fonder  un  gouverne- 
ment libre  et  fier,  ou  nous  sommes  des  poltrons 
qu'il  est  dérisoire  d'appeler  à  la  gloire  des  com- 
bats. 

Ne  soyez  pas  surpris,  si  vos  adversaires  vous 
crient  que  vous  êtes  plus  occupés  de  maintenir 
la  république  que  de  sauver  le  pays.  Vos  ad  ver* 
maires  ne  sont  pas  tous  injustes  et  prévenus.  Je 
crois  que  le  grand  nombre  veut  la  délivrance  du 
pays  ;  mais  plus  vous  proclamez  la  république, 
plus  ils  veulent,  en  vertu  de  la  liberté  qu'elle 
leur  promet,  se  servir  de  leurs  droits  politiques. 
Sommes-nous  donc  dans  une  impasse  ?  Le  trou- 
ble dos  événements  est-il  entré  dans  les  esprits 
d'élite  comme  dans  les  esprits  vulgaires?  L'é- 
goïsme  est-il  seul  à  savoir  ce  qu'il  lui  faut  et  ce 
qu'il  veut  î 


/;8  JOURNAL     d'un     voyageur 


27  septembre. 

Nous  sommes  difficiles  à  satisfaire  en  tout 
temps,  nous  autres  Français.  Nous  sommes  la 
critique  incarnée,  et  dans  les  temps  difficifes  la 
critique  tourne  à  l'injure.  En  vertu  de  notre  expé- 
rience, qui  est  terrible,  et  de  notre  imagination, 
qui  est  dévorante,  nous  ne  voulons  confier  nos 
destinées  qu'à  des  êtres  parfaits  ;  n'en  trouvant 
pas,  nous  nous  éprenons  de  l'inconnu,  qui  nous 
leurre  et  nous  perd.  Aussi  tout  homme  qui  s'em 
pare  du  pouvoir  est-il  entouré  du  prestige  de  la 
force  ou  de  l'habileté.  Qu'il  fasse  autrement  que 
les  autres,  c'est  tout  ce  qu'on  lui  demande,  et  on 
ne  regarde  pas  au  commencement  si  c'est  le  mal 
ou  le  bien.  Admirer,  c'est  le  besoin  du  premier 
jour,  estimer  ne  semble  pas  nécessaire,  éplucher 
est  le  besoin  du  lendemain,  et  le  troisième  jour 
on  est  bien  près  déjà  de  haïr  ou  de  mépriser. 

Un  gouvernement  d'occasion  à  plusieurs  tètes 
ne  répond  pas  au  besoin  d'aventures  qui  nous 


PENDANT      LA     GUERRE  49 

égare.  Quels  que  soient  le  patriotisme  et  les  ta- 
lents d'un  groupe  d'hommes  choisis  d'avance 
par  l'élection  pour  représenter  la  lutte  contre  le 
pouvoir  absolu,  ce  groupe  ne  peut  fonctionner  à 
souhait  qu'en  vertu  d'une  entente  impossible  à 
contrôler.  On  suppose  toujours  que  des  idées 
contradictoires  le  paralysent,  et  le  paysan  dit  : 

—  Comment  voulez-vous  qu'ils'  s'entendent? 
Quand  nous  sommes  trois  au  coin  du  feu  à  parler 
des  affaires  publiques,  nous  nous  disputons  ! 

Aussi  le  simple,  qui  compose  la  masse  illettrée, 
veut  toujours  un  maître  ;  il  a  le  monothéisme  du 
pouvoir.  La  culture  de  l'esprit  amène  l'analyse 
et  la  réflexion,  qui  donnent  un  résultat  tout  con- 
traire. La  raison  nous  enseigne  qu'un  homme 
seul  est  un  zéro,  que  la  sagesse  a  besoin  du  con- 
cours de  plusieurs,  et  que  le  droit  s'appuie  sur 
l'assentiment  de  tous.  Un  homme  sage  et  grand  à 
lui  tout  seul  est  une  si  rare  exception,  qu'un 
gouvernement  fondé  sur  le  principe  du  mono- 
théisme politique  est  fatalement  une  cause  de 
ruine  sociale.  Pour  faire  idéalement  l'homme  sage 


50  JOURNAL    D*UN     VOYAGEUR 

et  fort  qui  est  un  être  de  raison,  il  faut  la  réunion 
de  plusieurs  hommes  relativement  forts  et  sages, 
travaillant,  sous  l'inspiration  d'un  principe  corn* 
mun,  à  se  compléter  les  uns  les  autres,  à  s'enri- 
chir mutuellement  de  la  richesse  intellectuelle  et 
morale  que  chacun  apporte  au  conseil. 

Ce  raisonnement,  qui  entre  aujourd'hui  dans 
toutes  les  têtes  dégrossies  par  l'éducation,  n'est 
pas  encore  sensible  à  l'ignorant  ;  il  patt  de  lui- 
même,  de  sa  propre  ignorance,  pour  décréter 
qu'il  faut  un  plus  savant  que  lui  pour  le  con- 
duire, et  au-dessus  de  celui-là  un  plus  savant 
encore  pour  conduire  l'autre,  et  toujours  ainsi, 
jusqu'à  ce  que  le  savoir  se  résume  dans  un  féti- 
che qu'il  ne  connaîtra  jamais,  qu'il  ne  pourra 
jamais  comprendre,  mais  qui  est  né  pour  possé- 
der le  savoir  suprême.  Celui  qui  juge  ainsi  est 
toujours  l'homme  du  moyen  âge,  le  fataliste  qui 
se  refuse  aux  leçons  de  l'expérience  ;  il  ne  peut 
profiter  des  enseignements  de  l'histoire,  il  ne  sait 
rien  de  l'histoire.  Pauvre  innocent,  il  ne  sait  pas 
encore  que  les  castes  en  se  confondant  ont  cessé 


PBNDANT      LA      GUERRE  51 

de  représenter  des  réserves  d'hommes  pour  le 
commandement  ou  la  servitude,  qu'il  n'y  a  plus 
de  races  prédestinées  à  fournir  un  savant  maître 
pour  les  foules  stupides,  que  le  savoir  s'est  gé- 
néralisé sans  égard  aux  privilèges,  que  l'égalité 
s'est  faite,  et  que  lui  seul,  Tigaorant,  est  resté  en 
dehors  du  mouvement  social.  Louis  Blanc  avait 
eu  une  véritable  révélation  de  l'avenir,  lors- 
qu'on 1848  il  opinait  pour  que  le  suffrage  uni- 
versel ne  fût  proclamé  qu'avec  cette  restriction  : 
L'instruction  gratuite  obligatoire  est  entendue 
ainsi,  que  tout  homme  ne  sachant  pas  lire  et 
écrire  dans  trois  ou  cinq  ans  à  partir  de  ce  jour 
perdra  son  droit  d'électeur, — Je  ne  me  rappelle 
pas  les  termes  de  la  formule,  mais  je  ne  crois 
pas  me  tromper  sur  le  fond,— Cette  sage  mesure 
nous  eût  sauvés  des  fautes  et  des  égarements  de 
l'empire,  si  elle  eût  été  adoptée.  Tout  homme  qui 
se  fût  refusé  au  bienfait  de  l'éducation  se  fût 
déclaré  inhabile  à  prendre  part  au  gouvernement, 
et  on  eût  pu  espérer  que  la  vérité  se  ferait  jour 
dans  les  esprits. 


52  JOURNAL    d'un     voyageur 


27  au  soir. 

Nous  avons  été  voir  un  vieil  ami  à  Chambon. 
Cette  petite  ville,  qui  m'avait  laissé  de  bons  sou- 
venirs, est  toujours  charmante  par  sa  situation; 
mais  le  progrès  lui  a  ôté  beaucoup  de  sa  physio- 
nomie  •  on  a  exhaussé  ou  nivelé,  suivant  des 
-besoins  sanitaires  bien  entendus,  le  rivage  de  la 
Vouèze,  ce  torrent  de  montagne  qui  se  répandait 
au  hasard  dans  la  ville.  De  là^  beaucoup  d'arbres 
abattus,  beaucoup  de  lignes  capricieuses  brisées 
et  rectifiées.  On  n'est  plus  à  même  la  nature 
comme  autrefois.  Le  torrent  est  emprisonné,  et 
comme  il  n'est  pas  méchant  en  ce  moment-ci, 
il  paraît  d'autant  plus   triste  et  humilié.  Mon 
Aurore  s'y  promène  à  pied  sec  là  où  jadis  il  pas- 
sait  en  grondant  et  se  pressait  en  flots  rapides 
et  clairs.  Aujourd'hui  des  flaques  mornes  irisées 
par  le  savon   sont   envahies  par  les  laveuses; 
mais  la  gorge  qui  côtoie  la  ville  est  toujours 
fraîche,  et  les  flancs  en  sont  toujours  bien  boisés. 


PENDANT      LA      GUERRE  53 

Nous  avions  envie  de  passer  là  quelques  jours, 
c'était  même  mon  projet  quand  j'ai  quitté 
Nohant.  Je  m'assure  d'une  petite  auberge  adora- 
blement  située  où,  en  été,  l'on  serait  fort  bien; 
mais  nos  amis  ne  veulent  pas  que  nous  les 
quittions  ;  le  temps  se  refroidit  sensiblement, 
et  ce  lieu-ci  est  particulièrement  froid.  Je  crains- 
pour  nos  enfants,  qui  ont  été  élevées  en  plaine, 
la  vivacité  de  cet  air  piquant.  J'ajourne  mon 
projet.  Je  fais  quelques  emplettes  et  suis  étonnée 
de  trouver  tant  de  petites  ressources  dans  une 
si  petite  ville.  Ces  Marchois  ont  plus  d'ingé- 
niosité dans  leur  commerce,  par  conséquent 
dans  leurs  habitudes,  que  nos  Berrichons. 

Notre  bien  cher  ami  le  docteur  Paul  Darchy 
est  installé  là  depuis  quelques  années.  Son  tra- 
vail y  est  plus  pénible  que  chez  nous  ;  mais  il 
est  plus  fructueux  pour  lui,  plus  utile  pour  les 
autres.  Le  paysan  marchois  semble  revenu  des 
sorciers  et  des  remègeux.  Il  appelle  le  médecin, 
l'écoute,  se  conforme  à  ses  prescriptions,  et 
tient  à  honneur  de  le  bien  payer.  La  maison 


56  JOURNAL    d'un     voyageur 

que  le  docteur  a  louée  est  bien  arrangée  et  d'une 
propreté  réjouissante.  Il  a  un  petit  jardin  d'un 
bon  rapport,  grâce  à  un  puits  profond  et  aboh* 
dant  qui  n'a  pas  tari,  et  au  fumier  de  ses  deux 
chevaux.  Nous  sommes  tout  étonnés  de  voir  des 
fleurs,  des  gazons  verts,  des  légumes  qui  ne 
sont  pas  étiolés,  des  fruits  qui  ne  tombent  pas 
avant  d'être  mûrs.  Ce  petit  coin  de  terre  bordé 
de  murailles  a  caché  là  et  conservé  le  printemps 
avec  l'automne. 
Il  me  vint  à  l'esprit  de  dire  au  docteur  : 

—  Cher  ami,  lorsqu'il  y  a  dix  ans  la  mort  me 
tenait  doucement  endormie,  pourquoi  les  deux 
amis  fidèles  qui  me  veillaient  nuit  et  jour,  toi  et 
le  docteur  Vergne  de  Cluis,  m'avez-vous  arrachée 
à  ce  profond  sommeil  où  mon  âme  me  quittait 
sans  secousse  et  sans  déchirement  ?  Je  n'aurais 
pas  vu  ces  jours  maudits  où  l'on  se  sent  mourir 
avec  tout  ce  que  Ton  aime,  avec  son  pays,  sa 
famille  et  sa  race  ! 

Il  est  spiritualiste  ;  il  m'eût  fait  cette  réponse  : 

—  Qu'en  savez-vous?  les  âmes  des  morts  nous 


PENDANT     LA     GUERRE  55 

voient  peut-être,  peut-êlre  souffrent-elles  plus 
que  nous  de  nos  malheurs. 

Ou  celle-ci  : 

—  Elles  souffrent  d'autre  chose  pour  leur 
compte  ;  le  repos  n*est  point  où  est  la  vie. 

Je  ne  l'ai  donc  pas  grondé  de  m'avoir  conservé 
la  vie,  sachant,  comme  lui,  que  c'est  un  mal  et 
un  bien  dont  il  n'est  pas  possible  de  se  dé- 
barrasser. 


Bons^ac,  â8  septembre. 

Nous  sommes  venus  ici  ce  matin  pour  apporter 
du  linge  et  des  provisions  à  notre  hôte  Sigis- 
mond,  installé  depuis  quelques  jours  comme 
sous-préfet,  tandis  que  nous  occupons  avec  sa 
femme  et  ses  enfants  sa  maison  de  Saint-Loup, 
à  sept  lieues  de  Boussac.  Il  espérait  que  la  paix 
mettrait  une  fin  prochaine  à  cette  situation 
exceptionnelle,  et  qu'après  avoir  fait  acte  de  dé- 
vouement il  pourrait  donner  vite  sa  démission 
et  retourner  à  ses  champs  pour  faire  ses  se- 


56  JOURNAL  d'un  voyageur 

mailles  et  oublier  à  jamais  les  splendeurs  du 
pouvoir.  Il  n'en  est  point  ainsi,  le  voilà  rivé  à 
une  chaîne  :  il  ne  s'agit  plus  de  faire  activer  les 
élections  et  de  faire  respecter  la  liberté  du  vote; 
il  s'agit  d'organiser  la  défense  et  de  maintenir 
l'ordre  en  inspirant  la  confiance.  Il  serait  propre 
à  ce  rôle  sur  un  plus  grand  théâtre,  il  préfère 
ce  petit  coin  perdu  où  il  a  réellement  l'estime 
et  l'affection  de  tous  ;  mais  comme  il  s'ennuie 
d'être  là  sans  sa  famille  !  C'est  une  âme  tendre 
et  vivante  à  toute  heure.  Aussi  nous  lui  pro- 
mettons de  lui  ramener  tout  son  clan,  et, 
puisqu'il  est  condamné  à  cet  exil,  de  le  partager 
quelques  jours  avec  lui.  Sa  femme  et  ma  belle- 
fille  s'occupent  donc  de  notre  prochaine  instal- 
lation à  Boussac,  et  je  prends  deux  heures  de 
repos  sur  un  fauteuil,  car  nous  sommes  parties 
de  bonne  heure,  et  depuis  quelques  nuits  une 
toux  nerveuse  opiniâtre  m'interdit  le  sommeil. 

Il  fait  très-chaud  aujourd'hui,  le  ciel  est  chargé 
d'un  gros  orage.  La  chambre  qui  m'est  destinée 
est  celle  où  je  me  trouve.   C'est  là  seule  du 


PENDANT     LA     GUERRE  57 

château  qui  ne  soit  pas  glaciale,  elle  est  même 
très-chaude  parce  qu'elle  est  petite  et  en  plein 
soleil.  J'essaye  d'y  dormir  un  instant  les  fenêtres 
ouvertes  ;  mais  ma  somnolence  tourne  à  la  con 
templation.  Ce  vieux  manoir  des  seigneurs  de 
Boussac,  occupé  aujourd'hui  par  la  sous-pré 
fecture  et  la  gendarmerie,  est  un  rude  massif 
assez  informe,  très-élevé,  planté  sur  un  bloc  de 
roches  vives  presque  à  pic.  La  Petite-Creuse 
coule  au  fond  du  ravin  et  s'enfonce  à  ma  droite 
et  à  ma  gauche  dans  des  gorges  étroites  et  pro- 
fondes qui  sont,  avec  leurs  arbres  mollement 
inclinés  et  leurs  prairies  sinueuses,  de  véritables 
Arcadies.  En  face,  le  ravin  se  relève  en  étages 
vastes  et  bien  fondus  pour  former  un  large  ma 
melon  cultivé  et  couronné  de  hameaux  heureu- 
sement groupés.  Un  troisième  ravin  coupe  vers 
la  gauche  le  flanc  du  mamelon,  et  donne  passage 
à  un  torrent  microscopique  qui  alimente  une 
gentille  usine  rustique,  et  vient  se  jeter  dans  la 
Petite-Creuse.  Une  route  qui  est  assez  étroite 
et  assez  propre  pour  figurer  une  allée  de  jardin 


58  JOURNAL   d'un    voyageur 

anglais  passe  sur  Tautre  rive,  contourne  la  col* 
Une,  monte  gracieusement  avec  elle  et  se  perd 
au  loin  après  avoir  décrit  toute  la  courbe  de  ce 
mamelon^  que  couronne  le  relèvement  du  mont 
Barlot  avec  sa  citadelle  de  blocs  légendaires^  les 
fameuses  pierres  jaumâtres*  (Test  là  qu'il  faut 
aller,  la  nuit  de  Noël,  pendant  ]a  messe,  pour 
surprendre  et  dompter  l'animal  fantastique  qui 
garde  les  trésors  de  la  vieille  Gaule.  C'est  là  que 
les  grosses  pierres  chantent  et  se  trémoussent 
à  l'heure  solennelle  de  la  naissance  du  Christ; 
apparemment  les  antiques  divinités  étaient 
lasses  de  leur  règne,  puisqu'elles  ont  pris  Fha-* 
bitude  de  se  réjouir  de  la  venue  du  Messie,  à 
moins  que  leur  danse  ne  soit  un  frémissement  de 
colère  et  leur  chant  un  rugissement  de  malédic- 
tion. Les  légendes  se  gardent  bien  d'être,  claires  ; 
en  s'expliquant^  elles  perdraieiit  letlr  poésie. 

Le  tableau  que  je  contemple  est  un  des  plutf 
parfaits  que  j'aie  rencontrés  ^  Il  m'avait  frappée 
autrefois  lorsque,  visitant  le  vieux  château, 
j'étais  entrée  dans  cette  chambre^  alors  inba- 


PENDANT     LÀ     GUERRE  59 

bitée,  autant  que  je  puis  m'en  souvenir.  Je  ne 
me  rappelle  que  la  grande  porte-fenétre  vitrée, 
ouvrant  sur  un  balcon  vertigineux  dont  la  rampe 
en  fer  laissait  beaucoup  à  désirer.  Je  m'assure 
aujourd'hui  qu'elle  est  solide  et  que  l'épaisse 
dalle  est  à  l'épreuve  des  stations  que  je  me  pro* 
mets  d'y  faire.  Y  retrouverai-je  renchantement 
que  j'éprouve  aujourd'hui?  Cette  beauté  du  pays 
n'est^lle  pas  due  à  à  l'éclat  cuivré  du  soleil  qui 
baisse  dans  une  vapeur  de  pourpre,  à  l'entasse* 
ment  majestueux  et  comme  tragique  des  nuées 
d'orage  qui,  après  avoir  jeté  quelques  gouttes 
de  pluie  dans  le  torrent  altéré,  se  rephent  lourdes 
et  menaçantes  sur  le  mont  Barlot  ?  Elles  ont  l'air 
de  prononcer  un  refus  implacable  sur  cette  terre 
qui  verdit  eneore  un  peu^  et  qui  semble  con« 
damnée  à  ne  boire  que  quand  le  soleil  et  le  vent 
Sauront  tout  à  fait  desséchée  ;  entre  ces  strates 
plombées  du  ciel,  les  rayons  du  couchant  se 
glissent  en  poussière  d'or.  Les  arbres  jaunis 
étincellent;  puis  s'éteignent  peu  à  peu  à  mesure 
que  l'ombre  gagne;   une  rangée  de  peupliers 


60  JOURNAL    d'un     voyageur 

trempe  encore  ses  cimes  dans  la  chaude  lumière 
et  figure  une  rangée  de  cierges  allumés  qui 
expirent  un  par  un  sous  le  vent  du  soir.  Là-bas, 
dans  la  fraîche  perspective  des  gorges,  les  berges 
des  pâturages  brillent  comme  Témeraude,  et  les 
vaches  sont  en  or  bruni.  Là-haut,  les  pierres 
jaumâtres  deviennent  aussi  noires  que  TÉrèbe, 
et  on  distingue  leurs  ébréchures  sur  Phorizon 
en  feu.  Tout  près  du  précipice  que  je  domine, 
des  maisonnettes  montrent  discrètement  leurs 
toits  blonds  à  travers  les  rideaux  de  feuillage; 
des  travaux  neufs  de  ponts  et  chaussées,  tou- 
jours très-pittoresques  dans  les  pays  accidentés, 
dissimulent  leur  blancheur  un  peu  crue  sous  un 
reflet  rosé,  et  projettent  des  ombres  à  la  fois 
fermes  et  transparentes  sur  la  coupure  hardie 
des  terrains.  A  la  déclivité  du  ravin,  sous  le 
rocher  très-âpre  qui  porte  le  manoir,  la  terre 
végétale  reparaît  en  zones  étagées  où  se  décou- 
pent de  petits  jardins  enclos  de  haies  et  remplis 
de  touffes  de  légumes  d'un  vert  bleu.  Tout  cela 
est  chatoyant  de  couleur,  et  tout  cela  se  fond 


PENDANT     LA      GUERRE  61 

rapidement  dans  un  demi-crépuscule  plein  de 
langueur  et  de  mollesse. 
Je  me  demande  toujours  pourquoi  tel  paysage, 

même  revêtu  de  la  magie  de  l'effet  solaire,  est 

* 

inférieur  à  un  autre  que  Ton  traverse  par  un 
temps  gris  et  morne.  Je  crois  que  la  nature  des 
accidents  terrestres  a  rendu  ici  la  forme  irré- 
prochable. Le  sol  rocheux  ne'  présente  pas  de 
gerçures  trop  profondes,  bien  qu'il  en  offre 
partout  et  ne  se  repose  nulle  part.  Le  granit  n'y 
a  pas  ces  violentes  attitudes  qui  émeuvent  forte- 
ment dans  les  vraies  montagnes.  Les  bancs, 
quoique  d'une  dureté  extrême,  ne  semblent  pas 
s'être  soulevés  douloureusement.  On  dirait 
qu'une  main  d'artiste  a  composé  à  loisir,  avec 
ces  matériaux  cruels,  un  décor  de  scènes  cham- 
pêtres. Toutes  les  lignes  sont  belles,  amples 
dans  leur  développement;  elles  s'enchaînent 
amicalement.  Si  elles  ont  à  se  heurter,  elles  se 
donnent  assez  de  champ  pour  se  préparer  par 
d'adorables  caprices  à  changer  de  mode.  La  lyre 
céleste  qui  a  fait  onduler  ici  Técorce  terrestre  a 

4 


62  JOURNAL    d'un     voyageur 

passé  du  majeur  au  mineur  avec  une  science 
infinie.  Tout  semble  se  construire  avec  réflexion, 
s'étager  et  se  développer  avec  mesure.  Quand 
îl  faut  que  les  masses  se  précipitent,  elles  aiment 
mieux  se  laisser  tomber;  elles  repoussent  Teffroi 
et  se  disposent  pour  former  des  abris  au  lieti 
d'abîmes.  L'œil  pénètre  partout,  et  partout  il  pé- 
nètre sans  terreur  et  sans  tristesse.  Oui,  déci- 
dément je  crois  que,  de  ce  château  haut  perché, 
j'aurai  sous  les  yeux,  même  dans  les  jours  som- 
bres, un  spectacle  inépuisable. 

Tout  s'est  éteint,  oiï  m'appelle  pour  dfner.  Je 
n'ai  pas  dormi,  j'ai  fait 'mieux,  j'aî  oublié...  II 
faut  se  souvenir  du  Dieu  dès  batailles,  prêt  à  ra- 
vager peut-être  ce  que  le  Dieu  de  la  ctéstilon  i 
si  bien  soigné,  et  ce  que  l'homme,  son  régisseur 
infatigable,  â  si  gracieusement  orné  !  •--  Maudît 
soit  le  kabyre!  Allons-nous  recommencer  l'âgô 
odieux  des  sacrifices  humains  î 


PENDANT     LA      GUERRE  63 


Saint-Loup,  29  septembre. 

Nous  jK)mmes  reparties  hier  soir  à  neuf 
heures  ;  nous  avons  traversé  les  grandes  landed 
et  les  bois  déserts  sans  savoir  où  nous  étions. 
Un  brouillard  sec,  blanc,  opaque  comme  une 
exhalaison  volcanique,  nous  a  ensevelies  pen<* 
dant  plusieurs  lieues.  Mon  vieux  cocher  Sylvain 
était  le  seul  homme  de  la  compagnie.  Ma  fille 
Lina  dormait,  Léonie  s'occupait  à  faire  dormir 
chaudement  son  plus  jeune  fils.  Je  regardais  le 
brouillard  autant  qu'on  peut  voir  ce  qui  em^ 
pèche  de  voir.  Fatiguée,  je  continuais  à  me  re» 
poser  dans  l'oubli  du  réel.  Nous  sommes  ren«* 
trées  à  Saint-'Loup  vers  minuit,  et  là  Léonie 
nous  a  dit  qu'elle  avait  eu  peur  tout  le  temps 
sans  vouloir  en  rien  dire.  Comme  c'est  une 
femme  brave  autant  qu'une  vaillante  femme,  je 
me  suis  étonnée. 

—  Je  ne  sais,  me  dit-elle,  pourquoi  je  me  suis 
sentie  effrayée  par  ce  brouillard  et  Tisolement, 


64  JOURNAL     d'un     voyageur 

On  a  maintenant  des  idées  noires  qu'on  n'avait 
jamais.  On  s'imagine  que  tout  homme  qui  pa- 
raîtrait doit  être  un  espion  qui  prépare  notre 
ruine,  ou  un  bandit  chassé  des  villes  qui  cherche 
fortune  sur  les  chemins. 

Cette  idée  m'est  quelquefois  venue  aussi  dans 
ces  derniers  temps.  On  a  cru  que  les  inutiles  et 
les  nuisibles  chassés  de  Paris  allaient  inonder 
les  provinces.  On  a  signalé  effectivement  à 
Nohant  un  passage  de  mendiants  d'allure  sus- 
pecte  et  de  langage  impérieux  quelques  jours 
après  notre  départ  ;  mais  tout  cela  s'est  écoulé 
vite,  et  jamais  les  campagnes  n'ont  été  plus  tran- 
quilles. C'est  peut-être  un  mauvais  signe.  Peut- 
être  les  bandits,  pour  trouver  à  vivre,  se  sont-ils 
faits  tous  espions  et  pourvoyeurs  de  l'ennemi. 
On  dit  que  les  trahisons  abondent,  et  on  ne  voit 
presque  plus  de  mendiants.  Il  est  vrai  que  la 
peur  des  espions  prussiens  s'est  répandue  de 
telle  sorte  que  les  étrangers  les  plus  inoffensifs, 
riches  ou  pauvres,  sont  traqués  partout,  chassés 
ou  arrêtés  sans  merci.  Il  ne  fait  pas  bon  de  quit 


PENDANT      LA      GUERRE  65 

ter  son  endroit,  on  risque  de  coucher  en  prison 
plus  souvent  qu'à  l'auberge. 

Ces  terreurs  sont  de  toutes  les  époques  agi- 
tées. Mon  fils  me  rappelait  tantôt  qu'il  y  a  une 
vingtaine  d'années  il  avait  été  arrêté  à  Boussac 

précisément;  j'avais  oublié  les  détails,  il  les  ra- 

• 

conte  à  la  veillée.  Ils  étaient  partis  trois,  juste 
comme  les  trois  Prussiens  vus  en  imagination 
ces  jours-ci  sur  les  pierres  jaumâtres,  et  c'est  aux 
pierres  jaumâtres  qu'ils  avaient  été  faire  une  ex- 
cursion. Autre  coïncidence  bizarre,  un  des  deux 
compagnons  de  mon  fils  était  Prussien. 

—  Comment  ?  dit  Léonie,  un  Prussien  ! 

—  Un  Prussien  dont  l'histoire  mérite  bien 
d'être  racontée.  C'était  le  docteur  M...,  qui,  à 
l'âge  de  dix-neuf  ou  vingt  ans,  avait  été  con- 
damné à  être  roué  vif  pour  cause  politique.  Les 
juges  voulurent  bien,  à  cause  de  sa  jeunesse, 
prononcer  qu'il  serait  roué  de  haut  en  bas.  Le 
roi  fit  grâce,  c'est-à-dire  qu'il  commua  la  peine 
en  celle  de  la  prison  à  perpétuité,  et  quelle  pri- 
son !  Après  dix  ans  de  carcere  durOy  —  je  ne  sais 

4. 


66  JOURNAL  d'un    voyageur 

comment  cela  s'appelle  en  allemand,  •-^  M...  fut 
compris  dans  une  sorte  d'amniatie  et  accepta 
l*exil  avec  joie.  Il  vint  en  France  où  il  passa 
plusieurs  années,  dont  une  chez  nous,  et  c'est  k 
cette  époque  qu'en  compagnie  de  Maurice  Sand 
et  d'Eugène  Lambert,  ce  digne  et  cher  ami  faillit 
encore  tàter  de  la  prison...  à  Boussac!  A  cette 
époque-là,  on  ne  songeait  guère  aux  Prussiens. 
Une  série  inexpliquée  d'incendies  avait  mis  en 
émoi,  on  s'en  souvient,  une  partie  de  la  France. 
On  voyait  donc  partout  des  incendiaires  et  on 
arrêtait  tous  les  passants.  Justement  M...  avait 
8  ir  lui  un  guide  du  voyageur,  et  les  deux  autres 
prenaient  des  croquis  tout  le  long  du  chemin. 
Ils  avaient  tiré  de  leurs  sacoches  un  poulet  froid, 
UQ  pain  et  une  bouteille  de  vin;  ils  avaient  dé*- 
jeuné  sur  la  grosse  pierre  du  mont  Barlot,  ils 
avaient  même  allumé  un  petit  feu  de  bruyères 
pour  invoquer  les  divinités  celtiques,  et  Lam- 
bert y  avait  jeté  les  os  du  poulet  pour  faire  hon- 
neur, disait-il,  aux  mânes  du  grand  chef  que 
l*on  dit  enseveli  sous  la  roche.  On  les  observait 


PENDANT     LA      GUERRE  67 

de  loin,  et,  comme  ils  rentraient  pour  coucher  à 
leur  auberge,  ils  furent  appréhendés  par  six 
bons  gendarmes  et  conduits  devant  le  maire, 
qui  en  reconnaissant  mon  fils  se  mit  à  rire.  Il 
n'en  eut  pas  moins  quelque  peine  à  délivrer  ses 
compagnons;  les  bons  gendarmes  étaient  de 
mauvaise  humeur.  Ils  objectaient  que  le  maire 
pouvait  bien  reconnaître  un  des  suspects,  mais 
qu'il  ne  pouvait  répondre  des  deux  autres.  Je 
crois  que  le  sous-préfet  dut  s'en  mêler  et  les 
prendre  sous  sa  protection. 

J'ai  enfin  dormi  cette  nuit.  L'orage  a  passé  ici 
sans  donner  une  goutte  d'eau ,  tout  est  plus  sec 
que  jamais.  L'eau  à  boire  devient  tous  les  jours 
plus  rare  et  plus  trouble.  Le  soleil  brille  toujours 
plus  railleur,  et  le  vent  froid  achève  la  besogne. 
Ce  climat-ci  est  sain,  mais  il  me  fait  mal,  à  moi; 
j'adore  les  hauteurs,  mais  je  ne  puis  vivre  que 
dans  les  creux  abrités.  Peut-être  aussi  l'eau  de- 
vient*elle  malfaisante  ;  tous  mes  amis  me  trahis- 
sent, car  j'aime  l'eau  «vec  passion,  et  le  vin  me 
répugne. 


C8  JOURNAL     d'un  '  VOYAGEUR 

Nous  lisons  tout  au  long  la  relation  de  Jules 
Favre,  son  entrevue  avec  M.  de  Bismarck.  C'est 
une  belle  page  d'histoire;  c'est  grand,  c'est  ému; 
puis  le  talent  du  narrateur  aide  à  la  conviction. 
Bien  dire,  c'est  bien  sentir.  Il  n'y  a  donc  pas  de 
paix  possible  !  Une  voix  forte  crie  dans  le  haut 
de  l'àme  : 

—  Il  faut  vaincre. 

—  Une  voix  dolente  gémit  au  fond  du  cœur  : 

—  Il  faut  mourir  ! 


30  septembre. 

Les  enfants  nous  forcent  à  paraître  tranquilles. 
Ils  jouent  et  rient  autour  de  nous.  Aurore  vient 
prendre  sa  leçon ,  et  pour  récompense  elle  veut 
que  je  lui  raconte  des  histoires  de  fées.  Elle  n'y 
croit  pas,  les  enfants  de  ce  temps-ci  ne  sont 
dupes  de  rien  ;  mais  elle  a  le  goût  littéraire,  et 
l'invention  la  passionne.  Je  suis  donc  condam- 
née à  composer  pour  elle,  chaque  jour  pendant 
une  heure  ou  deux,  les  romans  les  plus  inatten- 


PENDANT      LA     GUERRE  69 

dus  et  les  moins  digérés.  Dieu  sait  si  je  suis  en 
veine!  L'imagination  est  morte  en  moi,  et  Ten- 
fant  est  là  qui  questionne,  exige,  réveille  la  dé- 
funte à  coups  d'épingle.  L'amusement  de  nos 
jours  paisibles  me  devient  un  martyre.  Tout,  est 
douleur  à  présent,  même  ce  délicieux  tête-à-tête 
avec  l'enfance  qui  retrempe  et  rajeunit  la  vieil- 
lesèe.  N'importe,  je  ne  veux  pas  que  la  bien-ai- 
mée  soit  triste,  ou  que,  livrée  à  elle-même,  elle 
pense  plus  que  son  âge  ne  doit  penser.  Je  me 
fais  aider  un  peu  par  elle  en  lui  demandant  ce 
qu'elle  voit  dans  ce  pays  de  rochers  et  de  ravins, 
qui  ressemble  si  peu  à  ce  qu'elle  a  vu  jusqu'à 
présent.  Elle  y  place  des  .fées,  des  enfants  qui 
voyagent  sous  la  protection  des  bons  esprits, 
des  animaux  qui  parlent,  des  génies  qui  aiment 
les  animaux  et  les  enfants.  Il  faut  alors  raconter 
comme  quoi  le  loup  n'a  pas  mangé  l'agneau  qui 
suivait  la  petite  fille,  parce  qu'une  fée  très- 
blonde  est  venue  enchaîner  le  loup  avec  un  de 
ses  cheveux  qu'il  n'a  jamais  pu  briser.  Une  autre 
fois  il  faut  raconter  comment  la  petite  fille  a  dû 


70  JOURNAL     d'un     voyageur 

monter  tout  en  haut  de  la  montagne  pour  secou^ 
rir  un^  fourmi  blanche  qui  lui  était  apparue  en 
rêve,  et  qui  lui  avait  fait  jurer  de  venir  la  sauver 
du  bac  d'une  hirondelle  rouge  fort  méchante.  U 
faut  que  le  voyage  soit  long  et  circonstancié^ 
qu'il  y  ait  beaucoup  de  descriptions  de  plantes 
et  de  cailloux.  On  demande  aussi  du  comique, 
tes  nains  de  la  caverne  doivent  être  fort  drôles. 
Heureusement  l'avide  écouteuse  se  contente  de 
peu.  Il  suffit  que  les  nains  soient  tous  borgnes 
de  l'œil  droit  comme  les  calenders  des  WXle  et 
un0  NuitSf  Qu  que  les  sauterelles  de  la  lande 
soient  toutes  boiteuses  de  la'  jambe  gauche,  pour 
que  l'on  rie  aux  éclats,  Ce  beau  rire  sonore  et 
frais  est  mon  payement;  l'enfant  voit  quelquefois 
des  larmes  dans  mes  yeux,  mais,  comme  je 
tousse  beaucoup,  je  mets  tout  sur  le  compte  d'un 
rhume  que  je  n'ai  pas. 

Encore  une  fois,  nous  sommes  au  pays  des 
légendes.  J'aurais  beau  en  fabriquer  pour  ma 
petite^fiUe,  les  gens  d'ici  en  savent  plus  long.  Ce 
sont  les  facteurs  de  la  poste  qui,  après  avoir  dis- 


PENDANT      LA      GUERRE  71 

tribué  les  choses  imprimées,  rapportent  les  on 
dit  du  bureau  voisin.  Ces  on  dit  y  passant  de 
bouche  en  bouche,  prennent  des  proportions  fa- 
buleuses. Un  jour  nous  avons  tué  d'un  seul  coup 
trois  cent  mille  Prussiens;  une  autre  fois. lA  roi 
de  Prusse  est  fait  prisonnier;  mais  la  croyance 
la  plus  fantastique  et  la  plus  accréditée  chez  le 
paysan,  c'est  que  son  empereur  a  été  trahi  à  Se- 
dan par  ses  généraux,  qui  étmnt  tous  répuHi- 
eains! 


l^r  octobre  IStO. 

Je  suis  tout  à  fait  malade,  et  mon  bon  Darchy 
arrive  en  prétendant  comme  toujours  qu'il  vient 
par  hasard.  Mes  enfants  Ton!  averti,  et,  pour  ne 
pas  les  contrarier^  je  feins  d'être  dupe.  Au  reste^ 
sitôt  que  le  médecin  arrive,  la  peur  des  médical 
ments  fait  que  je  me  porte  bien.  Il  sait  que  je 
les  crains  et  qu'ils  me  sont  nuisibles.  Il  me  parle 
régime,  et  je  suis  d'accord  avec  lui  sur  les  soins 
très-simples  et  trèsr  rationnels  quon  peut  prendre 


72  JOURNAL     D  UN    VOYAGEUR 

de  soi-même;  mais  le  moyen  de  penser  à  soi  à 
toute  heure  dans  le  temps  où  nous  sommes 

Nous  faisons  nos  paquets.  Léonie  transporte 
toute  sa  maison  à  Boussac.  Ce  sera  l'arrivée  d'une 
stnala. 


Bonssac,  dimanche  2  octobre. 

C'est  une  smala  en  effet.  Sigismond  nous  at- 
tend les  bras  ouverts  au  seuil  du  château;  ce 
seuil  est  une  toute  petite  porte  ogivale,  fleuron- 
née,  qui  ouvre  l'accès  du  gigantesque  manoii 
sur  une  place  plantée  d'arbres  et  des  jardins 
abandonnés.  Notre  aimable  hôte  a  travaillé  acti- 
vement et  ingénieusement  à  nous  recevoir.  La 
sous-préfecture  n'avait  que  trois  lits,  peu  de 
linge  et  de  la  vaisselle  cassée.  Des  personnes 
obligeantes  ont  prêté  ou  loué  le  nécessaire,  nous 
apportons  le  reste.  On  prend  possession  de  ce 
bizarre  séjour,  ruiné  au  dehors,  rajeuni  et  con- 
fortable au  dedans. 

Confortable  en  apparence!  Il  y  a  une  belle 


/ 


PENDANT      LÀ     GUERRE  73 

salle  à  manger  où  l'on  gèle  faute  de  feu,  un  vaste 
salon  assez  bien  meublé  où  Ton  grelotte  au  coin 
du  feu,  des  chambres  immenses  qui  ont  bon  air, 
mais  où  mugissent  les  quatre  vents  du  ciel. 
Toutes  les  cheminées  fument.  On  est  très-sen- 
sible aux  premiers  froids  du  soir  après  ces  jour- 
nées de  soleil ,  et  nous  disons  du  mal  des  châ- 
telains du  temps  passé,  qui  amoncelaient  tant 
de  pierres  pour  être  si  mal  abrités  ;  mais  on  n'a 
pas  le  temps  d'avoir  froid.  Sigismond  attend  de- 
main Nadaud,  qui  a  donné  sa  démission  de  pré- 
fet de  la  Creuse,  et  qui  est  désigné  comme  can- 
didat à  la  députation  par  le  parti  populaire  et  le 
parti  républicain  du  département.  Il  représente, 
dit-on,  les  deux  nuances  qui  réunissent  ici,  au 
lieu  de  les  diviser,  les  ouvriers  et  les  bourgeois 
avancés.  Sigismond  a  fait  en  quelques  jours  un 
travail  prodigieux.  Il  a  fait  déblayer  la  salle  des 
gardes,  qui  était  abandonnée  à  tous  les  animaux 
de  la  création,  où  les  chouettes  trônaient  en  per- 
manence dans  les  bûches  et  les  immondices  dô 
tout  genre  entassées  jusqu'au  faîte.  On  ne  pou- 


7A  JOURNAL     d'bN     voyageur 

vait  plus  pénétrer  dans  cette  SalJe,  qui  est  la 
plus  vaste  et  la  plus  intéressante  du  château. 
Elle  est  à  présent  nettoyée  et  parfumée  de  grands 
feux  de  genévrier  allumés  dans  les  deux  chemi- 
nées monumentales  surmontées  de  balustrades 
découpées  à  jour.  Le  sol  est  sablé.  Une  grande 
estrade  couverte  de  tapis  attend  l'orateur,  des 
fauteuils  attendent  les  dignitaires  de  l'endroit. 
Toute  la  garde  nationale  peut  être  à  l'abri  sous 
ce  plafond  à  solives  noircies.  Nous  visitons  ce 
local,  qui  ne  nous  avait  jamais  été  ouvert,  et  qui 
est  un  assez  beau  vestige  de  la  féodalité.  Il  est 
bâti  comme  au  basard  ainsi  que  tout  le  château, 
où  les  notions  de  symétrie  paraissent  n'avoir  ja- 
mais pénétré.  Le  carré  est  à  angles  inégaux,  le 
plafond  s'incline  en  pente  très -sensible.  Len 
deux  cheminées  sont  dissemblables  d'orne- 
ments, ce  qui  n'est  point  un  mal  ;  l'une  occupe 
le  fond,  l'autre  est  située  sur  lè  côte,  aont  on 
n'a  nullement  cherché  le  milieu.  Les  portes 
sont,  comme  toujours,  infiniment  petites,  eu 
égard  à  la  dimension  du  vaisseau.  Les  fenêtres 


PENDANT      LA      GUERRE  75 

sont  tout  à  fait  placées  au  hasard.  Malgré  ces 
vices  volontaires  ou  fortuits  de  construction, 
l'ensemble  est  imposant  et  porte  bien  Tem- 
preinte  de  la  vie  du  moyen  âge.  Une  des  chemi- 
nées qui  a  cinq  mètres  d'ouverture  et  autant 
d'élévation  présente  une  singularité.  Sous  le 
manteau,  près  de  Tâtre,  s'ouvre  un  petit  escalier 
qui  monte  dans  l'épaisseur  du  mur.  Où  condui- 
eait-il  ?  Au  bout  de  quelques  marches,  il  ren* 

contre  une  construction  plus  récente  qui  l'ar- 
rête. 


3  octobre. 

Ma  petite  chambre,  si  confortable,  en  appa* 
rence,  est  comme  les  autres  lézardée  en  mille 
endroits.  Dans  le  cabinet  de  toilette,  le  vent 
éteint  les  bougies  à  travers  les  murs.  L'alcôve 
seule  est  assez  bien  close,  et  j'y  dors  enfin  ;  le 
changement  me  réussit  toujours. 

Dans  la  nuit  pourtant  je  me  rappelle  que  j'ai 
oublié  au  salon  une  lettre  à  laquelle  je  tiens.  Le 


76  JOURNAL      d'un     voyageur 

salon  est  là,  au  bout  d'un  petit  couloir  sombre. 
J'allume  une  bougie,  j'y  pénètre.  Je  referme  la 
porte  derrière  moi  sans  la  regarder.  Je  trouve 
sur  la  cheminée  l'objet  cherché.  Le  grand  feu 
qu'on  avait  allumé  dans  la  soirée  continue  de 
brûler,  et  jette  une  vive  lueur.  J'en  profite  pour 
regarder  à  loisir  les  trois  panneaux  de  tapisserie 
du  XV*  siècle  qui  sont  classés  dans  les  monuments 
historiques.  La  tradition  prétend  qu'ils  ont  dé- 
coré la  tour  de  Bourganeuf  durant  la  captivité 
de  Zizime.  M.  Adolphe  Jeanne  croit  qu'ils  repré- 
sentent des  épisodes  du  roman  de  la  Dame  à  la 
licorne.  C'est  probable,  car  la  licorne  est  là,  non 
passante  ou  rampante  comme  une  pièce  d'ar- 
moirie,  mais  donnant  la  réplique,  presque  la 
patte,  aune  femme  mince,  richement  et  bizar- 
rement vétué,  qu'escorte  une  toute  jeune  fillette 
aussi  plate  et  aussi  mince  que  sa  patronne.  La 
licorne  est  blanche  et  de  la  grosseur  d'un  che- 
val. Dans  un  des  tableaux,  la  dame  prend  des 
bijoux  dans  une  cassette;  dans  un  autre,  elle 
joue  de  l'orgue  ;  dans  un  troisième,  elle  va  en 


PENDANT      LA      GUERRE  77 

guerre,  portant  un  étendard  aux  plis  cassants, 
tandis  que  la  licorne  tient  sa  lance  en  faisant  la 
belle  sur  son  train  de  derrière.  Cette  dame  blonde 
et  ténue  est  très-mystérieuse,  et  tout  d'abord 
elle  a  présenté  hier  à  ma  petite-fille  Taspect  d'une 
fée.  Ses  costumes  très-variés  sont  d'un  goût 
étrange,  et  j'ignore  s'ils  ont  été  de  mode  ou  s'ils 
sont  le  fait  du  caprice  de  l'artiste.  Je  remarque 
une  aigrette  élevée  qui  n'est  qu'un  bouquet  des 
cheveux  rassemblés  dans  un  ruban,  comme  une 
queue  à  pinceau  plantée  droit  sur  le  front.  Si 
nous  étions  encore  sous  l'empire,  il  faudrait  pro- 
poser cette  nouveauté  aux  dames  de  la  cour,  qui 
ont  cherché  avec  tant  de  passion  dans  ces  der- 
niers temps  des  innovations  désespérées.  Tout 
s'épuisait,  la  fantaisie  du  costume  comme  les  au- 
tres fantaisies.  Comment  ne  s'est-on  pas  avisé  de  la 

m 

queue  de  cheveux  menaçant  le  ciel?  Il  faut  venir 
à  Boussac,  le  plus  petit  chef-lieu  d'arrondissement 
qui  soit  en  France,  pour  découvrir  ce  moyen  de 
plaire.  En  somme,  ce  n'est  pas  plus  laid  que  tant 
de  choses  laides  qui  ont  régné  sans  conteste,  et 


78  JOURNAL    D  UN     VOYAC.EUU 

d*ailleurs  rharmonie  de  ces  tons  fanés  de  la  ta- 
pisserie rend  toujours  agréable  ce  qu'elle  repré- 
sente. 

Ayant  assez  regardé  la  fée,  je  veux  retourner 
à  ma  chambre.  Le  salon  a  cinq  portes  bien  visi- 
blés.  Celle  que  j'ouvre  d'abord  me  présente  lea 
rayons  d'une  armoire.  J'en  ouvre  une  autre  et 
me  trouve  en  présence  de  sa  majesté  Napoléon  III, 
en  culotte  blanche,  habit  de  parade,  la  mousta- 
che en  croc,  les  cheveux  au  vent,  le  teint  frais 
et  l'œil  vif  :  âge  éternel,  vingt-cinq  ans.  C'est  le 
portrait  officiel  de  toutes  les  administrations  se- 
condaires. La  peinture  vaut  bien  cinquante 
francs,  le  cadre  un  peu  plus.  Ce  portrait  ornait 
le  salon.  C'est  le  sous-préfet  sortant  qui,  au  len* 
demain  de  Sedan,  a  eu  peur  d'exciter  les  pas* 
sions  en  laissant  voir  l'image  de  son  souverain. 
Sigismond  voulait  la  remettre  à  son  clou,  disant 
qu'il  n'y  a  pas  de  raison  pour  détruire  un  por- 
trait historique  ;  mais  celui-ci  est  si  mauvais  et 
si  menteur  qu'il  ne  mérite  pas  d'être  gardé,  et  je 
lui  ai  conseillé  de  le  laisser  où  l'a  mis  son  pré- 


PENDANT      LA      GUERRE  79 

décesseur,  c'est-à-dire  dans  un  passage  où  per^ 
sonne  ne  lui  dira  rien.  En  attendant,  ce  portrait 
n'est  pas  placé  dans  la  direction  de  ma  chambre, 
et  je  referme  la  porte  entre  lui  et  moi.  La  troi^ 
sième  porte  conduit  à  Tescalier  en  vis  qui  rem- 
plit la  tour  pentagonale.  La  quatrième  donne  sur 
la  salle  à  manger  ;  la  cinquième  mène  à  la  cham- 
bre de  mon  fils.  Me  voilà  stupéfaite,  cher- 
chant une  sixième  porte  dont  je  ne  devine  pas 
l'emplacement  et  qui  doit  être  la  mienne.  Le 
château  serait-il  enchanté  ?  Après  bien  des  pas 
perdus  dans  cette  grande  salle,  je  découvre  en- 
fin une  porte  invraisemblablement  placée  dans 
la  boiserie  sur  un  des  pans  de  la  profonde  em- 
brasure d'une  fenêtre,  et  je  me  réintègre  dano 
mon  appartement  sans  autre  aventure. 

A  neuf  heures,  on  déjeune  avec  Nadaud,  quo 
Sigismonda  été  chercher  dès  sept  heures  au  d> 
barcadère  de  La  Vaufranche.  Je  l'avais  vu,  il  y  a 
quelques  années,  lors  d'un  voyage  qu'il  fît  en 
France!  Il  a  vieilU,  ses  cheveux  et  sa  barbe  ont 
blanchi,  mais  il  est  encore  robuste.  C'est  un  an- 


\ 


80  JOURNAL     d'iTN     VOYAGEUR 

cien  maçon,  élevé  comme  tous  les  ouvriers,  mais 

doué  d'une  remarquable  intelligence.  Doux, 
grave  et  ferme,  exempt  de  toute  mauvaise  pas- 
sion, il  fut  élu  en  1848  à  la  Constituante  par  ses 
compatriotes  de  la  Creuse.  En  Berry,  comme  par- 
tout, ce  que  l'on  dédaigne  le  plus,  c'est  le  voisin. 
Aussi  a-t-on  fort  mauvaise  opinion  chez  nous  du 
Marchois.  On  l'accuse  d'être  avide  et  trompeur  ; 
mais  on  reconnaît  que,  quand  il  est  bon  et  sin- 
cère, il  ne  l'est  pas  à  demi.  Nadaud  est  un  bon 
dans  toute  la  force  du  mot.  Exilé  en  1852,  il 
passa  en  Angleterre,  où  il  essaya  de  reprendre 
la  truelle;  mais  les  maçons  anglais  lui  firent 
mauvais  accueil  et  lui  surent  méchant  gré  dé 
proscrire  de  ses  habitudes  l'ivresse  et  le  pugilat. 
Ils  se  méfièrent  de  cet  homme  sobre,  recueilli 
dans  un  silence  modeste,  dont  ils  ne  compre- 
naient d'ailleurs  pas  la  langue.  Ils  comprenaient 
encore  moins  le  rôle  qu'il  avait  joué  en  France  ; 
ils  lui  eussent  volontiers  cherché  querelle.  11  se 
retira  dans  une  petite  chambre  pour  apprendre 
l'anglais  tout  seul.  Il  l'apprit  si  bien  qu'en  ueu 


PENDANT      LA      GUERRE  81 

de  temps  il  le  parla  comme  sa  propre  langue,  et 
ouvrit  des  cours  d'histoire  et  de  littérature  fran- 
çaise en  anglais,  s'instruisant,  se  faisant  érudit, 
critique  et  philosophe  avec  une  rapidité  d'intui- 
tion   et  un  acharnement  de  travail  extraordi- 
naires chez  un  homme  déjà  mûr.  Sa  dignité  in- 
térieure rayonne  doucement  dans  ses  manières, 
qui  sont  celles  d'un  vrai  gentleman.  Il  ne  dit  pas 
un  mot,  il  n'a  pas  une  pensée  qui  soient  enta- 
chés d'orgueil  ou  de  vanité,  de  haine  ou  de  res- 
sentiment, d'ambition  ou  de  jalousie.  Il  est  naïf 
comme  les  gens  sincères,  absolu  comme  les  gens 
convaincus.  On  peut  le  prendre  pour  un  enfant 
quand  il  interroge,  on  sent  revenir  la  supério- 
rité de  nature  quand  il  répond.  Il  était  arrivé 
d'Angleterre  en  habit  de  professeur  :  il  a  repris 
le  paletot  de  l'ouvrier  ;  mais  ce  n'est  ni  un  ou-: 
vrier  ni  un  monsieur  comme  l'entend  le  préjugé  : 
c'est  un  homme,  et  un  homme  rare  qu'on  peut 
aborder  sans  attention,  qu'on  ne  quitte  pas  sans 
respect. 
Boussac  étant  une  des  stations  de  sa  tournée 


c. 


82  JOURNAL     d'un     voyageur 

électorale,  c'est  pour  le  mettre  en  rapport  avec 
les  hommes  du  pays  que  Sigismond  a  préparé 
la  grande  salle  aux  gardes.  Boussac  y  entasse 
ses  mille  cinquante  habitants  ;  les  gens  de  la 
campagne  affluent  sur  la  place  du  château,  qui 
domine  le  ravin  ;  les  enfants  grimpent  sur  les 
balustrades  vertigineuses.  Tous  les  maires  des 
environs  sont  plus  ou  moins  assis  à  l'intérieur;* 
Les  pompiers  sont  sous  les  armes,  la  garde  na- 
tionale, organisée  tant  bien  que  mal,  maintient 
Tordre,  et  Nadaud  parle  d'une  voix  douce  qui 
se  fait  bien  entendre.  Il  est  timide  au  début,'il 
se  méfie  de  lui-même  ;  il  m'avait  fait  promettre 
de  ne  pas  l'écouter,  de  ne  pas  le  voir  parler.  J'ai 
tenu  parole.  Il  est  venu  ensuite  causer  avec  moi 
dans  ma  chambre.  C'est  dans  l'intimité  qu'on  se 
connaît,  et  je  crois  maintenant  que  je  le  con- 
nais bien.  Il  est  digne  de  représenter  les  bonnes 
aspirations  du  peuple  et  du  tiers.  Nous  nous 
sommes  résumés  ainsi  :  n'ayons  pas  d'illusions 
qui  passent,  ayons  la  foi  qui  demeure. 
A  trois  heures,  on  l'a  convoqué  à  une  nouvelle 


PENDANT      LA     GUERRE  83 

séance  publique.  Tout  le  monde  des  environs 
n'était  pas  arrivé  pour  la  première,  et  les  gens 
de  l'endroit  voulaient  encore  entendre  et  com- 
prendre. Il  leur  parlait  une  langue  ancienne  qui 
leur  paraissait  nouvelle,  bravoure,  dévouement 
et  sacrifice  ;  il  n'était  plus  question  de  cela  de- 
puis vingt  ans.  (fin  ne  parlait  que  du  rendement 
de  répi  et  du  prix  des  bestiaux.  «  Il  faut  savoir 
ce  que  veut  de  nous  cet  homme  qui  est  un  pau- 
vre,  un  rien  du  tout,  comme  nous,  et  qui  ne  pa- 
raît pas  se  soucier  de  nos  petits  intérêts.  »  Je  n'ai 
pas  assisté  non  plus  à  la  reprise  de  cet  enseigne- 
ment de  famille  ;  Sigismond  me  le  raconte.  La 
première  audition  avait  été  attentive,  étonnée, 
un  peu  froide.  Nadaud  parle  mal  au  commence- 
ment; il  a  un  peu  perdu  l'habitude  de  la  langue 
française,  les  mots  lui  viennent  en  anglais,  et 
pendant  quelques  instants  il  est  forcé  de  se  les 
traduire  à  lui-même,  Cet  embarras  augmente 
sa  timidité  naturelle  ;  mais  peu  à  peu  sa  pensée 
s'élève,  l'expression  arrive,  l'émotion  intérieure 
se  révèle  et  se  communique.  Il  a  donc  gagné  sa 
'cause  ici,  et  l'on  s'en  va  on  disant  : 


84  JOURNAL     d'un     voyageur 

—  Ceci  un  homme  tout  à  fait  bien. 

Simple  éloge,  mais  qui  dit  tout. 

Le  soir  venu,  il  remonte  en  voiture  avec 
Sigismond  et  une  escorte  improvisée  de  garde 
nationale  à  cheval.  Les  pompiers  et  les  citoyens 
font  la  haie  avec  des  flambeaux.  On  se  serre  tes 
mains;  Nadaud  prononce  encore  quelques  pa- 
roles affectueuses  et  d'une  courtoisie  recherchée. 
La  voiture  roule,  les  cavaliers  piaffent;  ceux 
qui  restent  crient  vive  l'ouvrier  !  La  noire  façade 
armoriée  du  manoir  de  Jean  de  Brosse  ne 
s'écroule  pas  à  ce  cri  nouveau  du  xix«  siècle. 
Les  chouettes,  stupéfiées  par  la  lumière,  repren- 
nent silencieusement  leur  ronde  dans  la  nuit 
grise. 


4  octobre. 


» 


En  somme,  nous  avons  parlé  doctrine  et  nul- 
leDaent  politique.  Est-il,  ce  que  les  circonstances 
réclament  impérieusement,  un  homme  pratique? 
Je  ne  sais.  Je  ne  serais  pas  la  personne  capable 


PENDANT      LA     GUERRE  85 

de  le  juger.  Les  opinions  sont  si  divisées  qu'en 
voulant  faire  pour  le  mieux  on  doit  se  heurter  à 
tout  et  peut-être  heurter  tout  le  monde. 

Le  beau  temps,  qui  est  aujourd'hui  synonyme 
de  temps  maudit,  continue  à  tout  dessécher. 
L'eau  est  encore  plus  rare  ici  qu'à  Saint-Loup  ; 
on  va  la  chercher  à  une  demi-lieue  sur  une  côte 
rocheuse  où  les  chevaux  ont  grand'peine  à 
monter  et  à  descendre  les  tonneaux.  Nous  l'é- 
conomisons, quoiqu'elle  ne  le  mérite  guère  ;  elle 
est  blanche  et  savonneuse. 

Promenade-  dans  les  ravins.  Je  craignais  de 
les  trouver  moins  jolis  d'en  bas  que  d'en  haut. 
Ils  sont  charmants  partout  et  à  toute  heure  : 
c'est  un  adorable  pays.  Après  avoir  longé  la  ri- 
vière, nous  avons  remonté  au  manoir  par  un 
escalier  étourdissant  :  une  centaine  de  mètres 
en  zigzag,  tantôt  sur  le  roc,  tantôt  sur  des  gra- 
dins de  terre  soutenus  par  des  planches,  tantôt 
sur  de  vieilles  dalles  avec  une  sorte  de  rampe  ; 
ailleurs  un  fil  de  fer  est  tendu  d'un  arbre  à  l'au- 
tre en  cas  de  vertige.  A  chaque  étagC;,  de  belles 


86  JOURNAL      I>  l^N     VOVAùr.vJ.i 

croupes  de  rochers  ou  de  petits  jardins  en  pente 
rapide,  des  arbres  de  temps  en  temps  faisant 
berceau  sur  l'abîme.  Ces  gentils  travaux  sont,  je 
crois,  Touvrage  des  gendarmes,  qui  vivent  dans 
une  partie  réservée-  du  château  et  se  livrent  au 
jardinage  et  à  l'élevage  des  lapins,  Ce  sont  peut- 
être  les  mêmes  gendarmes  qui  ont  autrefois  ar- 
rêté Maurice.  Quoi  qu'il  en  soit,  nous  vivons  au- 
jourd'hui en  bons  voisins,  et  ils  nous  permettent 
d'admirer  leurs  légumes.  Mes  petites-filles  grim- 
pent très-bien  et  sans  frayeur  cette  échelle  au 
flanc  du  précipice.  Moi  je  m'en  tire  encore  bien, 
mais  je  suis  éprouvée  par  cet  air  trop  vif.  On  ne 
place  pas  impunément  son  nid,  sans  transition, 
à  trois  centu-mètres  plus  haut  que  d'habitude. 
Nous  avons  fait  une  trouvaille  au  fond  du 
ravin.  Sous  un  massif  d'arbres,  il  y  a  à  nos  pieds 
une  maisonnette  rouge  que  nous  ne  voyions  pas; 
c'est  un  petit  établissement  de  bains,  très-rus- 
tique, mais  très-propre.  Outre  l'eau  de  la  Creuse, 
qui  n'est  pas  tentante  en  ce  moment,  la  bonne 
femme  qui  dirige  toute  seule  son  exploitation 


PENDANT      LA      GUERRE  87 

possède  un  puits  profond  et  abondan;  encore  ; 
Teau  est  belle  et  claire.  Nous  nous  faisons  une 
fête  de  nous  y  plonger  demain  ;  nous  n'espérions 
pas  ce  bien-être  à  Boussac.  Ces  Marchois  nous 
sont  décidément  très-supérieurs. 


5  octobre. 

Grâce  au  bain,  à  la  belle  vue  et  surtout  aux 
excellents  amis  qui  nous  comblent  de  soins  et 
d'affection,  noua  resterions  volontiers  ici  à  at- 
tendre la  fin  de  l'épidémie,  qui  ne  cesse  pas  à 
Nohant  :  les  nouvelles  que  nous  en  recevons 
sont  mauvaises;  mais  nous  avons  un  homme 
avec  nous,  un  homme  inoccupé  qui  veut  re- 
tourner au  moins  à  La  Châtre  pour  n'avoir  pas 
l'air  de  fuir  le  danger  commun,  puisque  le 
danger  approche.  Il  voulait  nous  mener,  mère, 
femme  et  enfants,  dans  le  Midi  ;  nous  disions 
oui,  pensant  qu'il  y  viendrait  avec  nous,  et  at- 
tendrait là  qu'on  le  rappelât  au  pays  en  cas  de 
besoin.  Par  malheur,  les  événements  vont  vite. 


88  JOURNAL    d'oN     voyageur 

et  quiconque  s'absente  en  ce  moment  a  l'air  de 
déserter.  Gomme  à  aucun  prix  nous  ne  voulons 
le  quitter  avant  qu'on  ne  nous  y  oblige,  nous 
renonçons  au  Midi,  et  nous  nous  occupons,  par 
correspondance,  de  louer  un  gîte  quelconque  à 
La  Châtre. 


6  octobre. 

A  force  d'être  poëte  à  Boussac,  on  est  très- 
menteur  ;  on  vient  nous  dire  ce  matin  que  la 
peste  noire  est  dans  la  ville,  la  variole  purpuralc, 
celle  qui  nous  a  fait  quitter  Nohant.  On  s'in- 
forme ;  la  nouvelle  fait  des  petits,  fl  y  a  des  ca- 
davres exposés  devant  toutes  les  portes  ;  c'est  là, 
—  à  deux  pas,  vous  verrez  bien  î  —  Maurice  ae 
voit  rien,  mais  il  s'inquiète  pour  nous  et  veut 
partir.  Comme  nous  comptions  partir  en  effet 
dimanche,  je  consens,  et  je  reboucle  ma  maHe  ; 
mais  Sigismond  nous  traite  de  fous,  il  interroge 
le  maire  et  le  médecin.  Personne  n'est  mort  dc- 
puis  huit  jours,  et  aucun  cas  de  variole  ne  s'est 


PENDANT      LA      GUERRE  89 

manifesté.  Je  défais  ma  malle,  et  j'apprends  une 
autre  nouvelle  tout  aussi  vraie,  mais  plus  jolie. 
La  nuit  dernière,  trois  revenants,  toujours  trois, 
sont  venus  chanter  sur  le  petit  pont  de  planches 
qui  est  juste  au-dessous  de  ma  fenêtre,  et  que 
je  distingue  très-bien  par  une  éclaircie  des  ar- 
bres ;  ils  ont  même  fait  entendre,  assure-t-on, 
une  très-belle  musique.  Et  moi  qui  n'ai  rien  vu, 
rien  entendu  !  J'ai  dormi  comme  une  brute,  au 
lieu  de  contempler  une  scène  de  sabbat  par  un 
si  beau  clair  de  lune,  et  dans  un  site  si  bien  fait 
pour  attirer  les  ombres  ! 


7  octobre. 

Promenade  à  Chissac,  c'est  le  domaine  de  Si- 
gismond,  dans  un  pays  charmant.  Prés,  collines 
et  torrents.  La  face  du  mont  Barlot,  opposée  à 
celle  que  nous  voyons  de  Boussac,  ferme  l'ho- 
rizon. Nous  suivons  les  déchirures  d'un  petit 
torrent  perdu  sous  les  arbres,  et  nous  faisons 
une  bonne  pause  sous  des  noyers  couverts  de 


90  JOURNAL     d'un     voyageur 

mésanges  aïfairées  et  jaseuses  que  nous  ne  dé- 
rangeons pas  de  leurs  occupations.  Ce  serait  un 
jour  de  bonheur,  si  Ton  pouvait  être  heureux  h 
présent.  Est-ce  qu'on  le  sera  encore?  Il  me  sem- 
ble qu'on  ne  le  sera  plus  ;  on  aura  perdu  trop 
d'enfants,  trop  d'amis!  —  Et  puis  on  s'aperçoit 
qu'on  pense  à  tout  le  monde  comme  à  soi-même, 
que  tout  nous  est  famille  dans  cette  pauvre 
France  désolée  et  brisée  ! 

Les  nouvelles  sont  meilleures  ce  soir.  Le  Midi 
s'apaise,  et  sur  le  théâtre  de  la  guerre  on  agit, 
on  se  défend.  Et  puis  le  temps  a  changé,  les 
idées  sont  moins  sombres.  J'ai  vu,  à  coup  sûr,* 
de  la  pluie  pour  demain  dans  les  nuages,  que 
j'arrive  à  très-bien  connaître  dans  cette  immen- 
sité de  ciel  déployée  autour  de  nous.  L'air  était 
souple  et  doux  tantôt  ;  à  présent,  un  vent  furieux 
s'élève  :  c'est  le  vent  d'ouest.  Il  nous  détend  et 
nous  porte  à  l'espérance. 


PENDANT      LA     GUERRE  91 


8  octobre. 

La  tempête  a  été  superbe  cette  nuit.  D'énormes 
nuages  effarés  couraient  sur  la  lune,  et  le  vent 
soufflait  sur  le  vieux  château  comme  sur  un  na- 
vire en  pleine  mer.  Depuis  Tamaris,  où  nous 
avons  essuyé  des  tempêtes  comparables  à  celle- 
ci,  je  ne  connaissais  plus  la  voix  de  la  bourrasque. 
A  Nohant,  dans  notre  vallon,  sous  nos  grands  ar- 
bres, nous  entendons  mugir  ;  mais  ici  c'est  le 
rugissement  dans  toute  sa  puissance,  c'est  la 
rage  sans  frein.  Les  grandes  salles  vides,  déla- 
brées et  discloses,  "qui  remplissent  la  majeure 
partie  inhabitée  du  bâtiment,  servent  de  souf- 
flets aux  orgues  de  la  tempête,  les  tours  sont  bs 
tuyaux.  Tout  siffle,  hurle,  crie  ou  grince.  Les 
jalousies  de  ma  chambre  se  défendent  un  ins- 
tant ;  bientôt  elles  s'ouvrent  et  se  referment  avec 
le  bruit  du  canon.  Je  cherche  une  corde  pour  103 
empêcher  d'être  emportées  dans  l'espace.  Jo 
reconnais  que  je  risque  fort  de  les  suivre  en 


92  JOURNAL    d'un     voyageur 

m'aventurant  sur  le  balcon.  J'y  renonce,  et 
comme  tout  désagrément  qu'on  ne  peut  empê- 
cher doit  être  tenu  pour  nul,  je  m'endors  pro- 
fondément au  milieu  d'un  vacarme  prodigieuse- 
ment beau. 

Nous  faisons  nos  paquets,  et  nous  partons  de- 
main sans  savoir  si  nous  trouverons  un  gîte  à  La 
Châtre.  Les  lettres  mettent  trois  ou  quatre  jours 
pour  faire  les  dix  lieues  qui  nous  séparent  de 
notre  ville.  Ce  n'est  pas  que  la  France  soit  déjà 
désorganisée  par  les  nécessités  de  la  guerre,  cela 
a  toujours  été  ainsi,  et  on  ne  saura  jamais 
pourquoi.  —  Ce  soir,  je  dis  adieu  de  ma  fenêtre 
au  ravissant  pays  de  Boussac  et  à  ses  bons  habi- 
tants, qui  m'ont  paru,  ceux  que  j'ai  vus,  distin- 
gués et  sympathiques.  J'ai  passé  trois  semaines 
dans  ce  pays  creusois,  trois  semaines  de$  plus 
amères  de  ma  vie,  sous  le  coup  d'événements 
qui  me  rappellent  Waterloo,  qui  n'ont  pas  la 
grandeur  de  ce  drame  terrible,  et  qui  paraissent 
plus  effrayants  encore.  Toute  une  vie  collective 
remise  en  question  !  —  On  dit  que  cela  peut 


PENDANT      LA      GUERRE  93 

durer  longtemps  encore.  L'invasion  se  répand, 
rien  ne  semble  préparé  pour  la  recevoir.  Nous 
tombons  dans  Tinconnu,  nous  entrons  dans  la 
phase  des  jours  sans  lendemain  ;  nous  nous  fai- 
sons Teffet  de  condamnés  à  mort  qui  attendent 
du  hasard  le  jour  de  Texécution,  et  qui  sont 
pressés  d'en  finir  parce  qu'ils  ne  s'intéressent 
plus  à  rien.  Je  ne  'sais  si  je  suis  plus  faible  que 
les  aut'îes,  si  l'inaction  et  un  état  maladif  m'ont 
rendue  lâche.  J'ai  fait  bon  visage  tant  que  j'ai 
pu  ;  je  me  suis  abstenue  de  plaintes  et  de  pa- 
roles décourageantes,  mais  je  me  suis  sentie, 
pour  la  première  lois  depuis  bien  des  années, 
sans  courage  intérieur.  Quand  on  n'a  affaire 
qu'à  soi-même,  il  est  facile  de  ne  pas  s'en  sou- 
cier, de  s'imposer  des  fatigues,  des  sacrifices,  de 
subir  des  contrariétés,  de  surmonter  des  émo- 
tions. La  vie  ordinaire  est  pleine  d'incidents 
puérils  dont  on  apprend  avec  l'âge  à  faire  peu 
de  cas  ;  on  est  trahi  ou  leurré,  on  est  malade, 
on  échoue  dans  de  bonnes  intentions,  on  a  de? 
séries  d'ennuis,  des  heures  de  dégoût.  Que  tout 


94  JOURNAL      d'un     voyageur 

• 

cela  est  aisé  à  surmonter  !  On  vous  croit  stoïquô 
parce  que  vous  êtes  patient,  vous  êtes  tout  sim- 
plement lassé  de  souffrir  des  petites  choses.  On 
a  l'expérience  du  peu  de  durée,  l'appréciation 
du  peu  de  valeur  de  ces  choses  ;  on  se  détache 
des  biens  illusoires,  on  se  réfugie  dans  une  vie 
expectante,  dans  un  idéal  de  progrès  dont  on  se 
désintéresse  pour  son  compte,  mais  dont  on 
jouit  pour  les  autres  dans  l'avenir.  Oui,  oui,  tout 
cela  est  bien  facile  et  n'a  pas  de  mérite.  Ce  qu'il 
faudrait,  c'est  le  courage  des  grandes  crises  so- 
ciales, c'est  la  foi  sans  défaillance,  c'est  la  vision 
du  beau  idéal  remplaçant  à  toute  heure  le  sens 
visuel  des  tristes  choses  du  présent  ;  mais  com- 
ment  faire  pour  ne  pas  souffrir  de  ce  qui  est 
souffert  dans  le  monde,  à  un  moment  donnée 
avec  tant  de  violence  et  dans  de  telles  propor* 
tiens?  Il  faudrait  ne  point  aimer,  et  il  ne  dépend 
pas  de  moi  de  n'avoir  pas  le  cœur  brisé. 

En  changeant  de  place  et  de  mineu,  vais^je 
changer  de  souffrance  comme  le  malade  qui  se 
retourne  dans  son  lit?  Je  sais  que  je  retrouverai 


PENDANT      LA      GDEIIRE  95 

ailleurs  d'excellents  amis.  Je  regrette  ceux  que 
je  quitte  avec  une  tendresse  effrayée,  presque  • 
pusillanime.  Il  semble  à  présent,  quand  on  s'é- 
loigne pour  quelques  semaines,  qu'on  s'embrasse 
pour  la  dernière  fois,  et  comme  il  est  dans  la 
nature  de  regretter  les  lieux  où  l'on  a  souffert, 
je  regrette  le  vieux  manoir,  le  dur  rocher,  le 
torrent  sans  eau,  le  triste  horizon  des  pierres 
jaumâtres,  le  vent  qui  menace  de  nous  ensevelir 
sous  les  ruines,  les  oiseaux  de  nuit  qui  pleurent 
sur  nos  têtes,  et  les  revenants  qui  auraient  peut- 
être  fini  par  se  montrer. 


La  Châtre,  9  octobre. 

J*ai  quitté  mes  hôtes  le  cœur  gros.  Je  n'ai  ja- 
mais aimé  comme  à  présent;  j'avais  envie  de 
pleurer.  Ils  sont  si  bons,  si  forts,  si  tendres,  ces 
deux  êtres  qui  ne  voulaient  pas  nous  laisser 
partir!  Leur  courage,  leurs  beaux  moments  de 
gaieté  nous  soutenaient:  —  Leur  famille  et  la 
nôtre  ne  faisaient  qu'une,  les  enfants  étaient 


96  JOURNAL     d'un     voyageur 

comme  uns  richesse  en  commun.  Pauvres  chers 
enfants  !  cent  fois  par  jour,  on  se  dit  : 

—  Ah!  s'ils  n'étaient  pas  nés!  si  j'étais  seu^ 
au  monde,  comme  je  serais  vite  consolé  par  une 
belle  mort  de  cette  mort  lente  dont  nous  savou-. 
rons  l'amertume  ! 

Toujours  cette  idée  de  mourir  pour  ne 
plus  souffrir  se  présenté  à  l'esprit  en  détresse. 
Pourquoi  cette  devise  de  la  sagesse  antique  : 
Plutôt  souffrir  que  mourir?  Est-ce  une  raillerie 
de  la  faiblesse  humaine  qui  s'attache  à  la  vie  en 
dépit  de  tout?  Est-ce* un  précepte  philosophique 
pour  nous  prouver  que  la  vie  est  le  premier  des 
biens? —  Moi,  j'en  reviens  toujours  à  cette  idée, 
qu'il  est  indifférent  et  facile  de  mourir  quand 
on  laisse  derrière  soi  la  vie  possible  aux  autres, 
mais  que  mourir  avec  sa  famille,  son  pays  et  sa 
race,  est  une  épreuve  au-dessus  du  stoïcisme. 

Nous  revenons  dans  l'Indre  avec  la  pluie. 
D'autres  bons  amis  nous  donnent  l'hospitalité 
Mon  vieux  Charles  Duvernet  et  sa  femme  nous 
ouvrent  les  bras.  Ils  ne  sont  point  abattus  ;  ils 


PENDANT     LA     GUERRE  97 

fondent  leur  espérance  sur  le  gouvernement.  Moi, 
j'e&père  peu  de  la  province  et  de  l'action  possible 
de  ce  gouvernement,  qui  n*a  pas  la  confiance  de 
la  majorité.  Il  faut  bien  ouvrir  les  yeux,  le  pays 
n'est  pas  républicain.  Nous  sommes  une  petite 
fraction  partout,  même  à  Paris,  où  le  sentiment 
bien  entendu  de  la  défense  fait  taire  Topinion 
personnelle.  Si  cette  admirable  abnégation  amène 
la  délivrance,  c'est  le  triomphe  de  la  forme  ré- 
publicaine ;  on  aura  fait  cette  dure  et  noble 
expérience  de  se  gouverner  soi-même  et  de  se 
sauver  par  le  concours  de  tous  ;  —  mais  Paris 
peut-il  se  sauver  seul?  et  si  la  France  l'abanr 
donne  !...  on  frémit  d'y  penser. 


La  Châtre,  10  octobre  1870. 

Abandonner  Paris,  ce  serait  s'abandonner  soi- 
même.  Je  ne  crois  pas  que  personne  en  doute. 
Je  trouve  à  notre  petite  ville  une  bonne  physio- 
nomie. Elle  a  pris  l'allure  militaire  qui  convient. 

Ces  bourgeois  et  ces  ouvriers  avec  le  fusil  sur 

6 


98  JOURNAL     d'un    voyageur 

répaule  n'ont  rien  de  ridicule.  Le  cœur  y  est.  Si 
on  les  aidait  tant  soit  peu,  ils  défendraient 'au 
besoin  leurs  foyers;  mais-,  soit  pénurie,  soit  né- 
gligence, soit  désordre,  loin  de  nous  armer,  on 
nous  désarme,  on  prend  les  fusils  des  pompiers 
polir  la  garde  nationale,  et  puis  ceux  de  la  garde 
sédentaire  pour  la  mobilisée,  en  attendant  qu'on 
les  prenne  pour  la  troupe,  et  quels  fusils  !  Pour 
toutes  choses,  il  y  a  gâchis  de  mesures  annoncées 
et  abandonnées,  d'ordres  et  de  Contre-ordres. 
Je  vois  partout  de  bonnes  volontés  paralysées 
par  des  incertitudes  de  direction  que  Ton  ne  sait 
à  qiiî  imputer.  Tout  le  monde  accuse  quelqu*un, 
c'est  mauvais  signe.  Nous  trompe-t-on  quand  on 
nous  dit  qu'il  y  a  de  quoi  armer  jusqu'aux  dents 
toute  la  France  ?  J'ai  bien  peur  des  illusions  et 
des  fanfaronnades.  Certains  journaux  le  pren- 
nent sur  un  ton  qui  me  fait  trembler.  En  atten- 
dant, l'inaction  nous  dévore  :  écrire^  parler j  cô 
n'est  pas  là  ce  qu'il  nous  faudrait. 

Nous  allons  au  Coudray  à  travers  des  torrents 
de  pluie.  La  Vallée  noire,  que  l'on  embrasse  de 


PENDANT     LA    GUERRE  99 

ce  point  élevé,  est  toujours  belle.  Ce  n*est  pa$ 

le  paysage  fantaisiste  et  compliqué  de  la  Creuse, 

c'est  la  grande  ligne,  l'horizon  ondulé  et  large- 
« 

ment  ouvert,  le  pays  bleu,  comme  l'appelle  ma 
petite  Aurore.  Les  arbres  me  paraissent  énormes, 
le  ciel  me  paraît  incommensurable;  chargé  de 
nuages  noirs  avec  quelques  courtes  expansions 
de  soleil  rouge,  il  est  tour  à  tour  sombre  et 
colère.  J'aperçois  au  loin  le  toit  brun  de  ma 
pauvre  maison  encore  fermée  à  mes  pe'tites^filles, 
à  moi  par  conséquent  ;  enterrée  dans  les  arbres, 
elle  a  l'air  de  se  cacher  pour  ne  pas  nous  attirer 
trop  vite  ;  la  variole  règne  autour  et  nous  barre 
encore  le  chemin. 

Qui  sait  si  nous  y  rentrerons  jamais?  L'ennemi 
n'est  pas  bien  loin,  et  nous  pouvons  le  voir  ar- 
river avant  que  la  contagion  nous  permette  de 
dormir  chez  nous  une  dernière  nuit.  Les  paysans 
ont  l'air  de  ne  pas  mettre  au  rang  des  choses 
possibles  que  le  Berry  soit  envahi,  sous  prétexte 
qu'en  1815  il  ne  Ta  pas  été.  Moi,  je  m'essaye  à 
l'idée  d'une  vie  errante.  Si  nous  sommes  ruinés 


100  JOURNAL     d'un    voyageur 

et  dévastés,  je  me  demande  en  quel  coin  nous 
irons  vivre  et  avec  quoi  ?  Je  ne  sais  pas  du  tout, 
mais  la  facilité  avec  laquelle  on  s'abandonne  per- 
sonnellement aux  événements  qui  menacent  tout 
le  monde  est  une  grâce  de  circonstance.  On  dit 
le  pour  et  le  contre  sur  la  guerre  actuelle.  Tantôt 
l'ennemi  est  féroce,  tantôt  il  est  fort  doux  :  on 
n'en  parle  qu'avec  excès  en  bien  ou  en  mal, 
c'est  l'inconnu.  Si  j'étais  seule,  je  ne  songerais 
pas  seulement  à  bouger  :  on  tient  si  peu  à  la 
vie  dans  de  tels  désastres  !  mais  dans  le  doute 
j'emporterai  mes  enfants  ou  je  les  ferai  partir. 
De  retour  à  La  Châtre,  je  revois  d'anciens 
amis  qui,  de  tous  les  côtés  menacés,  sont  venus 
se  réfugier  dans  leurs  familles.  J'apprends  avec 
douleur  que  Laure  ***  est  malade  sans  espoir, 
qu'on  ne  peut  pas  la  voir,  qu'elle  est  là  et  que 
je  ne  la  reverrai  probablement  plus  !  Autre  dou- 
leur :  il  faut  voir  partir  notre  jeune  monde, 
comme  nous  l'appelions,  mes  trois  petits-neveux 
et  les  fils  de  deux  ou  trois  amis  intimes  :  c'était 
la  gaieté  de  la  maison,  le  bruit,  la  discussion,  la 


PENDANT     LA      GUERRE  101 

tendresse.  Et  moi  qui  leur  disais  les  plus  belloa 
choses  du  monde  pour  leur  donner  de  la  réso- 
lution, je  ne  me  sens  plus  le  moindre  courage. 
N'importe,  il  faudra  en  montrer. 


Blarrii  11  octobre. 

Voici  une  grande  nouvelle  :  deux  ballons 
nommés  Armand  Barbes  et  G.  Sand  sont  sortis 
de  Paris;  l'un  (mon  nom  ne  lui  a  pas  porté 
grand  bonheur)  a  eu  des  avaries,  une  arrivée 
difficile,  et  a  pourtant  sauvé  les  Américains  qui 
le  montaient;  Barbes  a  été  plus  heureux^  et, 
malgré  les  balles  prussiennes,  a  glorieusement 
touché  terre,  amenant  au  secours  du  gouverne- 
ment de  Tours  un  des  membres  du  gouverne- 
ment de  Paris,  M.  Gambetta.  un  remarquable 
orateur,  un  homme  d'action,  de  volonté,  de 
persévérance,  nous  dit-on.  Je  n'en  sais  pas  da- 
vantage,  mais  cette  fuite  en  ballon,  à  travers 
l'ennemi,  est  héroïque  et  neuve  ;  l'histoire  entre 
dans  des  incidents  imprévus  et  fantastiques. 

G. 


102  JOURNAL    d'un    voyageur 

Des  personnes  qui  connaissent  Gambetta  nous 
disent  qu'il  va  tout  sauver.  Que  Dieu  les  entende  ! 
Je  veux  bien  qu'il  en  soit  capable  et  que  son  nom 
soit  béni  ;  mais  n'est-ce  pas  une  tâche  au-dessus 
des  forces  d'un  seul  homme?  Et  puis  ce  jeune 
homme  connaît-il  la  guerre,  qui  est,  dit-on,  une 
science  perdue  chez  nous  î 


Mercredi  12  octobre. 

On  n'a  pas  le  cœur  à  se  réjouir  ici  aujourd'hui  ; 
c'est  la  révision,  c'est-à-dire  la  levée  sans  révi- 
sion des  gardes  mobilisées:  elle  se  fait  d'une 
manière  indigne  et  stupide  ;  on  prend  tout,  on 
ne  fait  pas  déshabiller  les  hommes  ;  on  ne  leur 
regarde  pas  même  le  visage.  Des  examinateurs 
crétins  et  qui  veulent  faire  du  zèle  déclarent 
bons  pour  le  service  des  avortons,  des  infirmes, 
des  borgnes,  des  phthisiques,  des  myopes  au 
dernier  degré,  des  dartreux,  des  fous,  des  idiots, 
et  l'on  veut  que  nous  ayons  confiance  en  une 
pareille  armée  !  Un  bon  tiers  va  remplir  les  hô- 


PENDANT     LA      GOEUnR  103 

pîtaux  OU  tomber  sur  les  chemins  à  la  premières 
étape.  Les  rues  de  la  ville  sont  encombrées  de 
parents  qui  pleurent  et  de  conscrits  ivres-morts. 
On  va  leur  donner  les  fusils  de  la  garde  nationale 
sédentaire,  qui  était  bien  composée,  exercée  et 
résolue;  le  découragement  s'y  met.  Les  opti- 
mistes, ils  ne  sont  pas  nombreux',  disent  qu'il  le 
laut.  S'il  le  faut,  soit  ;  mais  il  y  a  manière  de 
faire  les  choses,  et,  quand  on  les  fait  mal,  il  ne 
faut  pas  se  plaindre  d'être  mal  secondé.  On  se 
tire  de  tout  en  disant  : 

—  Le  peuple  est  lâche  et  réactionnaire. 

Mon  cœur  le  défend  ;  il  est  ignorant  et  mal- 
heureux ;  si  vous  ne  savez  rien  faire  pour  l'ini- 
tier à  des  vertus  nouvelles,  vous  le3  lui  rendrez 
odieuses. 

Les  nouvelles  du  dehors  sont  sinistres.  Orléans 
serait  au  pouvoir  des  Prussiens;  les  gardes  mo- 
biles se  seraient  bien  battus,  mais  ils  seraient 
écrasés;  on  accuse  Orléans  de  s'être  rendu 
d'avance.  Il  faudrait  savoir  si  la  ville  pouvait  se 
défendre;  oïi  dit  qu'elle  ne  l'a  pas  voulu,  on 


104  JOURNAL     d'un    voyageur 

entre  dans  de^  détails  révoltants.  Les  habitants, 
qui  d'abord  avaient  refusé  de  recevoir  nos  pau- 
vres enfants,  auraient  cette  fois  fermé  leurs 
portes  aux  blessés.  Le  premier  fait  paraît  certain, 
le  second  est  à  vérifier.  Nos  jeunes  troupes  civiles 
sont  redoutées  autant  que  l'ennemi  :  elles  sont 
indisciplinées^mal  commandées  ou  pas  comman- 
dées du  tout;  je  crois  qu'on  leur  demande  l'im- 
possible. Si  toutes  les  administrations  sont  dans 
l'anarchie  comme  celle  des  intendances  aux- 
quelles nos  levées  et  nos  soldats  ont  affaire,  ce 
n'est  pas  une  guerre,  c'est  une  débandade. 


i  3,  jeudi. 

L'affaire  Beurbaki  reste  mystérieuse.  On  dit 
que  tout  trahit,  même  Bazaine,  ce  grand  espoir, 
ce  rempart  dont  l'écroulement  serait  notre  ruine. 
Trahir  !  l'honneur  français  serait  aux  prises  dans 
les  faibles  tètes  avec  l'honneur  militaire  !  Celui-ci 
serait  la  fidélité  au  maître  qui  commandait  hier; 
l'autre  ne  compterait  pas!  Le  drapeau  représen- 


PENDANT      LA      GUERRE  105 

terait  une  charge  personnelle,  restreinte  à  l'obéis- 
sance personnelle!  La  patrie  n'aurait  pas  de 
droits  sur  l'âme  du  soldat  ! 

L'anarchie  est  là  comme  dans  tout,  l'anarchie 
morale  à  côté  de  l'anarchie  matérielle.  Le  véri- 
table honneur  militaire  ne  semble  pas  avoir 
jamais  été  défini  dans  l'histoire  de  notre  siècle. 
C'est  par  le  résultat  que  nous  jugeons  la  conduite 
des  généraux,  et  chaque  juge  en  décide  à  son 
point  de  vue.  En  haine  de  la  république,  Moreau 
passe  à  l'ennemi;  mais  il  se  persuade  que  c'était 
son  devoir,  et  il  le  persuade  aux  royalistes.  Il 
croyait  sauver  la  bonne  cause,  le  pays  par  consé- 
quent !  Il  y  a  donc  deux  consciences  pour  le  mi- 
litaire? Moreau  a  eu  son  parti,  qui  l'admirait 
comme  le  type  de  la  fidéUté  et  de  la  probité. 
Napoléon  a  été  trahi  ou  abandonné  par  ses  gé- 
néraux. Ils  ont  tous  dit  pour  se  justifier  : 

—  Je  servais  mon  pays,  je  le  sers  encore,  je 
n'appartiens  qu'à  lui. 

Bien  peu  d'officiers  supérieurs  ont  brisé  leur 
épée  à  cette  époque  en  disant  : 


106  JOURNAL      d'un     voyageur 

—  Je  servais  cet  homme,  je  ne  servirai  plus 
le  pays  qui  l'abandonne. 

La  postérité  les  admire  et  condamne  les  autres. 

A  qui  donc  appartient  le  militaire  ?  au  pays  ou 
ou  souverain  du  moment?  Il  serait  assez  urgent 
de  régler  ce  point,  car  il  peut  arriver  à  chaque 
instant  que  le  devoir  du  soldat  soit  de  résister 
à  Tordre  de  la  patrie,  ou  de  manquer  à  la  loi 
d'obéissance  mihtaire  par  amour  du  pays.  Rien 
n'engage  en  ce  moment  le  soldat  envers  la  repu- 
blique;  il  ne  Ta  pas  légalement  acceptée.  Avez- 
vous  la  parole  des  généraux?  Je  ne  sache  pas 
qu'on  ait  celle  de  Bazaine,  et  le  gouvernement 
ignore  probablement  s'il  se  propose  de  continuer 
la  guerre  pour  délivrer  la  France  ou  pour  y  ra 
mener- l'empire  au  moyen  d'un  pacte  avec  la 
Prusse. 

Un  général  n'est  pas  obligé,  dit-on,  d'être  un 
casuiste.  Il  semble  que  le  meilleur  de  tous  serait 
celui  qui  ne  se  permettrait  aucune  opinion,  qui 
ne  subirait  aucune  influence,  et  qui,  faisant  de 
sa  parole  l'unique  loi  de  sa  conscience,  ne  cédé- 


PENDANT      LA      GUERRE  10 

rait  devant  aucune  éventualité.  Si  Bazaine  sp. 
croit  lié  à  son  empereur  et  non  à  son  pays,  il 
prétendra  qu'il  peut  tourner  son  épée  contre  un 
pays  jqui  repousse  son  empereur.  Je  ne  vois  paô 
qu'on  puisse  compter  sur  lui,  puisqu'on  n'a  pu 
s'assurer  de  lui,  puisqu'il  est  maître  absolu  dans 
une  place  assiégée  où  il  peut  faire  la  paix  ou 
la  guerre"  sans  savoir  si  la  république  existé,  si 
elle  représente  la  volonté  de  la  France.  S'il  a 
l'âme  d'un  héros,  il  se  laissera  emporter  par  le 
souvenir  de  nos  anciennes  gloires,  par  l'amour 
du  pays,  par  la  fierté  patriotique  ;  sinon,  un  de 
ces  matinsj  il  se  rendra  en  disant  comme  son 
maître  à  Sedan  : 

—  Je  suis  las. 

Ou  il  fera  une  brillante  sortie  au  cri  de  «  mort 
à  la  république  !  »  Et  s'il  avait  la  chance  de  ga- 
gner quelque  grande  victoire  sur  l'Allemagne, 
que  ferait  la  république  ?  Elle  a  cru  l'avoir  dans 
ses  intérêts,  parce  qu'elle  a  désiré  lui  voir  pren- 
dre le  commandement,  parce  qu'elle  a  placé  en 
lui  sa  confiance.  Il  ne  lui  en  a  pas  su  gré,  il  la 


108  JOURNAL     d'un    voyageur 

trahit;  mais  je  suppose  qu'il  délivre  la  France. 
Comment  sortir  de  cette  impasse?  Nous  bat- 
trions-nous contre  ces  soldats  qui  battraient 
l'étranger  ?  y  aurait-il  un  gouvernement  pour  les 
mettre  hors  la  loi  et  les  accuser  de  trahison? 

Notre  situation  est  réellement  sans  issue,  à 
moins  d'un  miracle.  Nous  nous  appuyons  pour  la 
défense  du  sol  sur  des  forces  encore  considéra- 
bles, mais  qui  combattent  l'ennemi  commun  sous 
des  drapeaux  différents,  et  qui  ne  comptent  pas 
du  tout  les  abandonner  après  la  guerre.  Le  gou- 
Temement  a  fait  appel  à  tous,  il  le  devait  ;  mais 
a-t-il  espéré  réussir  sans  armée  à  lui,  avec  des 
armées  qui  lui  sont  hostiles,  et  qui  ne  s'enten- 
dent point  entre  elles  ?  Ceci  ressemble  à  la  fin 
d'un  monde.  Je  voudrais  pouvoir  ne  pas  penser, 
ne  pas  voir,  ne  pas  comprendre.  Heureux  ceux 
dont  l'imagination  surexcitée  repousse  l'évidence 
et  se  distrait  avec  des  discussions  de  noms  pro- 
pres !  Je  remercierais  Dieu  de  me  délivrer  de  la 
réflexion  ;  au  moins  je  pourrais  dormir..  Ne  pas 
dormir  est  le  supplice  du  temps.  Quand  la  fati- 


PENDANT      LA      GUERRK  109 

gue  remporte,  on  se  raconte  le  matin  les  rêves 
atroces  ou  insensés  qu'on  a  faits. 


îi  octobre. 

Les  Prussiens  ne  sont  pas  entrés  à  Orléans  ; 
mais  ils  y  entreront  quand  ils  voudront,  ils  ont 
fait  la  place  nette.  Le  général  La  Motte  rouge  est 
battu  et  privé  de  son  commandement  pour  avoir 
manqué  de  résolution,  disent  les  uns,  pour  avoir 
manqué  de  munitions,  disent  les  autres.  Si  on 
déshonore  tous  ceux  qui  en  seront  là,  ce  n'est 
pas  fini  I 


1 5  octobre. 

Pas  de  nouvelles.  La  poste  ne  s'occupe  plus  de 
nous;  tout  se  désorganise.  Je  suis  étonnée  de  la 
tranquillité  qui  règne  ici.  La  province  consternée 
se  gouverne  toute  seule  par  habitude. 


110  JOURNAL     D*UN     VOYAGEUR 


Dimanche  IG. . 

J'aurais  voulu  tenir  un  journal  des  événements  ; 
mais  il  faudrait  savoir  la  vérité,  et  c'est  souvent 
impossible.  Les  rares  et  courts  journaux  qui  nous 
parviennent  se  font  la  guerre  entre  eux  et  se  con- 
tredisent ouvertement  : 

—  Les  mobiles  sont  des  braves. 

—  Non,  les  mobiles  faiblissent  partout. 

—  Mais  non,  c'est  la  troupe  régulière  qui  lâche 
pied. 

—  Non,  vous  dis-je,  c'est  elle  qui  tient! 

Le  plus  clair,  c'est  qu'une  armée  sans  armes, 
sans  pain,  sans  chaussures,  sans  vêtements  ei 
sans  abri,  ne  peut  pas  résister  à  une  armée 
pourvue  de  tout  et  bien  commandée. 

On  agite  beaucoup  la  question  suivante,  et  on 
nous  rapporte  fidèlement,  de  auditu^  l'opinion  de 
M.  Gambetta. 

—  L'armée  régulière  est  détruite,  démora- 
lisée, perdue;  elle  ne  nous  sauvera  pas    C'est 


PENDANT      LA      GUERRE  111 

de  Vêlement  civil  que  nous  viendra  la  victoire, 
c'est  le  citoyen  improvisé  soldat  qu'il  faut  ap- 
peler et  encourager. 

La  question  est  fort  douteuse,  et,  si  d'avance 
elle  est  résolue,  elle  devient  inquiétante  au  der- 
nier degré.  On  peut  improviser  des  soldats  dans 
une  localité  menacée,  et  les  mobiliser  jusqu'à  un 
certain  point;  mais  leur  faire  jouer  le  rôle  de  la 
troupe  exercée  au  métier  et  endurcie  à  la  fatigue, 
c'est  un  rêve,  l'expérience  le  prouve  déjà.  Les 
malades  encombrent  les  ambulances.  On  parle 
d'organiser  une  Vendée  dans  toute  la  France. 
Organise-t-on  le  désordre?  Ces  résultats  fruc- 
tueux que  suscitent  parfois  des  combinaisons 
illogiques  s'improvisent  et  ne  se  décrètent  pas. 
M.  Gambetta  a  pu  jeter  les  yeux  sur  la  carte  du 
Bocage  et  sur  la  page  historique  dont  il  a  été  le 
théâtre  ;  mais  recommencer  en  grand  ces  choses 
et  les  opposer  à  la  tactique  prussienne,  c'est  un 
véritable  enfantillage.  On  assure  que  M.  Gam- 
betta est  un  habile  organisateur  ;  qu'il  réorganise 
donc  l'armée  au  lieu  de  la  dédaigner  comme  un 


112  JOURNAL      DON     VOYAGEUR 

instrument  hors  de  service,  alors  que  tout  lui 
manque  ou  la  trahit  !  Si  Ton  veut  introduire  des 
catégories,  scinder  l'élément  civil  et  l'élément 
militaire,  froisser  les  amours-propres,  réveiller 
les  passions  politiques,  je  ne  dis  pas  à  la  veille, 
mais  au  beau  milieu  des  combats,  j'ai  bien  peur 
que  nous  ne  soyons  perdus  sans  retour. 

Quelqu'un,  qui  est  renseigné,  nous  avoue  que 
nos  dictateurs  de  Tours  sont  infatués  d'un  opti- 
misme effrayant.  Je  ne  veux  pas  croire  encore 
qu'il  soit  insensé...  Quelquefois  une  grande  obsti- 
nation fait  des  miracles.  Qui  se  refuse  à  espérer 
quand  on  sent  en  soi  la  volonté  du  sacrifice? 
Mais  la  volonté  nous  donnera-t-elle  des  canons  ? 
On  avoue  que  nous  en  avons  qui  tirent  un  coup 
pendant  que  ceux  de  l'ennemi  en  tirent  dix. 

—  En  fait-on  au  moins  ? 

—  On  dit  qu'on  en  fait  beaucoup.  Nous  savons, 
hélas  I  qu'on  en  fait  fort  peu. 

—  En  fait-on  de  pareils  à  ceux  des  Prussiens  ? 

—  On  ne  peut  pas  en  faire. 

—  Alors  nous  serons  toujours  battus? 


PENDANT     LA     GUERRE  113 

—  Non  !  nous  avons  l'élément  civil,  une  arme 
morale  que  les  étrangers  n'ont  pas. 

—  Ils  ont  bien  mieux,  ils  ont  un  seul  élément, 
leur  arme  est  à  deux  tranchants,  militaire  et  ci* 
vile  en  même  temps. 

—  On  le  sait;  mais  le  moral  de  la  France! 

Oh  !  soit  !  Croyons  encore  à  sa  virilité,  à  sa 
spontanéité,  à  ses  grandes  inspirations  de  soli- 
darité ;  mais,  si  nous  ne  les  voyons  pas  se  pro- 
duire, puisons  notre  courage  dans  un  autre  espoir 
que  celui  de  la  lutte.  Après  la  résistance  que 
l'honneur  commande,  aspirons  à  la  paix  et  ne 
croyons  pas  que  la  France  soit  avilie  et  perdue 
parce  qu'elle  ne  sait  plus  faire  la  guerre.  Je  vois 
la  guerre  en  noir.  Je  ne  suis  pas  un  homme,  et 
je  ne  m'habitue  pas  à  voir  couler  le  sang  ;  mais 
il  y  a  une  heure  où  la  femme  a  raison,  c'est 
quand  elle  console  le  vaincu,  et  ici  il  y  aura  bien 
des  raisons  profondes  et  sérieuses  pour  se  con- 
soler. 

Pour  faire  de  l'homme  une  excellente  machine 
de  combat,  il  faut  lui  retirer  une  partie  de  ce 


114  JOURNAL     d'un     voyageur 

qui  le  fait  homme.  «  Quand  Jupiter  réduit 
rhomme  à  la  servitude,  il  lui  enlève  une  moitié 
de  son  âme.  »  L'état  militaire  est  une  servitude 
brutale  qui  depuis  longtemps  répugne  à  notre 
civilisation.  Avec  des  ambitions  ou  des  fantaisies 
de  guerre,  le  dernier  règne  était  si  bien  englué 
dans  les  douceurs  de  la  vie,  qu'il  avait  laissé 
pourrir  l'armée.  Il  n'avait  plus  d'armée,  et  il  ne 
s'en  doutait  pas.  Le  jour  où,  au  milieu  des  géné- 
raux et  des  troupes  de  sa  façon,  Napoléon  III  vit 
son  erreur,  il  fut  pris  de  découragement,  et  ce 
ne  fut  pas  le  souverain,  ce  fut  l'homme  qui 
abdiqua. 

Les  douceurs  de  la  vie  comme  ce  règne  les  a 
goûtées,  c'était  l'œuvre  d'une  civilisation  très- 
corrompue;  mais  la  civilisation,  qui  est  l'ouvrage 
des  nations  intelligentes,  n'est  pas  responsable 
de  l'abus  qu'on  fait  d'elle.  La  moralité  y  puise 
tout  ce  dont  elle  a  besoin  ;  la  science,  l'art,  les 
grandes  industries,  l'élégance  et  le  charme  des 
bonnes  mœurs  ne  peuvent  se  passer  d'elle. 
Soyons   donc   fiers   d'être  le  plus  civilisé  des 


PENDANT      LA      GUERRE  115 

peuples,  et  acceptons  les  conditions  de  notre 
développement.  Jamais  la  guerre  ne  sera  un 
instrument  de  vie,  puisqu'elle  est  la  science  de 
la  destruction;  croire  qu'on  peut  la  supprimer 
n'est  pas  une  utopie.  Le  rêve  de  l'alliance  des 
peuples  n'est  pas  si  loin  qu'on  croit  de  se  réa- 
liser. Ce  sera  peut-être  l'œuvre  du  xx«  siècle. 
On  nous  dit  que  le  colosse  du  Nord  nous 
menace.  A  jamais,  non!  Aujourd'hui  il  nous 
écrase  la  poitrine,  mais  il  ne  peut  rien  sur  notre 
âme.  On  peut  être  lourd  comme  une  montagne 
et  peser  fort  peu  dans  la  balance  des  destinées. 
En  ce  moment,  l'Allemagne  s'affirme  comme 
pesanteur  spécifique,  comme  force  brutale,  — 
tranchons  le  mot,  comme  barbarie.  Sur  quelque 
mode  éclatant  qu'elle  chante  ses  victoires,  elle 
n'élèvera  que  des  arcs  de  triomphe  qui  marque- 
ront sa  décadence.  Au  front  de  ses  monuments 
nouveaux,  la  postérité  lira  1870,  c'est-à-dire 
guerre  à  mort  à  la  civilisation  !  0  noble  Alle- 
magne, quelle  tache  pour  toi  que  cette  gloire  I 
L'Allemand  est  désormais  le  plus  beau  soldat  de 


116  JOURNAL    d'un     voyageur 

l'Europe,  c'est-à-dire  le  plus  effacé,  le  plus 
abruti  des  citoyens  du  monde  ;  il  représente  l'âge 
de  bronze  ;  il  tue  la  France,  sa  sœur  et  sa  fille  ; 
il  l'égorgé,  il  la  détruit,  et,  ce  qu'il  y  a  de  plus 
honteux,  il  la  vole  !  Chaque  officier  de  cette  belle 
armée,  orgueil  du  nouvel  empire  prussien,  est 
un  industriel  de  grande  route  qui  emballe  des 
pianos  et  des  pendules  à  l'adresse  de  sa  famille 
attendrie  ! 

Ce  sont  des  représailles,  disent-ils,  c'est  ainsi 
que  nous  avons  agi  chez  eux;  nous  y  avons  mis 
moins  d'ordre,  de  prévoyance  et  de  cynisme, 
voilà  tout.  —  C'est  déjà  quelque  chose,  mais  nous 
n'en  avons  pas  moins  à  rougir  d'avoir  été 
hommes  de  guerre  à  ce  point-là.  Si  quelque 
chose  peut  nous  réhabiliter,  c'est  de  ne  plus 
l'être,  c'est  de  ne  plus  savoir  obéir  à  la  fantaisie 
belliqueuse  de  nos  princes.  Nous  avons  encore 
l'élan  du  courage,  la  folie  des  armes,  la  tradition 
des  charges  à  la  baïonnette.  Nous  savons  encore 
faire  beaucoup  de  mal  quand  on  nous  touche  ; 
nous  pourrions  dire  aux  Allemands  : 


PENDANT      LA      GUERRE  117 

«  — Supprimons  les  canons,  prenez-nous  corps 
à  corps,  et  vous  verrez  !  Mais  vous  ne  vous  y  ris- 
quez plus,  vous  reculez  devant  l'arme  des  braves, 
vous  avez  vos  machines,  et  nous  ne  les  avons 
pas;  nous  faisons  la  guerre  selon  l'inspiration  du 
point  d'honneur,  nous  ne  sommes  pas  capables 
de  nous  y  préparer  pendant  vingt  ans;  nous 
sommes  si  incapables  de  haïr  !  On  nous  surprend 
comme  des  enfants  sans  rancune  qui  dorment  la 
nuit  parce  qu'ils  ont  besoin  d'oublier  la  colère 
du  combat.  Nous  tombons  dans  tous  les  pièges  ; 
notre  insouciance,  notre  manque  de  prévision, 
nos  désastres,  vous  ne  les  comprenez  pas  !  Vous 
les  comprendrez  plus  tard,  quand  vous  aurez 
effacé  la  tache  de  vos  victoires  par  le  remords  de 
les  avoir  remportées.  Vous  pénétrerez  un  jour 
l'énigme  de  notre  destinée,  quand  vous  passerez 
à  votre  tour  par  le  martyre  qu'il  faut  subir  pour 
devenir  des  hommes.  Nous  ne  le  sommes  pas 
encore,  nous  qui,  depuis  un  siècle,  souffrons 
tous  les  maux  des  révolutions;  mais  voici  que, 
grâce  à  vous,  nous  allons  le  devenir  plus  vite, 

7. 


118  JOURNAL      d'un     voyageur 

et  vous  rougirez  alors  d'avoir  porté  la  main  sur 
la  grande  victime  !  Encore  un  siècle,  et  vous 
serez  honteux  d'avoir  servi  de  marchepied  à 
l'ambition  personnelle.  Vous  direz  de  vous- 
mêmes  ce  que  nous  disons  de  notre  passé  : 

«  —  La  folie  du  .génie  militaire  nous  a  dé- 
chaînés sur  l'Europe,  et  nous  avons  été  asservis. 
Nous  avons ,  de  nos  propres  mains,  creusé  les 
abîmes,  et  nous  y  sommes  tombés. 

Mais  nous  nous  relèverons  avant  toi,  fière 
'  Allemagne  !  Dût  cette  guerre,  pour  laquelle  évi- 
demment nous  ne  sommes  pas  prêts,  aboutir  à 
un  désastre  matériel  immense,  nos  cœurs  s'y 
retremperont,  et  plus  que  jamais  nous  aurons 
soif  de  dignité,,  de  lumière  et  de  justice.  Elle 
nous  laissera  sans  doute  irrités  et  troublés  ;  les 
questions  politiques  et  sociales  s'agiteront  peut- 
être  tumultueusement  encore.  C'est  précisément 
en  cela  que  nous  vous  serons  supérieurs,  sujets 
obéissants,  militaires  accomplis  !  et  que  cette 
âme  française  éprise  d'idéal,  luttant  pour  lui 
jusque  sous   l'écrasement  du  fait,  '  offrira  au 


PENDANT      LA      GUERRE  119 

monde  un  spectacle  que  vous  ne  sauriez  com- 
prendre aujourd'hui,  mais  que  vous  admirerez 
quand  vous  serez  dignes  d'en  donner  un  sem- 
blable. 

Allez,  bons  serviteurs  des  princes,  admirables 
espions,  pillards  émérites,  modèles  de  toutes 
les  vertus  militaires,  levez  la  tête  et  menacez 
l'avenir  !  Vous  voilà  ivres  de  nos  malheurs  et  de 
notre  vin,  gras  de  nos  vivres,  riches  de  nos  dé- 
pouilles !  Quelles  ovations  vous  attendent  chez 
vous  quand  vous  y  rentrerez  tachés  de  sang, 
souillés  de  rapts!  Quelle  belle  campagne  vous 
aurez  faite  contre  un  peuple  en  révolution,  que 
de  longue  date  vous  saviez  hors  d'état  de  se 
défendre  !  L'Europe,  qui  vous  craignait,  va  com- 
mencer à  vous  haïr  !  Quel  bonheur  ce  sera  pour 
vous  d'inspirer  partout  la  méfiance  et  de  devenir 
l'ennemi  commun  contre  lequel  elle  se  ligue 
peut-être  déjà  en  silence  ! 

Mais  quel  réveil  vous  attend,  si  vous  pour- 
suivez l'idéal  stupide  et  grossier  du  caporalisme, 
disons  mieux,  du  krupisme!  Pauvre  Allemagne    . 


120  JOURNAL      d'un      voyageur 

des  savants,  des  philosophes  et  des  artistes, 
Allemagne  de  Goethe  et  de  Beethoven!  Quelle 
chute,  quelle  honte  !  Tu  entres  aujourd'hui  dans 
l'inexorable  décadence,  jusqu'à  ce  que  tu  te  re- 
nouvelles dans  l'expiation  qui  s'appelle  89  ! 


Lundi  17  octobre. 

Le  froid  se  déclare,  et  nous  entrons  en  cam- 
pagne. Pourvu  qu'après  la  chaleur  exception 
nelle  de  l'été  nous  n'ayons  pas  un  hiver  atroce! 
Ils  auront  aussi  froid  que  nous,  disent  les  opti- 
mistes ;  c'est  une  erreur  :  ils  sont  physiquement 
plus  forts  que  nous,  ils  n'ont  pas  nos  douces 
habitudes,  notre  bien-être  ne  leur  est  pas  né- 
cessaire. L'Allemand  du  nord  est  bien  plus  près 
que  nous  de  la  vie  sauvage.  Il  n'est  pas  nerveux, 
il  n'a  que  des  muscles  ;  il  a  l'éducation  militaire, 
qui  nous  a  trop  manqué.  Il  pense  moins,  il  souf- 
frira moins. 

Ils  approchent,  on  dit  qu'ils  sont  à  La  Motte- 
Beuvron.  On  a  peur  ici,  et  c'est  bien  permis,  on 


PENDANT      LA      GUERRE  121 

a  emmené  tout  ce  qui  pouvait  se  battre  ou  servir 
à  se  battre.  Les  vieillards,  les  enfants  et  les 
femmes  resteront  comme  la  part  du  feu  !  Et  puis 
elle  est  toute  française,  cette  terreur  qui  suit 
l'imprévoyance  ;  elle  n'est  même  pas  bien  pro- 
fonde. Nous  ne  pouvons  pas  croire  qu'on  haïsse 
et  qu'on  fasse  le  mal  pour  le  mal.  Moi-même 
j'ai  besoin  de  faire  un  effort  de  raison  pour  m'ef- 
frayer  de  l'approche  de  ces  hommes  que  je  ne 
hais  point.  J'ai  besoin  de  me  rappeler  que  la 
guerre  enivre,  et  qu'un  soldat  en  campagne  n'est 
pas  un  être  jouissant  de  ses  facultés  habituelles. 
On  dit  qu'ils  ne  sont  pas  tous  méchants  ou 
cupides,  que  les  vrais  Allemands  ne  le  sont 
même  pas  du  tout  et  demandent  qu'on  ne  les 
confonde  pas  avec  les  Prussiens,  tous  voleurs! 
Vous  réclamez  en  vain,  bonnes  gens  ;  vous  ou- 
bliez qu'il  n'y  a  plus  d'Allemagne,  que  vous  êtes 
Prussiens,  solidaires  de  toutes  leurs  exactions, 
puisque  vous  allez  en  profiter,  et  que  dans  cette 
guerre  vous  êtes  pour  nous  non  pas  des  Badois, 
des  Bavarois,  des  Wurtembergcois,  mais  à  tout 


122  JOURNAL     d'un     voyageur 

jamais,  dans  la  réprobation  du  présent  et  la  lé- 
gende de  l'avenir,  des  Prussiens,  bien  et  dûment 
sujets  du  roi  de  Prusse!  Vous  ne  reprendrez 
plus  votre  nom  ;  allez  !  c'en  est  fait  de  votre  na* 
tionalité  comme  de  votre  honneur.  Le  châtiment 
commence  ! 

Je  n'ai  pas  de  vêtements  d'hiver,  ils  sont  à 
Paris,  dont  les  Prussiens  ont  maintenant  la  clef. 
Je  me  commande  ici  une  robe  qui  fera  peut-être 
son  temps  sur  les  épaules  d'une  Allemande,  car 
ils  volent  aussi  des  vêtements  et  des  chaussures 
pour  leurs  femmes,  ces  parfaits  militaires  ! 


Mardi  18  octobre. 

Passage  de  troupes  qui  vont  d'un  dépôt  à  l'au- 
tre. Depuis  les  pauvres  troupes  espagnoles  que 
j'ai  rencontrées  en  1839  dans  les  montagnes  de 
Catalogne,  je  n'avais  pas  vu  des  soldats  dans  un  tel 
état  de  misère  et  de  dénûment.  Leurs  chevaux 
sont  écorchés  vifs  de  la  tête  à  la  queue.  Les 
hommes  sont  à  moitié  nus,  on  dit  qu'ils  ont 


PENDANT      LA      GUERRE  123 

presque  tous  déserté  avant  Sedan.  Ils  sont  tous 
grands  et  forts,  et  ne  paraissent  point  lâches. 
On  les  aura  laissés  manquer  de  pain  et  de  muni- 
tions. Le  désordre  était  tel  qu'on  ne  sait  plus  si 
on  a  le  droit  de  mépriser  les  fuyards.  Malheu- 
reusement ce  désordre  continue. 


Mercredi  19. 

Depuis  deux  jours,  nous  sommes  sans  nou- 
velles de  notre  armée  de  la  Loire.  Est-elle  anéan- 
tie ?  Nous  ne  sommes  pas  bien  sûrs  qu'elle  ait 
existé! 


Jeudi  20. 

Eugénie  a  affaire  au  Coudray.  J'y  vais  avec 
elle  ;  c'est  une  promenade  pour  mes  petites-^ 
filles.  Il  fait  un  bon  soleil.  La  campagne  reverdit 
au  moment  où  elle  se  dépouille:  il  y  a  des  touffes 
de  végétation  invraisemblable  au  milieu  des 
massifs  dénudés.  A  Ghavy,  nous  descendons  de 


124  JOURNAL     d'un    voyageur 

voilure  pour  ramasser  de  petits  champignons 
roses  sur  la  pelouse  naturelle,  cette  pelouse  des 
lisières  champêtres  qu'aucun  jardinier  ne  réali- 
sera jamais  ;  il  y  faut  la  petite  dent  des  moutons, 
le  petit  pied  des  pastours  et  le  grand  air  libre. 
L'herbe  n'y  est  jamais  ni  longue  ni  flétrie.  Elle 
adhère  au  sol  comme  un  tapis  éternellement 
vert  et  velouté.  Nous,  faisons  là  et  plus  haut, 
dans  les  prés  du  Coudray,  une  abondante  récolte. 
Aurore  est  ivre  de  joie.  Je  n'ai  pas  fermé  l'œil  la 
nuit  dernière;  pendant  qu'on  remet  les  chevaux 
à  la  voiture,  je  dors  dix  minutes  sur  un  fau- 
teuil. Il  paraît  que  c'est  assez,  je  suis  complète- 
ment reposée.  Au  retour,  pluie  et  soleil,  à  l'ho- 
rizon monte  une  gigantesque  forteresse  crénelée, 
les  nuages  qui  la  forment  ont  la  couleur  et 
l'épaisseur  du  plomb,  les  brèches  s'allument 
d'un  rayonnement  insoutenable.  —  Un  bout  de 
journal,  ce  soir;  récit  d'un  drame  affreux.  A  Pa- 
laiseau,  le   docteur  Morère  aurait   lue  quatre 
Prussiens  à  coups  de   revolver  et   aurait  été 
pendu!  Je  ne  dormirai  pas  encore  cette  nuit. 


PENDANT      LA      GUERRE  125 


Vendredi  22  octobre. 

Trois  lettres  de  Paris  par  ballon  !  Enfin,  chers 
amis,  soyez  bénis  !  Ils  vivent,  ils  n'y  a  pas  de 
malheur  particulier  sur  eux.  Ils  sont  résolus  et 
confiants,  ils  ne  souffrent  de  rien  matériellement  ; 
mais  ils  souffrent  le  martyre  dé  n'avoir  pas  de 
nouvelles  de  leurs  absents.  L'un  nous  demande 
où  est  sa  femme,  l'autre  où  est  sa  fille  ;  chacun 
croyait  avoir  mis  en  sûreté  les  objets  de  sa  ten- 
dresse, et  l'ennemi  a  tout  envahi  ;  comment  se 
retrouver,  comment  correspondre?  Nous  écri- 
rons partout,  nous  essayerons  tous  les  moyens. 
Quelle  dispersion  effrayante  !  que  de  vides  nous 
trouverons  dans  nos  affections  !  —  Encore  une 
fois,  qu'ils  soient  bénis  de  nous  donner  quelque 
chose  à  faire  pour  eux  ! 

On  dit  que  l'ennemi  s'éloigne  de  nous  pour  le 
moment  ;  il  lui  plaît  de  nous  laisser  tranquilles, 
car  les  chemins  sont  libres,  il  n'y  a  pas  ou  il 
n'y  a  plus  d'armée  entre  lui  et  nous  ;  on  vit  au 


126  JOURNAL     d'un    voyageur 

jour  le  jour.  Le  danger  ne  cause  pas  d'abatte 
ment,  on  serait  honteux  d'être  en  sûreté  quand 
les  autres  sont  dans  le  péril  et  le  malheur.  Mon 
pauvre  Morère  !  sa  belle  figure  pâle  me  suit  par- 
tout; la  nuit,  je  vois  àes  yeux  clairs  fixés  sur 
moi.  C'était  un  ami  excellent,  un  habile  méde- 
cin, un  homme  de  résolution,  d'activité,  de  cou- 
rage ;  agile,  infatigable,  il  était  plus  jeune  avec 
ces  cheveux  blancs  que  ne  le  sont  les  jeunes 
d'aujourd'hui.  Je  le  vois  et  je  l'entends  encore 
à  un  dîner  d'amis  à  Palaiseau,  où  nous  admi- 
rions la  netteté  de  son  jugement,  l'éner  gie  de 
ses  traits  et  de  sa  parole.  Le  soir,  on  se  recon- 
duisait par  les  ruelles  désertes  de  ce  joli  village, 
et  chacun  rentrait  dans  sa  petite  maison,  d'où 
Ton  entendait  les  pas  de  l'ami  qui  vous  quittait 
résonner  sur  le  gravier  du  chemin.  Dans  le  beau 
silence  du  soir,  on  résumait  tranquillement  les 
idées  qu'on  avait  échangées  avec  animation.  On 
pensait  quelquefois  aux  Allemands;  on  parlait 
de  leurs  travaux,  on  s'intéressait  à  leur  mou- 
vement intellectuel.  Que  l'on  était  loin  de  Voir 


PENDANT      LA      GUERRE  127 

en  eux  des  ennemis!  Comme  la  porte  eût  été 
ouverte  avec  joie  à  un  botaniste  errant  dans  la 
campagne  !  Comme  on  lui  eût  indiqué  avec 
plaisir  les  gîtes  connus  des  plantes  intéres- 
santes! Certes  on  n'eût  pas  songé  que  ce  pouvait 
être  un  espion,  venant  étudier  les  plis  du  terrain 
pour  y  placer  des  batteries  ou  pour  prendre  les 
habitants  par  surprise  !  et  pourtant  la  carte  des 
moindres  localités  était  peut-être  déjà  dressée, 
car  ils  ont  étudié  la  France  comme  une  proie 
que  l'on  dissèque,  et  ils  connaissaient  peut- 
être  aussi  bien  que  moi  le  sentier  perdu  dans 
les  bois  où  je  me  flattais  de  surprendre  l'éclosion 
d'une  primevère  connue  de  moi  seule.  —  Je  me 
souviens  d'avoir  eu  de  saintes  colères  en  trou- 
vant bouleversés  par  des  enfants  certains  recoins 
que  j'espérais  conserver  vierges  de  dégâts.  Jt 
m'indignais  contre  l'esprit  de  dévastation  de 
l'enfance.  Pauvres  enfants,  quelle  calomnie!  — 
Et  à  présent  ce  charmant  pays  est  sans  doute 
ravagé  de  fond  en  comble,  puisque  Morère... 
Mon  fils  me  trouve  navrée  et  me  dit  qu'il  ne 


128  JOURNAL    d'un     voyageur 

faut  rien  croire  de  ce  qui  s'imprime  à  l'heure 
qu'il  est  ;  il  a  peut-être  raison  ! 


Samedi  22  octobre. 

Promenade  aux  Couperies  et  au  gué  de  Roche 
avec  ma 'belle-fille  et  nos  deux  petites;  elles 
font  plus  d'une  lieue  à  pied.  Le  temps  est  déli- 
cieux. Ce  ravin  est  fin  et  mignon.  La  rivière  s'y 
encaisse  le  long  d'une  coupure  à  pic,  les  arbres 
de  la  rive  apportent  leurs  tètes  au  rez  du  sen- 
tier que  nous  suivons.  On  tient  la  main  des  pe- 
tites, qui  voudraient  bien,  que  nous  devrions 
bien  laisser  marcher  seules.  Dans  mon  enfance, 
on  nous  disait  : 

—  Marche. 

Et  nous  risquions  de  rouler  en  bas.  Nous  ne 
roulions  pas  et  nous  n'avons  pas  connu  le  ver- 
tige ;  mais  je  n'ai  pas  le  même  courage  pour  ces 
chers  êtres  qui  ont  pris  une  si  grande  place  dans 
notre  vie.  On  aime  à  présent  les  enfants  comme 
m  ne  les  aimait  pas  autrefois.  On  s'en  occupe 


PENDANT      LA       GUERRE  129 

sans  cesse,  on  les  met  dans  tout  avec  soi  à  toute 
heure,  on  n'a  d'autre  souci  que  de  les  rendre 

heureux.  C'est  sans  doute  encore  une  supériorité 
des  Prussiens  sur  nous  d'être  durs  à  leurs  petits 
comme  à  eux-mêmes.  Les  loups  sont  plus  durs 
encore,  supérieurs  par  conséquent  aux  races 
militaires  et  conquérantes.  J'avoue  pourtant 
qu'à  certains  égards  nous  avons  pris  en  France 
la  puérilité  pour  la  tendresse,  et  que  nous  ten- 
dions trop  à  nous  efféminer.  Notre  sensibilité 
morale  a  trop  réagi  sur  le  physique.  Messieurs 
les  Prussiens  vont  nous  corriger  pour  quelque 
temps  d'avoir  été  heureux,  doux,  aimables.  Nous 
organiserons  des  armées  citoyennes,  nous  ap- 
prendrons l'exercice  à  nos  petits  garçons,  nous 
trouverons  bon  que  nos  jeunes  gens  soient 
tous  soldats  au  besoin,  qu'ils  sachent  faire  des 
étapes  et  coucher  sur  la  dure,  obéir  et  com- 
mander. Ils  y  gagneront,  pourvu  qu'ils  ne  tom- 
bent pas  dans  le  caporalisme,  qui  serait  mortel 
à  la  nature  particulière  de  leur  intelligence, 
et  qui  va  faire  des  vides  profonds   dans  les 


130  JOURNAL      d'un     voyageur 

intelligences  prusso-allemandes.  Pourtant  ces 
choses-là  ne  s'improvisent  pas  dans  la  situation 
désespérée  où  nous  sommes,  et  c'est  avec  un 
profond  déchirement  de  cœur  que  je  vois  partir 
notre  jeune  monde,  si  frêle  et  si  dorloté. 

Ils  partent,  nos  pauvres  enfants  !  ils  veulent 
partir,  ils  ont  raison.  Ils  avaient  horreur  de  l'état 
militaire,  ils  songeaient  à  de  tout  autres  pro- 
fessions ;  mais  ils  valent  tout  autant  par  le  cœur 
que  ceux  de  92,  et  à  mesure  que  le  danger  ap- 
proche, ils  s'exaltent.  Ceux  qui  étaient  exemptés 
par  leur  profession  la  quittent  et  refusent  de 
profiter  de  leur  droit  ;  ceux  que  l'âge  dispense 
ou  que  le  devoir  immédiat  retient  parlent  aussi 
de  se  battre  et  attendent  leur  tour,  les  uns  avec 
impatience,  les  autres  avec  résignation.  II  en  est 
très-peu  qui  reculeraient,  il  n'y  en  a  peut-être 
pas.  Tout  cela  ne  ravive  pas  l'espérance  ;  on  sent 
que  l'on  manque  d'armes  et  de  direction.  On 
sent  aussi  que  l'élément  sédentaire,  celui  qui 
produit  et  ménage  pour  l'élément  militant,  est 
abandonné  au  hasard  des  circonstances.  Il  fau- 


PENDANT      LA      GUERRE  131 

drait  que  la  France  non  envahie  fût  encouragée 
et  protégée  pour  être  à  même  de  secourir  la 
France  envahie.  On  vote  des  impôts  considéra- 
bles, c'est  très-juste,  très-nécessaire;  mais  on 
laisse  tant  d'intérêts  en  souffrance,  on  enlève 
tant  de  bras  au  travail,  qu'après  une  année  de 
récolte  désastreuse  et  la  suspension  absolue  des 
affaires,  on  ne  sait  pas  avec  quoi  on  payera. 

Le  gouvernement  de  la  défense  semble  con- 
damné à  tourner  dans  un  cercle  vicieux.  Il  es- 
père improviser  une  armée  ;  il  frappe  du  pied, 
des  légions  sortent  de  terre.  Il  prend  tout  sans 
choisir,  il  accepte  sans  prudence  tous  les  dé- 
vouements, il  exige  sans  humanité  tous  les  ser- 
vices. Il  a  beaucoup  trop  d'hommes  pour  avoir 
assez  de  soldats.  Il  dégarnit  les  ateliers,  il  laisse 
la  charrue  oisive.  Il  établit  l'impossibilité  des 
communications.  Il  semble  qu'il  ait  des  plans 
gigantesques,  à  voir  les  mouvements  de  troupes 
et  de  matériel  qu'il  opère  ;  mais  le  désordre  est 
effroyable,  et  il  ne  paraît  pas  s'en  douter.  Les 
ordres  qu'il  donne  ne  peuvent  pas  être  exécutés. 


132  JOURNAL      d'un     voyageur 

Le  producteur  est  sacrifié  au  fournisseur,  qui 
ne  fournit  rien  à  temps,  quand  il  fournit  quelque 
chose.  Rien  n'est  préparé  nulle  part  pour  ré- 
pondre aux  besoins  que  Ton  crée.  Partout  les 
troupes  arrivent  à  Timproviste  ;  partout  elles 
attendent,  dans  des  situations  critiques,  les 
moyens  de  transport  et  la  nourriture.  Après  une 
étape  de  dix  longues  lieues,  elles  restent  souvent 
pendant  dix  heures  sous  la  pluie  avant  que  le 
pain  leur  soit  distribué  ;  elles  arrivent  harassées 
pour  occuper  des  camps  qui  n'existent  pas,  ou 
des  gîtes  déjà  encombrés.  Nulle  part  les  ordres 
ne  sont  transmis  en  temps  opportun.  L'adminis- 
tration des  chemins  de  fer  est  surmenée  ;  en  cer- 
tains endroits,  on  met  dix  heures  pour  faire  dix 
lieues  ;  le  matériel  manque,  le  personnel  est  in- 
suffisant, les  accidents  sont  de  tous  les  jours. 
Les  autres  moyens  de  transport  deviennent  de 
plus  en  plus  rares  ;  on  ne  peut  plus  échanger  les 
denrées.  Tous  les  sacrifices  sont  demandés  à  la 
fois,  sans  qu'on  semble  se  douter  que  les  uns 
paralysent  les  autres.  On  s'agite  démesurément. 


PENDANT     LA     GUERRE  133 

on  n'avance  pas,  ou  les  résultats  obtenus  sont 
reconnus  tout  à  coup  désastreux.  L'action  du 
gouvernement  ressemble  à  l'ordre  qui  serait 
donné  à  tout  un  peuple  de  passer, à  la  fois  sur 
le  même  pont.  La  foule  s'entasse,  s'étouffe, 
s'écrase,  en  attendant  que  le  pont  s'effondre. 

A  qui  la  faute  ?  Cette  déroute  générale  pourrait- 
elle  être  conjurée  ?  le  sera-t-elle  î  Ne  faudrait-il, 
pour  opérer  ce  miracle,  que  l'apparition  d'un 
génie  de  premier  ordre  ?  Ce  génie  présidera-t-il 
à  notre  salut?  va-tril  se  manifester  par  des  vic- 
toires? Aurons-nous  la  joie  d'avoir  souffert  pour 
la  délivrance  de  la  patrie?  Nos  soldats  d'hier 
seront-ils  demain  des  régiments  d'élite  ?  S'il  en 
est  ainsi,  personne  ne  se  plaindra  ;  mais  si  rien 
n'est  utilisé,  si  l'état  présent  se  prolonge,  nous 
marchons  à  une  catastrophe  inévitable,  et  notre 
pauvre  Paris  sera  forcé  de  se  rendre. 


Dimanche  23  octobre. 


Il  pleut  à  verse.  Les  nouvelles  sont  insigni- 


134  JOURNAL    d'un    voyageur 

fiantes.  Quand  chaque  jour  n'apporte  pas  Tan- 
nonce  d'un  nouveau  désastre,  on  essaye  d'es- 
pérer. Les  enfants  qui  partent  volontairement 
sont  gais.  Les  ouvriers  chantent  et  font  le  di- 
manche au  cabaret,  comme  si  de  rien  n'était. 
•  Je  tousse  affreusement  la  nuit  ;  c'est  du  luxe, 
je  n'avais  pas  besoin  de  cette  toux  pour  ne  pas 
dormir.  Toute  la  ville  se  couche  à  dix  heures. 
Je  prolonge  la  veillée  avec  mon  ami  Charles  ; 
nous  causons  jusqu'à  minuit.  Depuis  plusieurs 
années  qu'il  est  aveugle,  il  a  beaucoup  acquis  ;  il 
voit  plus  clair  avec  son  cerveau  qu'il  n'a  jamais 
vu  avec  ses  yeux.  Cette  lumière  intérieure  tourne 
aisément  à  l'exaltation.  Sur  certains  points,  il  est 
optimiste  ;  je  le  suis  devenue  aussi  en  vieillis- 
sant, mais  autrement  que  lui.  Je  vois  toujours 
plus  radieux  l'horizon  au  delà  de  ma  vie  ;  je  ne 
crois  pas,  comme  lui,  que  nous  touchions  à  des 
événements  heureux;  je  sens  venir  une  crise 
effroyable  que  rien  ne  peut  détourner,  la  crise 
sociale  après  la  crise  poHtique,  et  je  rassemble 
toutes  les  forces  de  mon  âme  pour  me  rattacher 


PENDANT     LA     GUERRE  135 

aux  principes,  en  dépit  des  faits  qui  vont  les 
combattre  et  les  obscurcir  dans  la  plupart  des 
appréciations.  Nous  nous  querellons  un  peu, 
mon  vieux  ami  et  moi;  mais  la  discussion  ne 
peut  aller  loin  quand  on  désire  les  mêmes  ré- 
sultats. Nous  réussissons  à  nous  distraire  en  nous 
reportant  aux  souvenirs  des  choses  passées.  On 
ne  peut  toucher  au  présent  sans  se  sentir  relié 
par  mille  racines  plus  ou  moins  apparentes  au 
temps  que  l'on  a  traversé  ensemble.  Nous  nous 
connaissons,  lui  et  moi,  depuis  la  première  en- 
fance ;  nous  nous  sommes  toujours  connus,  nos 
familles,  aujourd'hui  disparues,  étant  étroite- 
ment liées.  Nous  avons  apprécié  différemment 
bien  des  personnes  et  des  choses  ;  à  présent  ces 
différences  sont  très-effacées,  nous  parlons  de 
tout  et  de  tous  avec  le  désintéressement  de 
l'expérience,  qui  est  l'indulgence  suprême. 


4 

Lundi  24. 


Les  Prussiens  ne  viennent  pas  de  notre  côté. 


136  JOURNAL     d'un      voyageur 

* 

Ils  vont  tuer  et  brûler  ailleurs,  on  appelle  cela 
de  bonnes  nouvelles  !  Châteaudun  est  leur  proie 
d'aujourd'hui,  et  il  paraît  que  nous  ne  pouvons 
rien  empêcher. 


Mardi  25  octobre. 

La  pauvre  Laure  vient  de  s'éteindre  sans  souf- 
frir, après  une  mort  anticipée  qui  dure  depuis 
deux  mois.  C'est  une  autre  manière  d'être  vic- 
time de  l'invasion.  Gravement  atteinte,  elle  a  dû 
fuir  avec  sa  famille,  faire  un  voyage  impossible 
avec  une  courte  avance  sur  les  Prussiens,  arri- 
ver ici  brisée,  mourante,  tomber  sur  un  lit  sans 
savoir  qu'elle  était  de  retour  dans  son  pays,  y 
languir  plusieurs  semaines  sans  se  rendre  compte 
des  événements  qu'il  n'était  pas  difficile  de  lui 
cacher,  s'endormir  enfin  sans  partager  nos  an- 
goisses, qui  dès  le  début  l'avaient  mortellement 
frappée  au  cœur.  Elle  avait  le  patriotisme  ardent 
des  âmes  généreuses;  le  rapide  progrès  de  nos 
malheurs  n'était  pas  nécessaire  pour  la  tuer. 


PENDANT    LA     GUERRE  137 

Nous  recevons  de  bonnes  lettres  de  Paris  ;  ils 
sont  là-bas  pleins  d'espoir  et  de  courage.  Les 
plus  paisibles  sont  belliqueux;  qu'on  nous 
pousse  donc  en  avant,  vite  à  leurs  secours  !  11 
semble  aujourd'hui  que  la  lutte  s'engage,  et  on 
parle  de  quelques  avantages  remportés.  On  loue 
Ventrain  {sic)  de  nos  mobiles.  Le  gouvernement  a 
l'air  de  compter  sur  la  victoire. Il  nous  la  promet.  . 


Mercredi  26. 

Très-mauvaises  nouvelles  !  Ils  brûlent,  ils  font 
le  ravage,  ils  s'étendent;  nous  sommes  partout 
inférieurs  en  nombre  devant  eux,  et  nous  som- 
mes engorgés  de  troupes  qui  sont  partout  où  l'on 
ne  se  bat  pas  !  L'artillerie  nous  foudroie  ;  nous 
faisons  trois  pas,  nous  reculons  de  douze.  — 
Aujourd'hui  nous  avons  conduit  notre  pauvre 
Laure  au  cimetière.  Les  nuages  rampent  sur  la 
terre  incolore  et  détrempée.  Atroce  journée, 
chagrin  affreux!  je  n'essaye  même  pas  d'avoir  du 
courage. 


138  JOURNAL    d'un    voyageur 


Jendi  27. 

Il  pleut  à  verse,  on  fait  des  vœux  pour  que  la 
Loire  déborde,  pour  que  Tennemi  souffre  et  que 
ses  canons  s'embourbent;  mais  nos  pauvres  sol- 
dats en  souffriront-ils  moins,  et  nos  canons  en 
marcheront-ils  mieux?  Que  c'est  stupide,  la 
guerre  ! 

28. 

Propos  sans  utilité,  discussions  et  commen- 
taires sans  issue,  tour  de  Babel  !  L'ennemi  est  à 
Gien  ;  il  ne  pense  ni  ne  cause,  lui  :  il  avance, 

29,  30,  31  octobre. 

Rien  qui  ranime  l'espoir;  trop  de  décrets, 
de  circulaires,  de  phrases  stimulantes,  froides 
comme  la  mort. 

1«»  novembre. 

■ 

Pe  pire  en  pire  !  On  nous  annonce  la  reddi- 


PENDANT      LA      GUERRE  139 

tion  de  Metz  ;  le  gouvernement  nous  la  présente 
sans  détour  comme  une  trahison  infâme  ;  c'est 
aller  un  peu  vite.  Attendons  les  détails,  si  on 
nous  en  donne.  Quelqu'un  qui  a  vu  de  près  le 
maréchal  Bazaine  en  Afrique  nous  le  définit  ainsi  : 
—  Dans  le  bien  et  dans  le  mal,  capable  de  tout 
D'autres  personnes  assurent  qu'au  Mexique 
il  n'avait  d'autre  pensée  que  celle  de  se  faire 
proclamer  empereur!  Il  est  par  terre,  on  l'é- 
crase; hier  c'était  un  héros,  le  sauveur  de  la 
France.  Ce  sera  un  grand  procès  historique  à  ju- 
ger plus  tard.  Ce  qui  est  incompréhensible  en 
ce  moment,  c'est  la  brusque  transition  opérée 
dans  le  langage  de  ceux  qui  renseignent  et  veu- 
lent diriger  l'opinion  publique,  et  qui  d'une 
heure  à  l'autre  la  font  passer  d'une  confiance 
sans  bornes  à  un  mépris  sans  appel.  Il  y  a  quel- 
ques jours,  des  doutes  s'étaient  répandus;  il 
nous  fut  enjoint  de  les  repousser  comme  des 
manœuvres  des  ennemis  de  la  république  et  du 
pays.  Ce  matin,  le  gouvernement  en  personne 
voue  le  trattre  à  l'exécration  de  l'univers.  Cela 


UO  JOURNAL      d'un     voyageur 

nous  bouleverse  et  me  paraît  bien  étrange,  à 

moi.  Gomment  le  ministre  de  la  guerre  n'a-t-il 

rien  su  des  dispositions  de  Bazaine  à  Tégard  de 

la  république?  S'il  les  savait  douteuses,  pour- 
quoi a-t-il  affiché  la  confiance  î  Je  ne  veux  pas 

encore  le  dire  tout  haut,  il  ne  faut  pas  se  fier  à 

son  propre  découragement,  mais  malgré  moi  je 

me  dis  tout  bas  : 

—  Qui  trompe-t'On  ici  ? 

Il  n'était  pas  impossible  d'avoir  des  nouvelles 
de  Metz.  J'ai  reçu  dernièrement  un  petit  feuillet 
de  papier  à  cigarettes  qui  me  rassurait  sur  le 
sort  du  respectable  savant  M.  Terquem,  et  qui 
était  bien  écrit  de  sa  main  : 

«  Nous  ne  manquons  de  rien,  nous  allons  très- 
bien,  quoique  sans  clocher  depuis  quinze  jours.  » 

La  famine  ne  se  fait  pas  tout  d'un  coup  dans 
une  place  assiégée.  On  a  pu  la  voir  venir,  on  a 
dû  la  prévoir.  Hier  on  la  niait,  et,  au  moment  où 
Bazaine  la  déclare,  on  la  nie  encore.  J'ai  une  ter- 
reur affreuse  qu'il  ne  se  passe  à  Paris  quelque 
chose  d'analogue,  si  Paris  est  forcé  de  capituler. 


PENDANT      LA      GUERRE  141 

Si  la  disette  se  fait,  on  la  cachera  le  plus  long- 
temps possible  pour  ne  pae  alarmer  la  popula- 
tion ou  dans  la  crainte  d'être  accusé  de  lassi 
tude,  et  tout  à  coup  il  faudra  bien  avouer.  Peut- 
être  alors  la  population  sera-t-elle  exaspérée 
jusqu'à  la  haine  !  La  colère  est  injuste.  On  ira 
trop  loin,  comme  on  va  peut-être  trop  loin  pour 
Bazaine.  J'ai  peur  que  le  système  du  gouverne- 
ment de  Paris  ne  soit  de  cacher  à  la  province 
ses  défaillances,  et  que  celui  du  gouvernement 
de  la  province  ne  soit  de  communiquer  à  Paris 
ses  illusions.  Dans  tous  les  cas,  ce  qui  se  passe  à 
Metz  s'explique  par  les  mouvements  logiques  du 
cœur  humain.  Dans  le  danger  commun,  per- 
sonne ne  veut  faiblir  ;  on  s'excite,  on  s'exalte, 
on  ne  veut  pas  croire  qu'il  soit  possible  de  suc- 

r 

comber.  La  prévoyance  semble  un  crime.  Il  y  a 
ivresse,  le  fait  brutal  arrive,  et  le  premier  qui 
le  constate  est  lapidé.  Personne  ne  veut  s'en 
prendre  à  la  destinée,  personne  ne  veut  avoir 
été  vaincu.  Il  faut  trouver  des  lâches,  des  traî- 
tres, des  agents  visibles  de  la  fatalité.  La  justice 


1&2  JOURNAL     d'un      voyageur 

se  fait  plus  tard;  elle  sera  bien  sévère,  si  cet 
homme  ne  peut  se  disculper! 

Nous  allons  nous  promener  à  Vâvres  pour 
faire  marcher  nos  enfants.  Je  cueille  un  bouquet 
rustique  dans  les  buissons  du  jardin  de  mon 
pauvre  Malgache.  Je  ne  vais  jamais  là  sans  le 
voir  et  l'entendre.  Il  n'y  a  pas  une  heure  dans 
sa  vie  où  il  ait  seulement  pressenti  les  désastres 
que  nous  contemplons  aujourd'hui.  Heureux 
ceux  qui  n'ont  pas  vécu  jusqu'à  nos  jours! 


Mercredi  2  novembre. 

Bonnes  lettres  de  mes  amis  de  Paris.  Ma  pe- 
tite-fille Gabrielle  sait  dire  par  ballon  monté,  et 
elle  m'éveille  en  me  remettant  ces  chers  petits 
papiers,  qui  me  font  vivre  toute  la  journée. 

Nous  allons  au  Coudray.  Je  regarde  Nohant 
avec  avidité.  L'épidémie  se  ralentit  ;  dans  quel- 
ques jours,  j'irai  seule  essayer  l'atmosphère.  Je 
prends  quelques  livres  dans  la  bibliothèque  du 
Coudray.  Est-ce  que  je  pourrai  lire  ?  Je  ne  crois 


PENDANT      LA     GUERRE  143 

pas.  Il  fait  très-froid  ;  nous  n'avons  pas  d'au- 
tomne. Gomme  nos  soldats  vont  souffrir  ! 


Jeudi  3. 

On  ne  parle  que  de  Bazaine.  On  Taccuse,  on 
le  défend.  Je  ne  crois  pas  à  un  marché,  ce  serait 
hideux.  Non,  je  ne  peux  pas  croire  cela;  mais, 
d'après  ce  que  Ton  raconte,  je  crois  voir  qu'il  a 
espéré  s'emparer  des  destinées  de  la  France,  y 
tenir  le  premier  rôle,  qu'à  cet  effet  il  a  voulu  né- 
gocier, et  qu'il  a  gratuitement  perdu  une  partie 
mal  jouée.  Pourtant  que  sait-on  des  motifs  de 
son  découragement?  Quelles  étaient  ses  res- 
sources ?  Le  gouvernement  est-il  éclairé  à  fond  î 
Il  passe  outre,  sans  insister  sur  ses  accusations, 
sans  les  rétracter.  M.  Gambetta  a  une  manière 
vague  et  violente  de  dire  les  choses  qui  ne  porte 
pas  la  persuasion  dans  les  esprits  équitables. 
J'ai  lu  de  très-beaux  et  bons  discours  de  l'ora- 
teur ;  le  publiciste  est  déplorable.  Il  est  verbeux 
et  obscur,  son  enthousiasme  a  l'expression  vul- 


\kll  JOURNAL    D^UN    VOYAGEUR 

gaire,  c*est  la  rengaine  emphatique  dans  toute  sa 
platitude.  Un  homme  investi  d'une  mission  su- 
blime et  désespérée  devrait  être  si  original,  si 
net,  si  ému  !  On  dirait  qu'en  voulant  se  faire  po- 
pulaire il  ait  perdu  toute  individualité.  Cette  dé- 
convenue, qui  m'atteint  depuis  quelques  jours 
en  lisant  ses  circulaires,  si  ardemment  attendues 
et  si  servilement  admirées,  ajoute  un  poids 
énorme  à  ma  tristesse  et  à  mon  inquiétude.  N'a- 
voir pas  de  talent,  pas  de  feu,  pas  d'inspiration 
en  de  telles  circonstances,  c'est  être  bien  au- 
dessous  de  son  rôle!  Est-il  organisateur,  comme 
on  le  dit?  Qu'il  agisse  et  qu'il  se  taise.  Et  si, 
pour  mettre  le  comble  à  nos  infortunes,  il  était 
incapable  et  de  nous  organiser  et  de  nous  éclai- 
rer !  Avec  la  reddition  de  Metz,  nous  voilà  sans 
armée  ;  avec  un  dictateur  sans  génie ,  nous  voilà 
sans  gouvernement  ! 


4  novembre. 


Dans  beaucoup  do  lettres  que  je  reçois,  de  pa- 


PENDANT      LA      GUERRE  145 

rôles  que  j'entends,  de  journaux  que  je  lis,  c'est 
l'exaltation  qui  domine  :  mauvais  symptôme  à 
mes  yeux  ;  l'exaltation  est  un  état  exceptionnel 
qui  doit  subir  la  réaction  d'un  immense  décou- 
ragement. On  invoque  les  souvenirs  de  92  ;  on 
les  invoque  trop,  et  c'est  à  tort  et  à  travers 
qu'on  s'y  reporte.  La  situation  est  aujourd'hui 
l'opposé  complet  de  ce  qu'elle  était  alors.  Le 
peuple  voulait  la  guerre  et  la  république  ;  au- 
jourd'hui il  ne  veut  ni  l'une  ni  l'autre.  Villes  et 
campagnes  marchaient  ensemble  ;  aujourd'hui  la 
campagne  fait  sa  protestation  à  part,  et  le  peuple 
plus  ardent  des  villes  ne  l'influence  dans  au- 
cun sens.  Si  nous  sommes  déjà  loin,  sous  ce 
rapport,  de  1848,  combien  plus  nous  le  sommes 
de  92! 

Ceux  qui  croient  que  l'élan  de  cette  grande 
époque  peut  se  produire  aujourd'hui  par  les 
mêmes  moyens  sont  dans  une  erreur  profonde. 

Les  conditions  sont  trop  dissemblables.  On  ne 
peut  pas  ne  point  tenir  compte  du  fatal  progrès 
matériel  qui  s'est  accompli  dans  l'industrie  du 


146  JOURNAL     d'un     voyageur 

meurtre,  des  armes  de  destruction  et  de  la 
science  militaire  qu'on  nous  oppose.  En  outre  la 
discipline  est  une  chose  morte  chez  nous.  L'o- 
béissance passive  semble  incompatible  avec  le 
progrès  que  chacun  a  fiiit  dans  le  sentiment  de 
la  possession  de  soi-même.  Les  soldats  veulent 
être  bien  soignés  et  bien  commandés;  ils  ne 
veulent  plus  mourir  sans  but  et  sans  utilité. 
Quelques-uns  abusent  de  ce  droit  jusqu'à  la  ré- 
volte ou  à  la  désertion;  le  grand  nombre  fait 
bravement  son  devoir,  mais  il  comprend  les 
fautes  des  chefs,  il  s'Indigne  des  souffrances 
gratuites  que  Tincurie,  la  scélératesse  ou  le  dé- 
sordre des  intendances  lui  inflige.  Il  est  aussi 
patient,  aussi  résigné  que  possible,  et  fournit  à 
chaque  page  de  cette  lamentable  histoire  de  nos 
revers  des  preuves  de  sa  réelle  vertu  patriotique  ; 
mais  il  ne  fait  pas  les  miracles  du  temps  passé 
et  il  ne  les  fera  plus.  Il  n'a  plus  la  foi  aveugle  ;  il 
est  entré  dans  la  phase  du  libre  examen. 

Voilà  ce  que  les  exaltés  ne  veulent  pas  com- 
prendre. Ils  ne  tiennent  compte  d'aucune  dif- 


PENDANT      LA      GUERRE  147 

férence  ;  ils  repoussent  avec  une  colère  maladive 
tout  examen  historique,  toute  déduction  philo- 
sophique, si  élémentaire  qu'elle  Boit.  On  pour- 
rait dire  des  républicains  d'aujourd'hui  qu'ils 
sont  comme  les  royalistes  de  la  Restauration  :  ils 
n'ont  rien  oublié  et  rien  appris,  Quelques-uns 
s'en  font  gloire,  ce  sont  de  véritables  enfants  en 
philosophie,  quoique  d'ailleurs  gens  de  cœur  et 
d'esprit.  J'en  sais  même  qui  sont  hommes  de 
mérite,  d'étude  et  de  discussion  ingénieuse; 
ceux-là  deviennent  forcément  la  proie  d  une  ha- 
bitude  de  paradoxe  déplorable.  On  ne  sait  quoi 
leur  répondre,  on  ne  sait  s'ils  parlent  sérieuse- 
ment; on  les  écoute  avec  stupeur.  Us  préten- 
dent vouloir  que  l'homme  soit  complètement 
libre,  et  que  le  vote  du  dernier  idiot  soit  libre- 
ment émis  ;  mais  ils  veulent  en  même  temps  que 
les  mesures  dictatoriales  soient  acceptées  sans 
murmure,  et  ils  repoussent  l'idée  d'en  appeler 
au  suffrage  universel  dans  les  temps  de  crise. 
On  leur  demande  si  la  liberté  n'est  bonne  que 
quand  il  n'y  a  ri^n  à  faire  pour  elle.  Ils  ne  peu- 


148  JOURNAL    d'un    voyageur 

vent  répondre  que  par  des  sophismes  ou  par 
des  injures  : 

—  Je  vous  trouve  réactionnaire.  —  Vous  aban- 
donnez vos  croyances. 

Tout  ce  que  je  pense  aujourd'hui,  je  l'ai  pensé 
en  voyant  s'écrouler  la  République  de  48  après 
les  horribles  journées  de  juin.  Je  ne  me  sentis 
pas  le  cruel  courage  de  dire  la  vérité  aux  vain- 
cus; je  n'avais  plus  d'autre  mission,  d'autre  idée 
que  celle  d'adoucir  le  sort  de  ceux  qui  voulaient 
être  sauvés  du  désastre,  et  je  m'abstins  de  tout 
reproche,  de  toute  appréciation  des  fautes  com- 
mises ;  maintenant  ils  parlent  haut,  ils  sont  puis- 
sants, ils  menacent.  Je  n'ai  plus  de  raison  pour 
me  taire  avec  eux.  Ils  me  disent  qu'au  lieu  d'ap- 
précier et  de  juger  au  coin  du  feu  leurs  malheu- 
heureux  tâtonnements,  je  devrais  écrire  en  l'hon- 
neur du  gouvernement  de  la  République,  chanter 
apparemment  les  victoires  que  nous  ne  rempor- 
tons pas,  et  fêter  la  prochaine  délivrance  que 
rien  ne  fait  espérer.  .le  n'ai  qu'une  réponse  à 
faire  :  je  ne  sais  pas  mentir;  non-seulement  ma 


PENDANT      LA     GUERRE  149- 

conscience  s'y  oppose,  mais  encore  mon  cer- 
veau, mon  inspiration  du  moment,  ma  plume. 
Si  mes  réflexions  écrites  sont  un  danger  devant 
l'ennemi,  je  les  laisserai  en  portefeuille  jusqu'à 
ce  qu'il  soit  parti. 

Mais  ne  pourrait-on  s'éclairer  entre  soi,  dis- 
cuter et  redresser  au  besoin  son  propre  juge- 
ment, sans  dépit  et  sans  fiel?  —  Impossible! 
l'exaltation  s'en  mêle  et  on  déraisonne. 

Il  n'est  donc  pas  besoin  de  sortir  du  petit  coin 
où  l'on  est  forcé  de  vivre  pour  voir  au  delà  de 
l'horizon  ce  qui  se  passe  en  France  et  même  à 
Paris,  derrière  les  lignes  prussiennes.  Les  uns 
s'excitent  fiévreusement  à  l'espérance,  les  autres 
se  sacrifient  sans  le  moindre  espoir  de  salut. 
J'avoue  qu^à  ces  derniers,  que  je  crois  les  plus 
méritants,  je  ne  demanderai  pas  s'ils  sont  répu- 
blicains :  je  trouve  qu'ils  le  sont.  Quant  à  ceux 
qui  prétendent  accaparer  l'expression  républi- 
caine et  qui  se  montrent  intolérants  et  irritables, 
je  commence  à  douter  d'eux.  Il  y  a  longtemps 
que  leur  manière  d'entendre  la  démocratie  et  de 


160  JOtJHNAL    d'un    voyageur 

pratiquer  la  fraternité  m'est  un  profond  sujet  de 
tristesse. 

Ici,  je  ne  connais  que  des  gens  excellents, 
très-honnétes  et  sincères  Jusqu'à  Tingénuité; 
mais  leur  opinion,  mal  établie,  composée  d'élé- 
ments de  certitude  mal.  combinés,  chauffée  à 
blanc  par  l'exaspération  que  nous  cause  à  tous 
le  malheur  commun,  tourne  à  une  véritable  con- 
fusion de  principes.  Naturellement  on  est  trop 
sous  le  coup  de  mauvaise»  nouvelles  pour  rai- 
sonner, et  chacun  laisse  échapper  le  cri  de  son 
cœur  ou  l'expression  de  son  tempérament.  Je 
comprends  cela,  je  l'excuse,  j'en  partage  l'émo*- 
tion  ;  rentrée  en  moi-même,  je  m'affecte  autant 
du  mal  intérieur  qui  nous  ronge  que  des  maux 
dont  la  guerre  nous  accable. 

Est-il  vrai  que  la  république  Beule  puisse 
sauver  la  France  ? 

Oui,  je  le  crois  fermement  encore,  mais  une 
république  constituée  et  réelle,  consentie,  dé- 
fendue par  une  nation  pénétrée  de  la  grandeur 
de  ses  institutions,  jalouse  de  maintenir  son 


PENDANT     LA      GUERRE  151 

indépendance  au  dedans  comme  au  dehors.  Ce 
n'est  pas  là  ce  que  nous  avons.  Nous  acceptons, 
nous  tolérons  une  dictature  que  je  ne  veux  pas 
juger  encore,  qui  répugne  cependant  à  la  majo- 
rité des  citoyens,  par  ce  seul  fait  qu'elle  est  trop 
prolongée  et  que  le  succès  ne  la  justifie  pas. 
Que  faire  pourtant?  Paris  assiégé  ne  doit  pas 
changer  son  gouvernement,  à  moins  que  Ten* 
nemi  n'y  consente,  et  je  comprends  qu'il  en 
coûte  de  le  lui  demander  tant  qu'on  espère  se 
défendre...  Mais  quand  on  ne  l'espérera  plus? 

On  me  crie  qu'il  ne  faut  pas  supposer  cela. 
Voici  où  l'exaltation  me  parait  funeste.  Dans 
toute  situation  raisonnable,  ne  faut-il  pas  exa** 
miner  le  présent  pour  augurer  de  l'avenir  ?  Les 
optimistes  de  parti  pris  et  les  pessimistes  par 
nature  sont  également  condamnés  à  se  tromper 
toujours.  Les  solutions  de  la  vie  sont  toujours 
imprévues,  toujours  mêlées  de  bien  et  de  mal, 
toujours  moins  riantes  et  moins  irréparables 
qu'on  ne  les  a  envisagées;  quand  on  est  sur  la 
pente  rapide  d'un  précipice,  s'y  jeter  à  corps 


152  JOURNAL     d'un    voyageur 

perdu,  que  ce  soit  vertige  de  terreur  ou  de  témé- 
rité, ne  me  paraît  pas  fort  sage.. Il  vaudrait 
mieux  tâcher  de  se  retenir  ou  de  couler  douce- 
ment au  fond.  Paris  est  peut-être  pris  du  vertige 
de  Taudace  à  l'heure  qu'il  est.  C'est  beau,  c'est 
généreux  ;  mais  n'est-ce  pas  la  fière  et  mâle  ex- 
piation d'une  immense  faute  commise  au  début? 
Ne  fallait-il  pas,  tout  en  acclamant  la  république 
à  l'Hôtel-de-Ville,  demander  à  la  France  de  la 
proclamer?  Elle  l'eût  fait  en  ce  moment-là.  Les 
membres  ne  sont  pas  si  éloignés  du  cœur  qu'ils 
résistent  à  son  élan.  On  avait  quelques  jours 
encore  à  employer  avant  l'investissement,  et 
on  eût  pu  arrêter  l'ennemi  aux  portes  de  Paris 
en  lui  faisant  des  propositions  au  nom  de  la 
France  constituée.  Il  eût  consenti  à  ce  qu'elles 
fussent  ratifiées  par  le  vote  des  provinces  en- 
vahies. 

On  n'avait  pas  le  temps,  dit-on  ;  il  fallait  pré- 
parer la  défense.  Puisqu'on  avait  élu  un  gouver- 
nement spécialement  chargé  de  ce  soin  d'ur- 
gence extrême,  il  fallait  laisser  le  pays  légal 


PENDANT      LA      GUERRE  153 

aviser  au  soin  de  ses  destinées.  Il  y  aurait  eu 
des  formalités  à  abréger,  des  habitudes  politiques 
à  modifier.  Qui  sait  si  nous  ne  serons  pas  forcés 
plus  tard  de  voter  à  plus  court  délai  ?  Il  ne  serait 
pas  mauvais,  en  tout  état  de  cause,  de  corriger 
les  mortelles  lenteurs  de  nos  installations  parle- 
mentaires. 

Nous  voici  donc  livrés  aux  éventualités  d'une 
dictature  jusqu'ici  indécise  dans  ses  moyens 
d'action,  mais  qui  peut  devenir  tyrannique  et 
insupportable  au  gré  des  événements.  Nous  ne 
savons  rien  de  ce  que  cette  autorité  sans  con- 
sécration légale  nous  réserve.  Nous  sommes  sans 
gouvernail  dans  la  tempête,  sans  confiance  par 
conséquent,  et  dans  cette  situation  d'esprit  où 
la  foi  aveugle  est  un  héroïsme  qui  frise  la  folie. 

On  reproche  aux  républicains  d'avoir  fait  de 
la  politique  au  lieu  de  faire  réellement  de  la  dé- 
fense. Ce  serait  de  la  bien  mauvaise  politique, 
même  dans  leur  propre  intérêt.  Us  auraient,  pour 
la  vaine  satisfaction  de  garder  le  pouvoir  durant 
quelques   semaines,  compromis  à  jamais  leur 

9. 


t54  JouftNAii  d'un  voyaobur 

influence  et  sapé  leur  autorité  par  la  base.  Je  ne 
les  crois  pas  capables  d'une  telle  ineptie;  je 
crois  simplement  qu'ils  ont  été  surpris  par  les 
événements,  et  que,  dans  une  fièvre  de  patrio- 
tisme, le  gouvernement  de  Paris  s'est  dévoué, 
sans  espoir  de  vaincre,  à  la  tâche  de  mourir. 

Vous  verrez,  m'écrivent  des  pessimistes,  que 
ces  hommes  voudront  prolonger  la  lutte  pour 
allonger  leur  rôle  et  occuper  la  scène  à  nos  dé- 
pens. Non,  cela  n'est  pas  possible.  Ce  serait  un 
crime,  et  je  crois  à  leur  honneur;  mais  j'avoue 
qu'en  principe  le  rôle  qu'ils  ont  accepté  est  un 
immense  péril  pour  la  liberté  sans  être  une 
garantie  pour  la  délivrance,  et  que,  sous  pré- 
texte de  guerre  aux  Prussiens,  beaucoup  de 
Français  mauvais  ou  incapables  peuvent  satis- 
faire leurs  passions  personnelles,  ou  nous  jeter 
dans  les  derniers  périls.  Du  pouvoir  personnel 
qui  nous  a  perdus,  nous  pouvons  tomber  dans 
un  pire;  il  suffirait  qu'il  fût  égal  en  impré- 
voyance et  en  incapacité  pour  nous  achever.  Il 
y  a  un  mot  banal,  insupportable,  qui  sort  de 


P8HDANT     LA      GUERRE  155 

toutes  les  bouches  et  qui  est  le  cri  de  détresse 
de  toutes  les  opinions  : 

,^    On  est  las»  on  est  irrité  de  Fentendre,  et  on 
se  le  dit  à  soi<^méme  à  Chaque  instant* . 

Cette  anxiété  augmente  en  moi  quand  je  vois 
des  personnes  exaltées  donner  raison  d'avance  à 
toute  usurpation  de  pouvoir  qui  nous  conduirait 
à  la  victoire  sur  l'ennemi  du  dehors  et  sur  celui 
du  dedans.  Sur  le  premier,  soit;  ici  le  succès 
justifierait  tout,  puisque  le  succès  seiiait  la  preuve 
du  génie  d'organisation  joint  au  courage  moral 
et  au  patriotisme  persévérant.  Attendons,  aidons, 
espérons  1  —  Mais  l'ennemi  du  dedans...  D'abord 
quel  est-il  aujourd'hui  ?  Gomme  on  ne  s*entend 
pas  là^dessuBy  il  serait  bien  à  propos  de  le  dé* 
finir. 

Les  uns  me  disent  : 

—  L'ennemi  de  la  république,  c*est  le  parti  - 
rouge,  ce  sont  les  démagogues,  les  dubistes, 
les  émeutiers. 

Cela  est  très^vagae.  Parmi  ces  impatients^^  il 


156  JOURNAL    D  UN    VOYAGEUR 

doit  y  avoir,  comme  dans  tout  partiy  des  hommes 
généreux  et  braves,  des  bandits  lâches  et  stu- 
pides.  C'est  au  peuple  d'épurer  les  champions  de 
sa  cause,  de  séparer  le  bon  grain  de  l'ivraie; 
s'il  ne  le  fait  pas,  si  les  honnêtes  gens  se  laissent 
dominer  par  des  exploiteurs,  qu'on  les  contienne 
durant  quelques  jours,  leur  égarement  ne  sera 
pas  de  longue  durée.  Beaucoup  d'entre  eux  ou- 
vriront les  yeux  à  l'évidence,  et  se  déferont  eux- 
>  mêmes  de  l'élément  impur  qui  souillerait  leur 
drapeau.  Ils  reviendront,  s'ils  ont  des  plaintes 
à  formuler,  aux  moyens  légaux  ou  aux  manifes- 
tations dignes  et  calmes,  qui  seules  font  autorité 
vis-à-vis  de  l'opinion.  Je  me  résoudrai  difficile- 
ment à  traiter  d'ennemis  ceux  que  la  violence 
des  réactions  a  qualifiés  dHnsurgéSy  de  commu- 
nisteSy  de  partageuXy  selon  [la  peur  ou  la  passion 
du  moment.  Que  ceux  d'aujourd'hui  se  trompent 
ou  non,  s'ils  sont  sincères  et  humains,  ils  sont 
nos  égaux,  nos  concitoyens,  nos  frères. 

—  Ils  veulent  piller  et  brûler,  dites-vous? 

—  Prenez  vos  fusils  et  attendez-les  ;  mais  il  y  a 


PENDANT     LA    GUERRE  157 

vingt  ans  qu'on  les  attend,  il  ne  s'est  produit  que 
des  émeutes  partielles  où  rien  n'a  été  pillé  ni  brûlé 
pour  cause  politique.  S'il  y  a  des  bandits  qui 
exercent  leur  industrie  sous  le  masque  socialiste, 
je  ne  leur  fais  pas  l'honneur  de  les  traiter  d'en- 
nemis. Les  malheureux  qui  au  bagne  expient 
des  crimes  envers  l'humanité  ne  sont  qualifiés 
d'ennemis  politiques  par  aucun  parti.  Laissons 
donc  aux  enfants  et  aux  bonnes  femmes  la  peur 
des  rouges;  on  est  roiÂge^  on  est  avancé^  et  on 
est  paisible  quand  même.  Si  en  dehors  de  cela 
on  est  assassin,  voleur  ou  fou  furieux,  qu'on 
s'attende  à  se  heurter  contre  des  citoyens  im- 
provisés gendarmes.  Il  y  en  aura  plus  que  de 
besoin,  et,  s'il  est  un  parti  à  qui  la  peur  soit 
permise,  c'est  justement  ce  parti  rouge  qui  vous 
fait  trembler,  car  dans  les  réactions  vous  avez 
bien  vu  les  innocents  payer  par  milliers  pour  les 
coupables  en  fuite  ou  pour  les  provocateurs  en 
sûreté.  —  Honnêtes  gens  qui  répétez  cette  bana- 
lité :  Les  rouges  nous  menacent  !  calmez-vous.  Ils 
sont  bien  plus  menacés  que  vous,  et  ils  con- 


158  JOilRItAL     D  UN    VOTAOBUR 

stituetit  en  France  une  infime  minorité  dont 
on  aura  partout  raison  à  un  moment  donné. 
Pourquoi  la  république»  dirent  les  autres, 
ferait^Ue  cause  commune  avec  un  parti  qu'elle 
appelle  aussi  l'ennemi  ?  Ce  parti-^là,  les  républi- 
cains d'ai^ourd'hui  l'appellent  la  réaction.  Il 
faut  bien  se  servir  encore  de  ce  vocabulaire  su* 
ranné;  quand  donc^  hélas  1  en  serons^nous  dé* 
barrasses  ?  Les  réaotiùnmires  se  composent  des 
légitimistes,  des  orléanistes,  des  bonapartistes 
et  des  cléricaux,  qui  sont  ou  légitimistes,  ou 
orléanistes  ou  bonapartistes,  mais  qui  tiennent 
tous  plus  ou  moins  pour  le  principe  d'autorité 
monarchique  et  i:eligieU6e.  La  prétendue  réac* 
tion,  c'est  donc  toute  une  France  par  le  nombre, 
une  majorité  flottante  entre  les  trois  drapeaux 
et  prête  à  se  rallier  autour  de  celui  qui  lui  of- 
frira plus  de  sécurité,  **-  ce  qui  est  prévoyant 
et  rassis,  commerçant,  ouvrier,  industriel,  fonc- 
tionnaire, artiste,  paysan.  Q'est  ce  qu'on  appelle 
la  masse  des  honnêtes  gens^  c'est  ce  qu'il  ne 
faudrait  qualifier  ni  d'honnête  ni  de  malhonnête  ; 


PÉNÔAItT      tA      GtlteftRE  150 

c*est  la  race  calme  ou  craintive  dont  à  mes  yeux 
le  tort  et  le  malheur  sont  de  manquer  d*idéâl 
ou  de  8*y  refuser  de  parti  pris,  car  tout  Français 
est  idéaliste  malgré  lui.  Dans  le  bien  et  le  vrai, 
comme  dans  le  faux  et  le  mauvais,  tout  Français 
poursuit  un  rêve  ef  aspire  à  un  progrès  appro- 
prié à  sa  nature  ;  tout  Français  se  lasse  vite  du 
possible  immédiat  et  cherche  vers  l'inconnu  tme 
route  plus  sûre  que  celle  qu'il  a  parcourue  ; 
tout  Français  veut  être  bien  d'abord,  mieux 
ensuite  et  toujours  mieux. 

Mais  personne  ne  se  connaît,  et  les  innom- 
brables tempéraments  qui  se  rattachent  au  main- 
tien  de  Tordre  à  tout  prix  repoussent  en  prin- 
cipe les  innovations  qu'ils  cherchent  en  fait. 
Pourquoi  les  traiter  d'ennemis  quand  ils  ne  sont 
que  des  attardés  ?  Si  vous  savez  fonder  une  so- 
ciété qui  contienne  les  mauvaises  ambitions 
sans  froisser  les  aspirations  légitimes,  vous  ral- 
lierez à  vous  tout  ce  qui  mérite  d'être  rallié  ; 
cela  était  possible  au  début  de  la  révolution  ac- 
tuelle. Cet  appel  à  tous  au  nom  de  la  patrie  en 


160  JOURNAL     d'un     voyageur 

danger  a  été  noble  et  sincère.  Le  grand  nombre 
a  marché,  ne  refusant  ni  sa   bourse,  ni  son  > 
temps,  ni  sa  vie  ;  mais  l'inquiétude  nous  gagne, 
les  républiques  sont  soupçonneuses,  et  depuis 
la  capitulation  de  Metz  nous  voyons  partout  des 
traîtres.  C'est  l'inévitable  désespérance  qui  suit 
les  désastres;    nous  cherchons  l'ennemi  chez 
nous,  parmi  nous.  Il  y  est  sans  doute,  car  la 
république  est  fatalement  entraînée  à  trouver  des 
résistances  chaque  jour  plus  prononcées,  si  elle 
ne  sauve  pas  le  pays  de  l'invasion.  Le  pourra- 
t-elle  ?  Dans  tous  les  cas,  accuser  et  soupçonner 
est  un  mauvais  moyen.  Il  faudrait  nous  en  dé- 
fendre de  notre  mieux,  nous  en  défendre  le  plus 
possible,  ne  pas  nous  constituer  en  parti  ex- 
clusif, ne  pas  établir  dans  chaque  groupe  une 
petite  église,  ne  pas  faire  de  catégories  de  vain-  ' 
queurs  et  de  vaincus,  car  la  victoire  est  capri- 
cieuse, et  nous  serons  peut-être  avant  peu  les 
vaincus  de  nos  vaincus. 

Est-ce  que  nous  allons  recommencer  la  guerre 
des  personnalités  quand  nous  en  avons  une  au- 


PENDANT      LA      GUERRE  161 

tre  si  terrible  à  faire?  Je  vois  avec  regret  le  re- 
nouvellement des  fonctionnaires  et  des  magis- 
trats prendre  des  proportions  cclossales.  J'aurais 
compris  certains  changements  nécessaires  dont 
l'appréciation  eût  été  facile  à  faire,  mais  tous  ! 
mais  les  colonnes  du  Mom^ewr  remplies  de  noms 
nouveaux  tous  les  jours  depuis  trois  mois!  Y 
avait-il  donc  tant  d'hommes  dangereux,  incor- 
rigibles, imméritants  ?  Quoi  !  pas  un  seul  n'était 
capable  de  servir  son  pays  à  l'heure  du  danger? 
Tous  étaient  résolus  à  le  livrer  à  l'ennemi  !  Je  ne 
suis  pas  pessimiste  au  point  d'en  être  persua- 
dée. J'en  ai  connu  de  très-honnêtes  ;  en  a-t-on 
mis  partout  de  plus  honnêtes  à  leur  place? 
Hélas!  non,  on  me  cite  des  choix  scandaleux, 
que  les  républicains  eux-mêmes  réprouvent  en 
se  voilant  la  face.  Le  gouvernement  ne  peut  pas 
tout  savoir,  disent-ils;  c'est  possible,  mais  le 
gouvernement  doit  savoir  ou  s'abstenir. 

Allons-nous  donner  raison  à  ceux  qui  disent 
que  la  république  est  le  sauve  qui  peut  de  tous 
les  nécessiteux  intrigants  et  avides  qui  se  font 


162  JOURNAL    d'un     voyageur 

un  droit  au  pouvoir  des  déceptions  ou  des  mi* 
sères  qu'un  autre  pouvoir  leur  a  infligées?  Mon 
Dieuy  mon  Dieu  I  la  république  serait  donc  un 
parti,  rien  de  plus  qu'un  parti  !  Ce  n'est  donc 
pas  un  idéal,  une  philosophie^  une  religion?  0 
sainte  doctrine  de  liberté  sociale  et  d'égalité  fra- 
ternelle, tu  reparais  toujours  comme  un  rayon 
d'amour  et  de  vérité  dans  la  tempête!  Tu  es 
tellement  le  but  de  l'homme  et  la  loi  de  l'avenir 
que  tu  es  toujours  le  phare  allumé  sur  le  vais* 
seau  en  détresse,  tu  es  tellement  la  nécessité  du 
salut  qu'à  tes  courtes  heures  de  clarté  pure  tu 
rallies  tous  les  cœurs  dans  une  commotion  d'en-^ 
thousiasme  et  d'espérance  ;  puis  tout  à  coup  tu 
t'éclipses,  et  le  navire  sombre  :  ceux  qui  le  gou- 
vernent  sont  pris  de  délire,  ceux  qui  le  sui** 
vent  sont  pris  de  méfiance,  et  nous  périssons 
tous  dans  les  vertiges  de  l'illusion  ou  dans  les 
ténèbres  du  doute. 

Samedi  5  novembre. 

Il  est  très-malsain  d'être  réduit  à  se  passer 


PENDANT     LA     ODERRS  163 

du  vote.  On  s'habitue  rapidement  à  oublier  qu'il 
est  la  consécration  inévitable  de  tous  nos  efforts 
pour  le  maintien  de  la  république.  Les  esprits 
ardents  et  irréfléchis  semblent  se  persuader  que 
la  campagne  n'apportera  plus  son  verdict  su- 
prême à  toutes  nos  vaines  agitations.  Tu  es  pour^ 
tant  là  debout  et  silencieux,  Jacques  Bonhomme! 
Rien  ne  se  fera  sans  toi,  tu  le  sais  bien,  et  ta  so-^ 
lennelle  tranquillité  devrait  nous  faire  réfléchir. 
Nous  n'avons  pas  compris,  dès  le  principe,  ce 
qu'il  y  avait  de  terrible  et  de  colossal  dans  le 
suffrage  universel.  Pour  mon  compte,  c'est 
avec  regret  que  je  l'ai  vu  s'établir  en  1848  sans 
la  condition  obligatoire  de  l'instruction  gratuite. 
Mon  regret  persiste,  mais  il  s'est  modifié  depuis 
que  j'ai  vu  le  vote  fonctionner  en  se  modifiant 
lui-même  d'une  manière  si  rapide.  J'ai  appris  à 
le  respecter  après  l'avoir  craint  comme  un  grave 
échec  à  la  civilisation.  On  pouvait  croire  et  on 
croyait  qu'une  population  rurale,  ignorante,  choi- 
sirait exclusivement  dans  son  sein  d'incapables 
représentants  de  ses  intérêts  de  clocher.  Elle  fit 


164  JOURNAL     d'un     voyageur 

tout  le  contraire,  elle  choisit  d'incapables  repré- 
sentants de  ses  intérêts  généraux.  Elle  a  marché 
dans  ce  sens,  tenant  à  son  erreur,  mais  enten- 
dant quand  même  on  ne  peut  mieux  les  ques- 
tions qui  lui  étaient  posées.  Elle  a  toujours  voté 
pour  Tordre,  pour  la  paix,  pour  la  garantie  du 
travail.  On  l'a  trompée,  on  lui  a  donné  le  con- 
traire de  ce  qu'elle  demandait;  ce  qu'elle  croyait 
être  un  vote  de  paix  a  été  un  vote  de  guerre. 
Elle  a  cru  à  une  savante  organisation  de  ses  for- 
ces, on  ne  lui  a  légué  que  le  désordre  et  l'im- 
puissance. Nous  lui  crions  maintenant  : 

—  C'est  ta  faute,  Jacques  Bonhomme,  tu  ex- 
pies ton  erreur  et  ton  entêtement. 

Si  Jacques  Bonhomme  avait  un  organe  fidèle 
de  ses  idées,  voici  ce  qu'il  répondrait  : 

—  Je  suis  le  peuple  souverain  de  la  première 
République  et  en  même  temps  le  peuple  impéria- 
liste du  second  Empire.  Vous  croyez  que  je  suis 
changé,  c'est  vous  qui  Têtes.  Quand  vous  étiez 
avec  moi,  je  vous  défendais,  même  dans  vos  plus 
grandes  fautes,  même  dans  vos  plus  funestes 


PENDANT      LA      GUERRE  165 

erreurs,  comme  j*ai  défendu  Napoléon  III  jus- 
qu'au bout.  Nous  nous  sommes  brouillés,  vous 
et  moi,  au  lendemain  de  48  ;  vous  Vous  battiez, 
vous  vous  proscriviez  les  uns. les  autres.  On 
nous  a  dit  : 

»  —  L'empire  c'est  la  paix. 

»  Nous  avons  voté  l'empire,  c'est  nous  qui 
punissons  les  partis,  quels  qu'ils  soient.  Nous 
punissons  brutalement,  c'est  possible.  D'où  nous 
sommes,  nous  ne  voyons  pas  les  nuances,  et 
d'ailleurs  nous  ne.  sommes  pas  assez  instruits 
pour  comprendre  les  principes,  nous  n'appré- 
cions que  le  fait.  Arrangez-vous  pour  que  le  fait 
parle  en  votre  faveur,  nous  retournerons  à  vous. 

Le  fait  !  le  paysan  ne  croit  pas  à  autre  chose. 
Tandis  que  nous  examinons  en  critiques  et  en 
artistes  la  vie  particulière,  le  caractère,  la  phy- 
sionomie des  hommes  historiques,  il  n'apprécie 
et  ne  juge  que  le  résultat  de  leur  action.  Dix 
années  de  repos  et  de  prospérité  matérielle  lui 
donnent  la  mesure  d'un  bon  gouvernement.  A 
travers  les  malheurs  de  la  guerre,  ii  n'apeice- 


166  JOURNAL    d'un    voyageur 

vra  pas  les  figures  héroïques.  Je  Tai  vu  lassé  et 
dégoûté  de  ses  grands  généraux  en  1813.  S'il 
eût  été  le  mattre  alors,  l'histoire  eût  changé  de 
face  et  suivi  un  autre  courant.  S'il  est  revenu 
à  la  désastreuse  légende  napoléonienne,  qu'il 
avait  oubliée,  c'est  qu'à  ses  yeux  la  république 
était  devenue  un  fait  désastreux  en  &8. 

Et  plus  que  jamais,  hélas  !  notre  idéal  est 
devenu  pour  lui  un  fait  accablant;  ce  que  le 
paysan  souffre  à  cette  heure,  nous  ne  vou'^ 
Ions  pas  en  tenir  compte,  noua  ne  voulons 
pas  en  avoir  pitié. 

—  Paye  le  désastre,  toi  qui  l'as  voté. 

Voilà  toute  la  consolation  quc^  nous  savons 
lui  donner.  Mon  Dieu!  puisqu'il  faut  qu'il 
porte  le  plus  lourd  fardeau,  n'ayons  pas  la 
cruauté  de  lui  reprocher  sa  ruine  et  son  dé«> 
sespoir.  La  république  n'est  pas  encore  une 
chose  à  sa  portée;  qui  donc  la  lui  aurait  en** 
seignée  jusquHci?  Elle  n'a  fait  que  disputer^ 
souffrir,  lutter  jusqu'à  la  mort  sous  ses  yeux,  et 
il  est  le  j  uge  sans  oreilles  qui  veut  palper  des  preoi» 


PENDANT      LA      GUERRE  167 

ves.  Il  ne  se  paye  pas  de  gloire,  il  ne  croit  pas 
aux  promesses  ;  il  lui  faut  la  liberté  individuelle 
et  la  sécurité.  11  se  passe  volontiers  des  secours 
et  des  encouragements  de  la  science  ;  il  ne  les 
repousse  plus,  mais  il  veut  accomplir  lui*-méme 
et  avec  lenteur   son  progrès  relatif. 

•^  Laissez*moi  mon  champ ,  dit*il,  je  ne  vous 
demande  rien. 

Nul  n'est  plus  facile  k  gouverner,  nul  n'est 
plus  impossible  à  persuader.  Il  veut  avoir  le 
droit  de  se  tromper,  même  de  se  nuire  ;  il  est 
têtu,  étroit,  probe  et  fier. 

Son  idéal,  s'il  en  a  un,  c'est  l'individualisme. 
Il  le  pousse  à  l'excès,  et  longtemps  encore  il  en 
Mra  ainsi.  Il  est  un  obstacle  vivant  au  progrès 
rapide,  il  le  subira  toujours  plus  qu'il  ne  le  re« 
cevra  ;  mais  ce  qui  est  démontré  le  saisit.  Qu'il 
voie  bien  fonctionner»  il  croit  et  fonctionne  s 
rien  sans  cela*  Je  comprends  que  ce  corps,  qui 
est  le  nôtre,  le  corps  physiologique  de  la  France, 
gène  notre  âme  ardente;  mais,  si  nous  nous 
crevons  le  ventare,  il  ne  nous  poussera  pas  pour 


168  JOURNAL    D*UN    VOYAGEUR 

cela  des  ailes.  Il  faut  donc  en  prendre  notre 
parti,  il  faut  aimer  et  respecter  le  paysan  quand 
même. 

Guenille,  si  l'on  veut,  ma  gnenille  m'est  chère. 

Nous  devons  à  la  brutalité  de  ses  appétits  la 

remarquable  oblitération  qui  s'est  faite,  depuis 
vingt  ans  surtout,  dans  notre  sens  moral.  Nous 
avons  donc  grand  sujet  de  nous  plaindre  des 
immenses  erreurs  où  l'esprit  de  bien-être  et  de 
conservation  nous  a  fourvoyés.  De  là,  chez  ceux 
qui  protestaient  en  vain  contre  ce  courant  trou- 
blé, un  grand  mépris,  une  sorte  de  haine  dou- 
loureuse, une  protestation  que  je  vois  grandir 
contre  le  suffrage  universel.  Je  ne  sais  si  je  me 
trompe,  la  république  nouvelle  aimerait  à 
l'ajourner  indéfiniment,  elle  songerait  même  à 
le  restreindre  ;  elle  reviendrait  à  l'erreur  funeste 
qui  l'a  laissée  brisée  et  abandonnée  après  avoir 
provoqué  le  coup  d'État  ;  pouvait-il  trouver  un 
meilleur  prétexte  ?  Encore  une  fois,  les  républi- 


PENDANT     LA      GUERRE  169 

cains  d'aujourd'hui  n'ont-ils  rien  appris?  sont- 
ils  donc  les  mêmes  qu'à  la  veille  de  décembre? 
Espérons  qu'ils  ne  feront  pas  ce  que  je  crains 
de  voir  tenter.  Le  suffrage  universel  est  un 
géant  sans  intelligence  encore,  mais  c'est  un 
géant.  Il  vous  semble  un  bloc  inerte  que  vous 
pouvez  franchir  avec  de  l'adresse  et  du  courage. 
Non  :  c'est  un  obstacle  de  chair  et  de  sang  ;  il 
porte  en  liii  tous  les  germes  d'avenir  qui  sont  en 
vous.  C'est  quelque  chose  de  précieux  et  d'irri- 
tant, de  gênant  et  de  sacré,  comme  est  un  en- 
fant lourd  et  paresseux  que  l'on  se  voit  forcé  de 
porter  jusqu'à  ce  qu'il  sache  ou  veuille  marcher. 
Le  tuerez-vous  pour  vous  débarrasser  de  lui? 
Mais  sa  mort  entraînerait  la  vôtre.  Il  est  im- 
mortel comme  la  création,  et  on  se  tue  soi- 
même  en  s'attaquant  à  la  vie  universelle.  Puis- 
qu'en  le  portant  avec  patience  et  résignation 
vous  devez  arriver  à  lui  apprendre  à  marcher 
seul,  sachez  donc  subir  le  châtiment  de  votre 
imprudence,  vous  qui  l'avez  voulu  contraindre 
à  marcher  dès  le  jour  de  sa  naissance.  C'est  là 

10 


170  JOURNAL      d'un     voyageur 

OÙ  la  politique  proprement  dite  a  égaré  les  chefs 
de  parti.  On  s'est  persuadé  qu'en  affranchissant 
la  volonté  humaine  sans  retard  et  sans  pré- 
caution, on  avait  le  peuple  pour  soi.  C'a  été 

le  contraire.  Retirer  ce  que  vous  avez  donné 
serait  lâche  et  de  mauvaise  foi,et  puis  le  moyen  ? 

—  Essaye  donc  !  dit  tout  bas  Jacques  Bon- 
homme. 

C'est  que  Jacques  Bonjiiomme  sait  voter  à  pré- 
sent, et  ce  n'est  pas  nous  qui  avons  eu  l'art  de  le 
lui  apprendre.  On  l'a  enrégimenté  par  le  honteux 
et  coupable  engin  des  candidatures  officielles,  et 
puis  peu  à  peu  il  s'est  passé  de  lisières  ;  il  ne 
marche  peut-être  pas  du  bon  côté,  mais  il  mar- 
che avec  ensemble  et  comme  il  l'entend.  Il  votait 
d'abord  avec  son  maître,  à  présent  il  se  soucie 
fort  peu  de  l'opinion  de  son  maître.  Il  a  la  sienne^ 
et  fait  ce  qu'il  veut.  Ce  sera  un  grand  spectacle 
lorsque,  sortant  des  voies  trompeuses  et  ne  se 
trompant  plus  sur  la  couleur  des  phares,  il  avan- 
cera vers  le  but  qui  est  le  sien  comme  le  nôtre. 
Aucun  peuple  libre  ne  saura  voter  comme  le 


t^ENDANT     LA     GUERRE  171 

peuple  de  France,  car  déjà  il  est  plus  indépen- 
dant  et  plus  absolu  dans  l'exercice *de  son  droit 
que  tout  autre. 

L'instrument  créé  par  nous  pour  nous  mener 
au  progrès  social  est  donc  solide  ;  sa  force  edt 
telle  que  nous  ne  pourrions  plus  y  porter  la  main. 
Nous  avons  fait  trop  vite  une  grande  chose; 
elle  est  encore  redoutable,  parfois  nuisible,  mais 
elle  existe  et  sa  destiné»  est  tracée,  elle  doit  ser- 
vir la  vérité.  Née  d'un  grand  élan  de  nos  âmes, 
eUe  est  une  création  impérissable,  et  le  jour  où 
cette  lourde  machine  aura  mordu  dans  le  rail, 
elle  sera  une  locomotive  admirable  de  rectitude, 
comme  elle  est  |iéjà  admirable  de  puissance. 
C'est  alors  qu'elle  jouera  dans  l'histoire  des  peu- 
ples un  rôle  splendide,  et  fermera  l'âge  des  ré- 
volutions violentes  et  des  usurpations  iniques. 
Tandis  que  l'imagination  exaltée  et  la  profonde 
sensibilité  de  la  France,  éternelles  et  incorrigi- 
bles, je  l'espère,  ouvriront  toujours  de  nou- 
veaux horizons  à  son  génie,  Jacques  Bonhomme, 
toujours  patient,  toujours  prudent,  s'approchant 


172  JOURNAL     d'un     voyageur 

de  l'urne  avec  son  sourire  de  paternité  narquoise, 
lui  dira  : 

—  C'est  trop  tôt,  ou  c'est  trop  de  projets  à  la 
fois  ;  nous  verrons  cela  aux  prochaines  élections. 
Je  ne  dis  pas  non  ;  mais  il  ne  me  plaît  pas  en- 
core. Vous  êtes  le  cheval  qui  combat,  je  suis  le 
bœuf  qui  laboure. 

Il  pourrait  dire  aussi  et  il  dira  quand  il  saura 
parler  :  y 

—  Vous  êtes  l'esprit,  je  suis  le  corps.  Vous  êtes 
le  génie,  la  passion,  l'avenir  ;  je  suis  de  tous  les 
temps,  moi  ;  je  suis  le  bon  sens,  la  patience,  la 
règle.  Vouloir  nous  séparer,  détruire  l'un  de  nous 
au  profit  de  l'autre,  c'est  nous  tuer  tous  les  deux. 
Où  en  seriez-vous,  hommes  de  sentiment,  re- 
présentants çle  ridée,  si  vous  parveniez  à  m'a- 
néantir?  Vous  vous  arracheriez  le  pouvoir  les 
uns  aux  autres;  vos  républiques  et  vos  monar- 
chies seraient  un  enchaînement  de  guerres<;iviles 
où  vous  nous  jetteriez  avec  vous,  et  où,  sans  la 
liberté  du  vote,  nous  serions  encore  les  plus 
forts.  Cette  force  irrégulière,  ce  serait  la  jacque- 


PENDANT      LA      GUERRE  173 

• 

rie.  Nous  ne  voulons  plus  de  ces  déchirements  ! 
Grâce  à  notre  droit  de  citoyens,  nous  nous  som- 
mes entendus  d'un  bout  de  la  France  à  l'autre, 
nous  ne  voulons  plus  nous  battre  les  uns  contre 
les  autres.  Nous  voulons  être  et  nous  sommes  le 
frein  social,  le  pouvoir  qui  enchaîne  les  passions 
et  qui  décrète  l'apaisement. 

Et  cela  est  ainsi  déjà  lourdement,  brutalement 
peut-être,  mais  providentiellement.  Non,  non! 
ne  touchez  pas  au  vote,  ne  regrettez  pas  d'avoir 
fondé  la  souveraine  égalité.  Le  peuple,  c'est  votre 
incarnation  !  Vous  vous  êtes  donné  un  compa- 
gnon qui  vous  contrarie,  qui  vous  irrite,  qui  vous 
blesse  :  injuste  encqre,  il  méconnaît,  il  renie  la 
république,  sa  mère  ;  mais,  si  sa  mère  l'égorgé, 
vaudra-t-elle  mieux  que  lui  ?  A  présent  d'ailleurs, 
elle  l'essayerait  en  vain.  L'enfant  est  devenu  trop 
fort.  Vous  auriez  la  guerre  du  simple  contre  le 
lettré,  du  muet  contre  Vavocaty  comme  ils  disent, 
une  guerre  atroce,  universelle.  Le  vote  est  l'exu- 
toire  ;  fermez-le,  tout  éclate  ! 

10, 


174  .  JOURNAL    D'UN    VOYAGEUR 


Nohant,  6  novembre. 

Me  voilà  revenue  au  nîd.  Je  me  suis  échappée, 
ne  voulant  pas  encore  amener  la  famille  ;  je  re- 
tournerai ce  soir  à  La  Châtre,  et  je  reviendrai 
demain  ici.  J'en  suis  partie  il  y  a  deux  mois  par 
une  chaleur  écrasante,  j'y  reviens  par  un  froid 
très-vif.  Tout  s'est  fait  brutalement  cette  année. 
—  Pauvre  vieux  Nohant  désert,  silencieux,  tu  as 
l'air  fâché  de  notre  abandon.  Mon  chien  ne  me 
fait  pas  le  moindre  accueil,  on  dirait  qu'il  ne  me 
reconnaît  pas  :  que  se  passe-t-il  dans  sa  tête  ?  Il 
a  eu  froid  ces  jours-ci,  il  me  boude  d'avoir  tant 
tardé  à  revenir.  Il  se  presse  contre  mon  feu  et  ne 
veut  pas  me  suivre  au  jardin.  Est-ce  que  les  chiens 
eux-mêmes  ne  caressent  plus  ceux  qui  les  négli- 
gent ?  Au  fait,  s'il  est  mécontent  de  moi,  com- 
ment lui  persuaderais-je  qu'il  ne  doit  pas  l'être  ? 
J'attise  le  feu,  je  lui  donne  un  coussin  et  je  vais 
me  promener  sans  lui.  Peut-être  me  pardon- 
nera-t-il. 


J 


PENDAJYT     LA     GOElRitlË  175 

Le  jardîn  que  j^ai  laissé  desséché  a  reverdi  et 
refleuri  comme  s'il  avait  le  temps  de  s*amuser 
avant  les  gelées.  Il  a  repoussé  des  roses,  des 
anémones  d'automne,  des  mufliers  panachés, 
des  nigelles  d'un  bleu  charmant,  des  soucis  d'un 
jaune  pourpre.  Les  plantes  frileuses  sont  rangées 
dans  leur  chambre  d'hiver.  La  volière  est  vide, 
la  campagne  muette  ^  Y  reviendrons-nous  pour  y 
rester?  La  maison  sera-t-elle  bientôt  un  pauvre 
tas  de  ruines  comme  tant  d'autres  sanctuaires  de 
famille  qui  croyaient  durer  autant  que  la  famille? 
Mes  fleurs  serônt-êlles  piétinées  par  les  grands 
chevaux  du  Mecklémbourg  ?  Mes  vieux  arbres 
seront-ils  coupés  pour  chauffer  les  jolis  pieds 
prussiens?  Le  major  Boum  ou  le  caporal  Schlag 
coucheront-ils  dans  mon  lit  après  avoir  jeté  au 
vent  mes  herbiers  et  mes  paperasses  ?  Eh  bien  ! 
Nohant  à  qui  je  viens  dire  bonjour,  silence  et 
recueillement  où  j'ai  passé  au  moins  cinquante 
ans  de  ma  vie,  je  te  dirai  peut-être  bientôt  adieu 
pour  toujours.  En  d'autres  circonstances,  c'eût 
été  un  adieu  déchirant;  mais  si  tout  succombe 


176  JOURNAL     d'un    voyageur 

avec  toi,  le  pays,  les  affections,  l'avenir,  je  ne 
serai  point  lâche,  je  ne  songerai  ni  à  toi  ni  à  moi 
en  te  quittant!  J'aurai  tant  d'autres  choses  à 
pleurer  ! 


Nohant,  7  novembre. 

J'y  reviens  à  midi.  J'installe  Fadet  auprès  du 
feu,  et  je  me  mets  à  écrire  dans  ma  chambre  sur 
mes  genoux,  il  fait  trop  froid  dans  la  bibliothè- 
que.  Il  boude  toujours,  Fadet.  Il  me  regarde 
d'un  air  triste  ;  peut-être  est-il  mécontent  de  ce 
que  je  reviens  seule,  peut-être  s'imagine-t-il  que 
je  ne  veux  pas  ramener  mes  petites-filles,  peut- 
être  craint-il  d'être  abandonné  aux  Prussiens,  si 
l'on  s'en  va  encore  !  Il  y  a  là  un  mystère  ;  c'est 
la  première  fois  qu'il  ne  me  dévore  pas  de  ca- 
resses après  une  absence.  Il  fait  un  froid  noir, 
mes  mains  se  roidissent  en  écrivant.  Que  de  souf- 
frances pour  ceux  qui  couchent  dehors  !  Les  offi- 
ciers peuvent  se  préserver  un  peu  ;  mais  le  sim- 
ple troupier,  le  mobile  à  peine  vêtu!  ils  ont 


PENDANT      LA      GUERRE  177 

encore  des  habits  de  toile,  et  déjà  ils  n'ont  plus 
de  souliers.  Pourqi^oi  cette  misère  quand  nous 
avons  fait  et  au  delà  tous  les  frais  de  leur 
équipement  ? 

En  ce  moment,  on  s'occupe  à  La  Châtre  de 
faire  des  gilets  de  laine  pour  les  mobilisés.  Les 
femmes  quêtent,  cousent  et  donnent.  On  s'in- 
génie pour  se  procurer  l'étoffe,  on  n'en  trouve 
qu'avec  des  peines  infinies,  les  chemins  de  fer 
se  refusant,  par  ordre,  au  transport  des  denrées 
qui  ne  sont  pas  directement  ordonnancées  par 
le  gouvernement,  ou  ne  voulant  répondre  de 
rien  ;  on  manque  de  tout.  La  confiance  dans  les 
administrations  militaires  est  telle  qu'on  donne 
ces  vêtements  aux  mobilisés  de  la  main  à  la 
main!  Tant  d'autres  malheureux  n'ont  jamais 
reçu,  nous  dit-on,  les  secours  qui  leur  étaient 
destinés  ! 

Pas  de  nouvelles  aujourd'hui,  calme  plat  au 
milieu  de  la  tempête.  On  est  tout  étonné  quand 
un  jour  se  passe  sans  apporter  un  malheur  nou- 
veau. 


178  JOURNAL     d'un    voyageur 


Mardi  8. 

L'armistice  est  rejeté,  c'est  la  guerre  à  mort. 
Préparons-nous  à  mourir.  —  Fadet  me  fait  beau- 
coup d'amitiés  aujourd'hui.  Il  sait  l'heure  à  la-* 
quelle  j'arrive,  il  m'attendait  à  la  porte.  — Tu  es 
fou,  mon  pauvre  chien,  tout  va  plus  mal  que 
jamais.  J'écris  quinze  lettres,  et  je  retourne  à  la 
ville  par  un  froid  atroce. 


Nohànt,  mercredi  9. 

Je  reviens  au  son  de  la  cloche  des  morts.  On 

.f 

enterre  la  vieille  bonne  de  mon  fils.  Hier  soir, 
un  de  nos  domestiques  a  failli  se  tuer  ;  il  a  la 
figure  toute  maculée.  Il  semble  que  tout  soit 
comme  entraîné  à  prendre  fin  en  même  temps. 
On  n'entend  parler  que  d'accidents  effroyables, 
de  maladies  foudroyantes.  On  dirait  que  la  raison 
de  vivre  n'existe  plus  et  que  tout  se  brise  comme 
de  soi-même.  D'aucun  point  de  l'horizon,  le  salut 


PENDANT     LA    GUERRE  179 

ne  veut  apparaître  ;  quelles  ténèbres  !  —  Paris 
va  donc  braver  plus  que  jamais  les  horreurs  du 
siège,  et  l'espoir  de  le  délivrer  s'éloigne  !  Cette 
fois  il  a  tort,  ou  il  est  indignement  abusé. 


Jeudi  10. 

Notre  impuissance  semble  s'accuser  de  plus  en 
plus.  Nous  avons  pourtant  une  armée  sur  la 
Loire,  mais  que  fait-elle?  est-ce  bien  une  armée? 
—  Il  neige  déjà  !  la  terre  est  toute  blanche,  des 
arbres  encore  bien  feuillus  font  des  taches  noires 
de  place  en  place.  La  campagne  est  laide  aujour- 
d'hui, sans  effet,  sans  moelleux,  sans  distances. 
La  terre  devient  cruelle  à  l'homme. 

Ah  !  voici  enfin  un  fait  :  Orléans  est  repris  par 
nous  ;  l'ennemi  en  fuite,  poursuivi  jusqu'à  Arte- 
nay.  La  garde  mobile  s'est  bien  battue,  la  ville 
3'est  défendue  bravement.  Pourvu  que  tout  cela 
soit  vrai!  Si  nous  pouvons  lutter,  l'honneuj 
commande  de  lutter  encore  ;  mais  je  ne  crois 
pas,  moi,  que  nous  puissions  lutter  pour  autre 


180  JouiiNAL  d'un  voyageur 

chose.  Nous  sommes  trop  désorganisés,  il  y  aura 
un  moment  où  tout  manquera  à  la  fois.  Ceux  qui 
sont  sur  le  théâtre  ne  savent  donc  pas  que  les 
dessous  sont  sapés  et  ne  tiennent  à  rien  ?  On  se 
soupçonne,  on  s'accuse,  on  se  hait  en  silence. 
La  vie  ne  circule  pas  dans  les  artères.  Nous 
avons  encore  de  la  fierté,  nous  n'avons  plus  de 
sang. 


12. 


La  victoire  se  confirme,  et,  comme  toujours, 
elle  s'exagère.  Le  général  d'Aurelle  de  Paladines, 
singulier  nom,  est  au  pinacle  aujourd'hui.  C'est, 
dit*on,  un  homme  de  fer.  Pauvre  général  !  s'il  ne 
fait  pas  l'impossible,  il  sera  vite  déchu.  Qu'ils 
sont  malheureux,  ces  hommes  de  guerre  !  Étaît-il 
bien  prudent  de proclamerlei  trahison  de  Bazaine? 
Si  elle  est  réelle,  ne  valait-il  pas  mieux  la  cacher 
ou  nous  laisser  dans  le  doute  ? 


PENDANT     LA     GUERRE  131 


Dimanche  13  novembre. 

Nous  voici  tous  revenus  définitivement  au 
bercail.  Définitivement!...  c'est  un  joli  mot  par 
le  temps  qui  court.  Mes  petites  sont  ivres  de 
joie  de  retrouver  leurs  chambres,  leurs  jouets, 
leur  chien,  leur  jardin.  A  cet  âge,  un  jour  de 
joie,  c'est  toujours  !  Leur  gaieté  nous  donne  un 
instant  de  bonheur,  nous  ji'en  avons  plus 
d'autre. 

On  se  demande  si  Ton  pourra  supporter  quel- 
que temps  encore  ce  désespoir  général  sans  de- 
venir fou,  lâche  ou  méchant.  Ceux  qui  sont  fous, 
lâches  ou  méchants  semblent  moins  à  plaindre. 
Leur  délire,  leurs  convoitises,  leur  passion,  sont 
dans  un  état  d'ébullition  qui  les  soutient  sur  le 
flot  ;  écumes  en  attendant  qu'ils  soient  scories, 
ils  flottent  et  croient  qu'ils  nagent  ! 

Tout  entier  à  l'horreur  de  la  réflexion,  celui 

qui  aime  l'humanité  n'a  plus  le  temps  de  s'aimer 

lui-même.  Il  n'a  pas  de  but  personnel,  il  n'a  pas 

11 


182  JOURNAL    d'un    VOYAGEUH 

de  part  de  butin  à  chercher  dans  les  ruines,  il 
souffre  amèrement,  et  il  s'attend  à  souffrir  plus 
encore.  Pauvre  nature  humaine,  dans  quel  état 
d'épuisement  ou  d'exaspération  vas-tu  sortir  de 
cette  torture!  Démence  pour  les  uns,  annîhilement 
pour  les  autres...  Quand  nous  aurons  repoussé  ou 
payé  l'ennemi  du  dehors,  que  serons-nous  ?  où 
trouverons-nous  l'équité  calme,  le  pardon  frater- 
nel, le  désir  commun  de  reconstruire  la  société? 
Et  si  nous  sommestforcés  de  procéder  à  ce  travail 
sous  la  menace  du  canon  allemand  !  Nous  ne 
ferons  certes  rien  de  durable,  et  la  république 
subira  de  si  fortes  dépressions  qu'elle  sera 
comme  une  terre  ravagée  de  la  veille  par  les 
éruptions  volcaniques.  Comme  notre  sol  maté- 
riel, le  sol  politique  et  social  sera  souillé,  stéri- 
lisé peut-être  ! 


i8  norembre. 


M.  deGirardin  conseille  délire  en  quatre  jours 
un  président  par  voie  de  plébiscite.  Certes  c'est 


t>fiNDÂNT     LA     GUERRE  183 

une  idée,  —  M.  de  Girardin  n'en  manque  jamais, 
—  mais,  malgré  mon  très-grand  respect  pour  le 
suffrage  universel,  je  crois  qu'il  ne  devrait  être 
appelé  à  résoudre  les  questions  par  oui  ou  par 
non  que  sur  la  proposition  des  Assemblées  élues 
par  lui.  Le  travail  de  ces  élections  est  chaque 
fois  pour  lui  un  moyen  de  connaître  et  de  juger 
k  situation.  Ce  sera  son  grand  mode  d'instruc- 
tion et  de  progrès  quand  la  classe  éclairée  sera 
vraiment  en  progrès  elle-même  ;  mais  questionner 
les  masses  à  rimproviste,c'est  souvent  leur  tendre 
un  piège.  Le  dernier  plébiscite  l'a  surabondaig- 
ment  prouvé.  En  ce  moment  de  doute  et  de  dé- 
sespoir, nous  aurions  un  vote  de  dépit  contre 
la  république,  car  elle  porte  tout  le  poids  des 
malheurs  de  la  France;  les  votes  de  dépit  ne 
peuvent  être  bons.  Pourtant,  s'il  û*y  avait  pas 
d'autre  moyen  d'en  finir  avec  une  situation  dé- 
sespérée que  l'on  ne  voudrait  pas  nous  avouer* 
mieux  vaudrait  en  venir  là  que  de  périr; 


184  JouuNAL  d'un   voyageur 


âl  novembre. 

Les  journaux  nous,  satucent  de  la  question 
d'Orient.  On  y  voit  le  point  de  départ  d'une 
guerre  européenne.  Eh  bien!  l'Europe,  qui  nous 
abandonne,  sera  punie  en  attendant  qu'elle  pu- 
nisse  à  son  tour.  C'est  dans  l'ordre.  • 


io  novembre. 

Temps  très-doux  et  même  chaud.  Depuis  quel- 
ques jours,  les  circulaires  ministérielles  nous 
entretiennent  de  petits  combats  où  nous  aurions 
constamment  l'avantage.  La  rédaction  est  toujours 
la  même. 

—  Les  mobiles  ont  eu  de  Ventrain  ! 
Singulière  expression  dans  des  cas  si  graves  ; 

on  dirait  qu'il  s'agit  de  parties  de  plaisir. 

—  Nous  avons  subi  des  pertes  sérieuses,  l'en- 
nemi en  a  fait  de  plus  considérables. 

Le  plus  clair,  c'est  que,  pour  empêcher  l'en- 


PENDANT     LA     GUERRE  185 

nemi  d'envahir  toute  la  France,  on  le  laisse  se 
fortifier  autour  de  Paris,  et  que  nous  arriverons 
trop  tard  au  secours  de  Paris,  si  nous  arrivons  ! 
On  vit  au  jour  le  jour  sur  les  incidents  de  cette 
guerre  de  détails,  c'est  une  sorte  de  calme  re- 
latif qu'on  se  reproche  d'avoir,  et  qu'on  ne  peut 
pas  goûter. 


26  novembre. 

Bonne  lettre  de  Paris,  c'est  une  joie  en  même 
temps  qu'une  douleur  poignante.  Ils  demandent 
si  nous  allons  à  leur  secours!.,.  On  dit  qu'une 
action  décisive  est  imminente.  Ily  a  si  longtemps 
qu'on  le  dit  l 


28. 


Les  insomnies  sont  dévorantes,  on  ne  les 
compte  plus.  Après  toutes  mes  veilles  auprès  de 
mes  enfants  malades  au  printemps,  je  pourrai 
me  vanter  de  n'avoir  guère  dormi  cette  année. 


186  JOUaiTAt    D  UN    VOYAGEUR 

Tous  ces  bans  qui  se  succèdent  si  rapidement 
me  terrifient.  On  appelle  les  homn]ies  mariés 
pour  le  10  décembre.  Plus  on  a  de  bras,  plus 
on  en  demande;  c'est  donc  que  la  situation 
s'aggrave  au  lieu  de  s'améliorer! 


29. 

Départ  de  nos  mobilisés  par  un  temps  triste 
comme  nos  âmes.  Nous  les  attendons  sur  la 
route.  Toute  la  ville  les  accompagne.  Ils  sont 
très-décidés,  très-patriotes,  très-fiers.  On  s'em- 
brasse, on  rentre  les  larmes.  Où  vont-ils?  que 
deviendront-ils?  Ils  ne  le  savent  pas,  ils  sont 
prêts  à  tout.  Il  y  a  un  reflux  d'espoir  et  de  dé- 
vouement. On  croit  que  le  salut  est  encore  pos- 
sible. Je  ne  sais  pourquoi  mon  espoir  est  faible 
et  de  courte  durée.  Je  n'étais  plus  habituée  à 
cette  sombre  disposition.  Je  la  combats  de  mon 
mieux,  et,  comme  tout  le  monde,  je  saisis  avec 
ardeur  la  moindre  lueur  qui  se  montre;  mais 
Quand  elle  s'efface,  on  retombe  plus  bas. 


PENDANT    LA    GUERRE  187 


2  décembre. 

Jour  radieux  au  milieu  de  notre  désespoir. 
Paris  a  fait,  nous  dit*on,  une  sortie  magnifique, 
et  l'armée  de  la  Loire  va  vers  Paris  avec  succès. 
On  rêve  déjà  Paris  débloqué,  Tennemi  en  dé- 
route. Quel  beau  rêve  !  ne  nous  éveillons  pas. 
Laissez-nous,  discoureurs  officiels  !  votre  élo- 
quence n'est  pas  à  la  hauteur  des  choses.  C'est 
de  la  glace  sur  le  feu.  Il  faudrait  être  si  simple, 
au  contraire  !  Nos  petites-filles  nous  voient  heu- 
reux, elles  se  réjouissent  de  la  prochaine  déli- 
vrance de  Paris,  qu'elles  n'ont  jamais  vu,  mais 
qui  est  pour  elles  comme  une  île  enchantée  que 
nos  amis  et  nos  enfants,  partis  hier,  vont  déli- 
vrer des  ogres  et  des  monstres  de  même  sorte. 


4  décembre,  dimanche. 


La  joie  n'est  pas  de  longue  durée  !  On  nous 
dit  que  nous  avons  perdu  toutes  nos  positions 


188  JOURNAL    d'un    voyageur 

sur  la  Loire.  On  ne  publie  pas  les  dépêches, 
elles  sont  trop  décourageantes.  Il  paraît  qu'on 
avait  exagéré  beaucoup  le  succès,  et  nous  avons 
encore  été  dupés  !  Pourquoi  nous  tromper  après 
avoir  tant  crié  contre  les  trompeurs  du  régime 
précédent?  —  Il  fait  atrocement  froid.  La  neige 
épaisse  et  collante  empêche  de  marcher.  Gela 
ressemble  a  une  campagne  de  Russie  pour  nos 
soldats. 


r»  décembre. 

On  nous  cache  une  défaite  sérieuse.  On  dit 
que  l'armée  se  replie  en  bon  ordre.  Nous  ne 
sommes  pas  si  loin  du  théâtre  des  événements 
que  nous  ne  sachions  le  contraire.  On  nous 
trompe,  on  nous  trompe  !  comme  si  on  pouvait 
tromper  longtemps  !  Le  gouvernement  a  le  ver- 
tige. 


PENDANT    LA     GUERRE  189 


6  décembre. 

Encore  plus  froid,  20  degrés  dans  la  nuit,  et 
nos  soldats  couchent  dans  la  neige  !  Nos  mobi- 
lisés sont  atrocement  logés  à  Châteauroux  dans 
une  usine  infecte,  ouverte  à  tous  les  vents.  Les 
chefs  sont  à  l'abri  et  disent  qu'il  faut  aguerrir 
ces  enfants  gâtés.  Chaque  nuit,  il  y  en  a  une 
vingtaine  qui  ont  les  pieds  gelés  ou  qui  ne  s'é- 
veillent  pas.  Morts  de  froid  littéralement  !  C'est 
infâme,  et  c'est  comme  cela  partout  !  Avant  de 
les  mener  à  la  mort,  on  leur  fait  subir  les  tor- 
tures de  l'agonie. 

7  décembre. 

Ce  soir,  dépêche  insensée  !  Je  le  sentais  bien 
que  le  malheureux  général  qui  a  repris  Orléans 
payerait  cher  sa  courte  gloire  !  Orléans  est  de 
nouveau  aux  Prussiens.  Notre  camp  est  aban- 
donné ;  nous  perdons  un  matériel  immense,  nos 

canons  de  marine,  des  munitions  considérables; 

11. 


190  JOURNAL    d'un    voyageur 

notre  armée  est  en  fuite.  Selon  le  général,  le 
ministre  a  manqué  de  savoir  et  de  jugement  ;  le 
camp  était  mal  placé,  impossible  à  garder,  et 
les  troupes,  déclarées  hier  si  vaillantes,  ont  plié 
et  ne  peuvent  inspirer  aucune  confiance  ;  tout 
cela  est  exposé  par  le  ministre  lui-même,  mais 
sur  un  ton  d'amour-propre  blessé  qui  nous  livre 
à  tous  les  commentaires  ;  il  termine  par  cette 
phrase  étrange  : 
Le  public  appréciera, 

—  Le  public  !  c'est  ainsi  que  ce  jeune  avocat* 
parle  à  la  France!  Se  croit-il  sur  un  théâtre? 
Non,  il  a  voulu  dire  : 

La  cour  appréciera. 

—  Il  se  croit  à  l'audience  !  Est-ce  là  un  lan- 
gage sérieux  quand  on  ne  craint  pas  de  tenir 
entre  ses  mains  le  sort  dé  son  pays?  Sile  gé- 
néral qui  n'obéit  pas  est  coupable,  pourquoi 
ne  pas  insister  pour  qu'il  obéisse?  Si  vous  êtes 
certain  qu'il  se  trompe,  pourquoi  lui  envoyer  un 
ordre  qui  l'autorise  à  se  tromper?  Mais  si  le  camp 
qu'il  faut  abandonner  d'une  manière  si  désas- 


PENDANT    LA    GUERRE  191 

treuse  était  dans  une  situation  déplorable,  à  qui 
,  la  faute  ?  Si  les  armements  qu'on  y  a  accumulés 
avec  tant  de  peine  et  de  dépense  tombent  entre  . 
les  mains  de  l'ennemi,  quels  conseils  a  donc  pris 
ce  jeune  orateur,  qui  s'est  imaginé  apparemment, 
un  beau  matin,  être  le  général  Bonaparte  ?  On  a 
lieu  de  craindre  qu'il  ne  soit  que  Napoléon  IV. 
Il  s'en  lave  les  mains,  le  public  appréciera  I  — 
Il  y  aura  donc  un  public  seul  compétent  pour 
juger  entre  sa  science  militaire  et  celle  d'un  gé- 
néral qu'hier  encore  il  nous  donnait  comme  une 
trouvaille  de  son  génie  !  Ou  vous  vous  êtes  cruel- 
lement   trompé   hier,  ou  vous   vous  trompez 
crueHement  aujourd'hui.  C'est  un  aveu  d'igno- 
rance ou  d'étourderie  que  votre  emphase  ne 
vous  empêche  pas  de  faire  ingénument.  Je  ne 
sais  ce  qu'en  pensera  le  public,  mais  je  sais  que 
les  familles  en  deuil  ne  vous  jugeront  pas  avec 
indulgence.  Général,  vous  seriez  mis  à  la  retraite 
par  le  chef  du  gouvernement  ;  chef  du  gouverne- 
ment, vous  vous  conservez  au  pouvoir  :  voilà 
des  inconséquences  qui  coûtent  cher  à  la  France! 


192  JOURNAL    d'un    voyageur 

Le  résultat,  c'est  que  deux  cent  mille  hommes 
de  notre  armée  sont  en  fuite,  —  on  appelle  cela 
'  maintenant  se  replier,  —  et  que  nous  faisons 
une  perte  immense  en  matériel  de  guerre. 

On  parle  d'une  nouvelle  victoire  sous  Paris; 
nous  n'y  croyons  plus,  on  ne  croit  plus  à  rien, 
on  devient  fou.  Nous  sommes  ici  dans  notre 
campagne  muette,  ensevelie  sous  la  neige,  comme 
des  passagers  pris  dans  les  glaces  du  pôle.  Nous 
attendons  les  ours  blancs,  mais  nous  n'avons 
pas  un  fusil  pour  les  repousser.  Bon  public  !  tu 
es  la  part  du  diable. 


8  décembre. 

On  ne  parle  plus  de  Paladines  ni  de  son  armée. 
Le  gouvernement  lance  des  accusations  capitales, 
et,  n'osant  y  donnqr  suite,  passe  à  d'autres 
exercices.  Il  nous  annonce  des  succès  sous  toutes 
réserves^  mais  Rouen  est  pris  ;  on  dit  qu'il  s'est 
livré  pour  de  l'argent.  Eh  bien!  je  n'en  crois 
rien.  11  y  a  un  patriotisme  furieux  et  insulteur 


PENDANT    LA    GUERRE  193 

qui  n'a  plus  de  prise  sur  moi.  Si  Rouen  s'est 
livré,  c'est  qu'on  ne  l'a  pas  aidé  à  se  défendre, 
c'est  Deut-être  qu'on  l'a  indignement  trompé. 

De  notre  côté,  Tennemi  revient  sur  Vierzon  et 
sur  Bourges  ;  si  ces  villes  ouvertes  et  dégarnies 
ne  démontent  pas  les  batteries  prussiennes  à 
coups  de  pierres,  dira-t-on  qu'elles  se  sont  ven- 
dues ?  —  Je  commence  à  m'indigner,  à  me  mettre 
en  colère  sérieusement,  moi  qui  ai  puisé  dans  la 
vieillesse  une  bonne  dose  de  patience;  je  ne 
peux  souffrir  que,  pour  ne  pas  avouer  les  fautes 
de  son  parti,  on  calomnie  son  pays  avec  cette 
merveilleuse  facilité.  Étrange  patriotisme  que 
celui  qui  outrage  la  France  devant'  l'ennemi  ! 

Ce  soir  on  décommande  la  levée  des  hommes 
mariés.  Pourquoi  l'avoir  décrétée? 


9  décembre. 


Petite  dépêche  rendant  compte  d'un  petit  en- 
gagement à  Bois-le-Duc.  Le  général  d'Aurelle  de 
Paladines  a  donné  sa  démission,  ou  on  la  lui  a 


19à  JOURNAL    d'un    voyageur 

fait  donner.  On  a  nommé  quatre  généraux.  Les 
Prussiens  sont  à  Vierzon, depuis  hier  ;  cela,  on 
n'en  parle  pas,  mais  les  passants  qui  fuient,  en- 
tassés avec  leurs  meubles  dans  des  omnibus,  le 
disent  sur  la  route. 

10. 

Grande  panique.  Des  gens  de  Salbris  et  d'Is- 
soudun  passent  devant  notre  porte,  emmenant 
sur  des  charrettes  leurs  enfants,  leurs  meubles 
et  leurs  denrées.  Ils  disent  qu'on  se  batàReuilly. 
Les  restes  de  Tarmée  de  la  Loire  sont  ralliés, 
mais  on  ne'^it  où;  Bourbaki  est  à  Nevers  pour 
se  mettre  à  la  tète  de  quatre-vingt  mille  hommes 
venant  du  Midi  ou  de  cette  déroute,  on  ne  sait. 

11  décembre. 

Le  ministre  de  la  guerre  va,  dit-on,  à  rarraée 
de  la  Loire  pour  la  commander  en  personne. 
J'espère  que  c'est  une  plaisanterie  de  ses  enne- 
mis ;  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  le  gouvcr- 


PENDANT    LA    GUERRE   '  195 

nement  de  Tours  se  sauve  à  Bordeaux  :'  c'est  le 
cinquième  acte  qui- commence.  Le  public  va 
bientôt  apprécier;  la  panique  continue.  Maurice 
va  aux  nouvelles  pour  savoir  s'il  faut  faire  partir 
la  famille.  Nous  avons  des  voisins  qui  font  leurs 
paquets,  mais  c'est  trop  tôt  ;  nos  mobiles  sont 
toujours  à  Châteauroux  sans  armes  et  sans  aucun 
commencement  d'instruction  ;  on  ne  les  y  lais- 
serait pas,  si  l'ennemi  venait  droit  sur  eux,  à 
moins  qu'on  ne  les  oublie,  ce  qui  est  fort  possi- 
ble. Les  nouvelles  de  Paris  sont  très-alarmantes, 
ils  ont  dû  repasser  la  Marne  ;  que  peuvent-ils 
faire,  si  nous  ne  faisons  rien  ? 


12  décembpo. 

Dégel.  Après  tant  de  neige,  c'est  un  océan  de 
boue.  Autre  lit  pour  nos  soldats! 


1 


«N 


La  panique  reprend  et  redouble  autour  de 
nous.  Depuis  que  nous  sommes  personnellement 


196  JOURNAL    d'un    voyageur 

menacés,  nous  sommes  moins  agités,  je  ne  sais 
pourquoi  Je  tiens  à  achever  un  travail  auquel 
je  n'avais  pas  Tesprit  ces  jours-ci,  et  qui  s'éclair- 
cit  à  mesure  que  je  compte  les  heures  qui  me 
restent.  Tout  le  monde  est  soldat  à  sa  manière  ; 
je  suis,  à  la  tête  de  mon  encrier,  de  ma  plume, 
de  mon  papier  et  de  ma  lampe,  comme  un 
pauvre  caporal  rassemblant  ses  quatre  hommes 
à  Tarrière-garde.  —  Les  Prussiens  ont  occupé 
Vierzon  sans  faire  de  mal  ;  ils  y  ont  vendu  des 
cochons  volés;  ils  entendent  le  commerce.  Le 
général  Ghanzy  se  bat  vigoureusement  du  côté 
de  Blois,  cela  paraît  certain.  Châteauroux  est 
encombré  de  fuyards  dans  un  état  déplorable. 
Les  Prussiens  n'auraient  fait  que  traverser  Rouen. 
Le  gouvernement  est  à  Bordeaux. 


14  décembre. 


On  dit  que  l'ennemi  est  en  route  en  partie  sur 
Bourges,  et  que  de  l'autre  côté  il  bombarde  Blois. 
Les  Prussiens  paraissent  vouloir  descendre  la 


PENDANT    LA    GUERRE  197 

Loire  jusqu'à  Nevers,  traverser  le  centre  pour  se 
reformer  à  Poitiers,  c'est-à-dire  envahir  une 
nouvelle  zone  entre  le  Midi  et  Paris.  Nous  devons 
avoir  eu  encore  une  grosse  défaite  entre  Vierzon 
et  Issoudun  ;  on  n'en  parle  pas,  mais  il  y  a  tant 
de  fuyards  et  dans  un  tel  état  d'indiscipline  qu'on 
suppose  un  nouveau  malheur.  Nous  sommes 
sans  journaux  et  sans  dépêches;  le  gouverne- 
ment est  en  voyage.  Ce  soir,  un  journal  nous 
arrive  de  Bordeaux  ;  il  ne  nous  parle  que  de  Tins- 

« 

lallation  de  ces  messieurs. 

15. 

Nous  aurions  repris  Vierzon;  mais  qu'en 
sait-on?  De  Blois,  on  ne  sait  rien.  Le  général 
Chanzy  donne  encore  de  l'espérance.  Il  paraît 
être  résolu,  bien  armé  et  avoir  de  bonnes  troupes. 
Bourbaki  serait  à  Bourges,  occupé  à  rallier  les 
fuyards  du  corps  d'armée  du  centre  de  la  Loire: 
On  dit  qu'ils  ont  tellement  ravagé  la  campagne 
qu'il  ne  reste  plus  un  arbre  autour  de  Bourges. 
C'était  un  riche  pays  maraîcher;  espaliers  et  lé- 


198  JOURNAL    d'un    voyageur 

gumes  seraient  rasés  comme  par  le  feu.  On  an- 
nonce ce  soir  que  Bourbaki  est  reparti  avec  cette 
armée  reformée  à  la  hâte  et  sans  résistance.  Ils 
veulent  bien  se  battre,  ces  pauvres  troupiers,  ils 
veulent  surtout  se  battre.  Ce  qu'ils  ne  supportent 
pas,  ce  que  les  Prussiens  les  plus  soumis  ne 
supporteraient  pas  mieux,  c'est  la  famine,  la 
misère,  la  cruauté  dû  régime  qu'on  leur  impose. 
—  Au  lieu  de  se  rapprocher  de  Paris,  Bourbaki 
aurait  l'intention  d'aller  couper  la  retraite  aux 
Prussiens  vers  la  frontière.  Seraient-ils  en  re- 
traite ?  Et  on  nous  le  cacherait  !  11  y  a  dans  l'atroce 
drame  qui  se  joue  l'élément  burlesque  obligé. 

Passage  de  M.  Gathelineau  à  Ghâteauroux  à  la 
tête  d'un  beau  corps  de  francs-tireurs  qui  disent 
leurs  prières  devant  les  populations,  bien  qu'ils 
ne  soient  ni  Vendéens  ni  Bretons,  et  qu'ils  ne  se 
soient  pas  encore  battus. 

10. 

Calme  plat,  silence  absolu.  Le  repos  est  dans 
Tairo  Le  temps  est  rose  et  gris,  les  blés  poussent 


PENDANT      LA    GUERRE  199 

à  perte  de  vue.  Il  ne  passe  personne,  on  ne  voit 
pas  une  poule  dans  les  champs.  Cette  tranquillité 
extraordinaire  nous  frappe  tellement  que  nous 
nous  demandons  si  la  guerre  est  finie,  s'il  y  a 
eu  guerre,  si  nous  ne  rêvons  pas  depuis  quatre 
mois.  —  Nous  serons  peut-être  envahis  demain. 
Ce  soir,  une  petite  dépêche.  Romorantin  a  été 
traversé  et  rançonné.  Nos  mobiles  ont  donné 
dans  une  escarmouche  et  tiré  quelques  coups  de 
fusil. 


17  décembre. 

« 

Un  mot  d'Alexandre  Dumas  pour  m'apprendre 
la  mort  de  son  père.  Il  était  le  génie  de  la  vie, 
il  n'a  pas  senti  la  mort.  11  n'a  peut-être  pas  su 
que  l'ennemi  était  à  sa  porte  et  assistait  à  sa  der- 
nière  heure,  car  on  dit  que  Dieppe  est  occupé. 
—  Absence  totale  de  nouvelles.  A  la  Châtre,  on 
est  consterné,  on  croit  avoir  entendu  le  canon 
hier  dans  la  soirée.  Dans  la'campagne,  on  l'a  en- 
tendu aussi.  Je  crois  aue  c'a  dû  être  un  tonnerre 


200  JOURNAL    d'un    voyageur 

sourd,  le  ciel  était  noir  comme  de  l'encre.  Il  a 
passé  dans  la  nuit  environ  trois  mille  déserteurs 
de  toutes  armes.  Ils  ont  couché  emmi  les 
champs,  jetant  leurs  fusils,  leurs  bidons,  et  en- 
voyant paître  leurs  officiers. 


18. 

Même  absence  de  nouvelles  officielles.  Le  gou- 
vernement s'installe  à  Bordeaux.  Chanzy  tenait 
encore  il  y  a  trois  jours  autour  de  Vendôme, 
battant  fort  bien  les  Prussiens,  à  ce  qu'on  assure 
et  ceci  paraît  sérieux.  Le  sous-préfet  d'Issoudun 
a  fait  savoir  que  Vierzon  était  occupé  pour  la 
troisième  fois  par  l'ennemi.  Bourbaki  se  serait 
replié  sur  Issoudun,  renonçant  à  défendre  le 
centre  et  se  portant  sur  l'est.  De  toute  façon, 
l'ennemi  est  fort  près  de  nous.  On  s'y  habitue, 
bien  qu'on  n'ait  pas  la  consolation  de  pouvoir 
lui  opposer  la  moindre  résistance.  Il  passera  ici 
comme  un  coup  de  vent  sur  un  étang.  Je  regarde 
mon  jardin  en  attendant  qu'on  mette  les  arbres 


PENDANT    LA    GUERRE  201 

la  racine  en  Tair,  je  dîne  en  attendant  que  nous 
n'ayons  plus  de  pain,  je  joue  avec  mes  enfants 
en  attendant  que  nous  les  emportions  sur  nos 
épaules,  car  on  réquisitionne  les  chevaux,  même 
les  plus  nécessaires,  et  je  travaille  en  attendant 
que  mes  griffonnages  allument  les  pipes  de  ces 
bons  Prussiens. 

19. 

Le  temps  se  remet  au  froid.  Pas  plus  de  nou- 
velles qu'auparavant.  Un  journal  insinue  qu'il  se 
passe  de  grandes  choses  :  c'est  bien  mauvais 
signe!  Toute  la  Normandie  est  envahie.  Ils  ont 
ravagé  le  plus  beau  pays  de  France.  La  Touraine 
est  de  plus  en  plus  menacée.  11  est  difficile  de  se 
persuader  que  tout  aille  bien. 


20. 


Même  silence.  Nous  sommes  si  inquiets  que 
nous  lirions  de  V officiel  aiYec  plaisir.  Sommes- 
nous  perdus,  qu'on  ne  trouve  rien  à  dire  ? 


20â  JOURNAL  d'un    voyageur 


âl  décembre; 

*  On  parle  de  nouveaux  troubles  à  Paris.  Le  parti 
de  la  Commune  songe-t-il  encore  à  ses  affaires 
au  milieu  de  l'agonie  de  la  France?  Il  parait  que 
sa  doctrine  est  de  s'emparer  du  pouvoir  de  vive 
force.  La  dictature  est  la  furie  du  moment^  et 
jamais  la  pitoyable  impuissance  des  pouvoirs 
sans  contrôle  n'a  été  mieux  démontrée.  S'il  nous 
faut  en  essayer  de  nouveaux,  la  France  se  fâ- 
chera ;  elle  garde  le  silence  sombre  de&  explo- 
sions prochaines.  Ce  qui  résulte  de»  mouve- 
ments de  Belleville,  —  on  le»  appelle  ainsi^ 
—  c'est  qu'une  école  très-pressée  de  régner  k 
son  tour  nous  menace  de  nouvelles  aventures. 
Ces  expériences  coûtent  trop  cher.  La  France 
n'en  veut  plus.  Elle  prouve,  par  une  patience 
vraiment  admirable,  qu'elle  réprouve  la  guerre 
civile  :  elle  sait  aussi  qu'il  n'y  en  aura  pas,  parce 
qu'elle  ne  le  veut  pas  ;  mais  aux  premières  élec- 
tions elle  brisera  le»  républicains  ambitieux,  ei; 


PENDANT    LA    GUERRK  203 

peut-être,  hélas  \  la  république  avec  eux.  En  tout 
eas^  elle  n'admettra  plus  de  gouvernement  con* 
quis  à  coups  de  fusil,  pas  plus  de  2  décembre 
que  de  31  octobre.  C'est  se  faire  trop  d'illusions 
que  de  se  croire  maîtres  d'une  nation  comme  la 
nôtre  parce  qu'on  a  enfoncé  par.  surprise  les 
portes  de  l'Hôtel-de-Ville  et  insulté  lâchement 
quelques  hommes  sans  défense.  Je  ne  connais 
pas  les  théories  de  la  Commune  moderne,  je  ne 
les  vois  exposées  nulle  part  ;  mais  si  elles  doi- 
vent s'imposer  par  un  coup  de  main,  fussent-elles 
la  panacée  sociale,  je  les  condamne  au  nom  de 
tout  ce  qui  est  humain,  patient,  indulgent  même 
mais  jaloux  de  liberté  et  résolu  à  mourir  plutôt 
que  d'être  converti  de  force  à  une  doctrine^ 
quelle  qu'elle  soit. 

Le  mépris  des  masses,  voilà  le  malheur  et  le 
crime  du  moment.  Je  ne  puis  guère  me  faire  une 
opinion  nette  sur  ce  qui  se  passe  aujourd'hui 
dans  ce  monde  fermé  qui  s'appelle  Paris  ;  il  nous 
paratt  encore  supérieur  à  la  tourmente.  Nous 
ignorons  s'il  est  content  de  ses  mandataires. 


20/i  JOURNAL    d'un    voyageur 

Toutes  les  lettres  que  nous  en  recevons  sont 
exclusivement  patriotiques.  Si  quelque  plainte 
s'échappe,  c'est  celle  d'être  gouverné  trop  molle- 
ment. C'est  un  malheur  sans  doute,  mais  on  ne 
peut  se  défendre  de  respecter  une  dictature 
scrupuleuse,  humaine  et  patiente.  Il  est  si  facile 
d'être  absolu,  si  rare  et  sr  malaisé  d'être  doux 
dans  une  situation  violente  et  menacée  !  Je  crois 
encore  ce  gouvernement  composé  d'hommes  de 
bien.  Ont-ils  l'habileté,  la  science, pratique?  On 
le  saura  plus  tard  ;  à  présent  nous  ne  voulons 
pas  les  juger,  c'est  un  sentiment  général.  La 
crise  atroce  qu'ils  subissent  nous  les  rend  sacrés. 
D'ailleurs  il  me  semble  qu'ils  professent  avec 
nous  le  respect  de  la  volonté  générale,  puis- 
que après  l'émeute  ils  ont  soumis  leur  réélection 
au  plébiscite  de  Paris.  C'est  aller  aussi  loin  que 
possible  dans  cette  voie,  c'est  aller  jusqu'au 
danger  de  sanctionner  tous  les  autres  plébiscites. 
Le  principe   radicalement   contraire  semble 

m 

gouverner  l'esprit  de  la  Commune,  et,  symptôme 
plus  grave,  plus  inquiétant,  gouverner  l'esprit 


PENDANT    LA    GUERRE  205 

du  parti  républicain  qui  régit  à  cette  heure  le 
reste  de  la  France,  bien  qu'il  soit  l'ennemi  dé- 
claré et  très-irrité  de  la  Commune. 

Ce  parti,  que  nous  pouvons  mieux  juger, 
puisqu'il  nous  entoure,  se  sépare  chaque  jour 
ouvertement  du  peuple,  dans  les  villes  parce 
que  l'ouvrier  est  plus  ardent  que  lui,  dans  les 
campagnes  parce  que  le  paysan  l'est  moins.  Il 
est  donc  forcé  de  réprimer  l'émeute  dans  les 
centres  industriels,  de  redouter  et  d'ajourner  le 
vote  dans  toute  la  France  agricole.  11  est  con- 
traint à  se  défendre  des  deux  côtés  à  la  fois, 
sous  peine  de  tomber  et  d'abandonner  la  tâche 
qu'il  a  assumée  sur  lui  de  sauver  le  territoire. 
Malheureuse  République,  c'est  trop  d'ennemis 
sur  les  bras!  Dans  quel  jour  d'ivresse  nous 
t'avons  saluée  comme  la  force  virile  d'une  nation 
en  danger!  Nous  ne  pouvions  prévoir  que  tu 
essayerais  de  te  passer  de  la  sanction  du  peuple 
ou  que  tu  te  verrais  forcée  de  t'en  passer.  —  Ce 
qui  est  certain  aujourd'hui,  c'est  que  la  déléga- 
tion et  ses  amis  personnels  désirent  s'en  passer, 

12 


206  JOURNAL    D*UN     VOYAGEUR 

et  qu'ils  y  travailleront  au  lendemain  de  la  paci- 
fication, quelle  qu'elle  soit. 

Puissé-je  faire  un  mauvais  rêve  !  mais  je  vois 
i*eparaltre  sans  modification  les  théories  d'il  y  a 
vingt  ans.  Des  théories  qui  ne  cèdent  rien  à 
répreuve  du  temps  et  de  l'expérience  sont 
pleines  de  dangers.  S'il  est  vrai  que  le  progrèt 
doive  s'accomplir  par  l'initiative  de  quelques-uns, 
s'il  est  vrai  qu'il  parte  infailliblement  du  sein 
des  minorités,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la 
violence  est  le  moyen  le  plus  sauvage  ef  le  moins 
sûr  pour  l'imposer.  Que  les  majorités  soient  gé- 
néralement aveugles,  nul  n'en  doute  ;  mais  qu'il 
faille  les  opprimer  pour  les  empêcher  d'être  op- 
pressives, c'est  ce  que  je  ne  comprends  plus. 
Outre  que  cela  me  paraît  chimérique,  je  crois 
voir  là  un  sophisme  effrayant  ;  tout  ce  que,  de- 
puis le  commencement  du  rôle  de  la  pensée  detns 
l'histoire  du  monde,  la  liberté  ft  inspiré  &  ses 
adeptes  pour  flétrir  la  tyrannie,  on  peut  le  re- 
tourner contre  ce  sophisme.  Aucune  tyrannie 
ne  peut  être  légitime,  pas  même  celle  de  l'idéal. 


PENDANT    LA    GUERRE  207 

On  sait  des  gens  qui  se  croient  capables  de  gou' 
verner  le  monde  mieux  que  tout  le  monde,  et 
qui  ne  craindraient  pas  de  passer  par-dessus  un 
massacre  pour  s'emparer  du  pouvoir.  Ils  sont 
pourtant  très-doux  dans  leurs  mœurs  et  incapa- 
bles de  massacrer  en  personne,  mais  ils  chauf- 
fent le  tempérament  irascible  d'un  groupe  plus 
ou  moins  redoutable,  et  se  tiennent  prêts  à 
profiter  de  son  audace.  Je  ne  parle  pas  de  ceux 
qui  sont  poussés  à  jouer  ce  rôle  par  ambition, 
vengeance  ou  cupidité.  De  ceux-là,  je  ne  m'oc- 
cupe  pas  ;  mais  de  très-sincères  théoriciens  ac- 
cepteraient les  conséquences  de  ce  dilemme  : 
«  la  république  ne  pouvant  s'établir  que  par  la 
dictature,  tous  les  moyens  sont  bons  pour  s'em- 
parer de  la  dictature  quand  on  veut  avec  passion 
fonder  ou  sauver  la  république.  » 

—  C'est  une  passion  sainte,  ajoutent-ils,  c'est 
le  feu  sacré,  c'est  le  patriotisme,  c'est  la  volonté 
féconde  sans  laquelle  l'humanité  se  traînera 
éternellement  dans  toutes  les  erreurs,  dans 
toutes  les  iniquités,  dans  toutes  les  bassesses. 


208  JOURNAL  d'un  voyageur 

Le  salut  est  dans  nos  mains  ;  périsse  la  liberté 
du  moment  pour  assurer  l'égalité  et  la  fraternité 
dans  Tavenir!  Égorgeons  notre  mère  pour  lui 
infuser  un  nouveau  sang  ! 

Cela  est  très-beau  selon  vous,  gens  de  tête  et 
main,  mais  cela  répugnera  toujours  aux  gens  de 
cœur;  en  outre  cela  est  impraticable.  On  ne  fait 
pas  revivre  ce  qu'on  a  tué,  et  le  peuple  d'aujour- 
d'hui, fils  de  la  liberté,  n'est  pas  disposé  à 
laisser  consommer  le  parricide.  D'ailleurs  cette 
théorie  n'est  pas  neuve  ;  elle  a  servi,  elle  peut 
toujours  servir  à  tous  les  prétendants  :  il  ne 
s'agit  que  de  changer  certains  mots  et  d'invoquer 
comme  but  suprême  le  bonheur  et  la  gloire  des 
peuples  ;  mais,  comme  malgré  tout  le  seul  pré- 
tendant légitime,  c'est  la  république,  que  n'eus- 
sions-nous pas  donné  pour  qu'elle  fût  le  sau- 
veur !  Il  y  avait  bien  des  chances  pour  qu'elle 
le  fût  en  s'appuyant  sur  le  vote  de  la  France.  La 
France  dira  un  jour  à  ces  hommes  malheureux 
qu'ils  ont  eu  tort  de  douter  d'elle,  et  qu'il  eût 
fallu  saisir  son  heure.  Ils  l'ont  condamnée  sans 


PENDANT    LA    GUERRE  209 

Tentendre,  ils  l'ont  blessée  ;  s'ils  succombent, 
elle  les  abandonnera,  peut-être  avec  un  excès 
d'ingratitude  :  les  revers  ont  toujours  engendré 
l'injustice. 

Mon  appréciation  n'est  sans  doute  pas  sans 
réplique.  Quand  l'histoire  de  ces  jours  confus 
se  fera,  peut-être  verrons-nous  que  la  républi- 
que a  subi  une  fatalité  plutôt  qu'obéi  à  une 
théorie.  L'absence  de  communication  matérielle 
entre  Paris  et  la  France  nous  a  interdit  aux  uns 
et  aux  autres  de  nous  mettre  en  communication 
d'idées;  probablement  le  gouvernement  de  Paris 
a  été  mal  renseigné  par  celui  de  Tours,  parce 
que  celui  de  Tours  a  été  mal  éclairé  par  son  en- 
tourage. En  septembre,  on  était  très-patriote, 
dans  la  région  intermédiaire  de  l'opinion,  et  c'est 
toujours  là  qu'est  le  nombre.  Malheureusement 
autour  des  pouvoirs  nouveaux  il  y  a  toujours  un 
attroupement  d'ambitions  personnelles  et  de 
prétendues  capacités  qui  obstrue  l'air  et  la  lu- 
mière.  Le  parti    républicain   est  spécialement 

exposé  aux  illusions  d'un   entourage  qui  dége- 
la. 


2l0  JOURNAL    D*»N    VOYAGEUR 

nère  vite  en  camaraderie  bruyante,  et  tout  d'up 
coup  la  bohème  y  pénètre  et  Fenvahit.  La 
bohème  n'a  pas  d'intérêt  à  voir  s'organiser  la 
défense  ;  elle  n'a  pas  d'avenir,  elle  n'est  poin* 
pillarde  par  nature,  elle  profite  du  moment,  ne 
met  rien  dan3  ses  poche8,.mais  gaspille  le  temps 
et  trouble  la  lucidité  des  hommes  d'action. 

Que  l'ajournement  indéfini  du  vote  soit  une 
faute  volontaire  ou  inévitable,  la  théorie  qui 
consiste  à  s'en  passer  ou  à  le  miitiler  règne  en 
fait  et  subsiste  en  réalité.  Serait-elle  exposée 
catégoriquement  quand  nous  aurons  repris  pos^ 
session  de  noushmâmes  1  Professée  dans  des  dubs 
qui  souvent  sont  des  coteries,  elle  n'a  pas  de 
valeur,  il  lui  faut  la  grande  lumière;  sera-t^elle 
posée  dans  des  journaux,  discutée  dans  des  as- 
semblées î  —  Il  faudra  bien  l'aborder  d'une  ma- 
nière ou  de  l'autre,  ou  elle  doit  s'attendre  à  être 
persécutée  comme  une  doctrine  ésotérique,  et 
si  elle  a  des  adeptes  de  valeur,  ils  se  devront  à 
eux-mêmes  de  ne  pas  la  tenir  secrète.  Peut-être 
des  journaux  de  Paris  qu'il  ne  nous   est  pas 


pbudant  là  querre  211 

donné   de  lire    ont-ila    déjà   démasqué  leurs 
^tteries. 

Qui  répondra  à  l'attaque?  Les  partisans  du 
droit  divin  plaideront-ils  la  cause  du  droit  popu- 
laire? Us  en  sont  bien  capables,  mais  Toseront- 
ils?  Les  orléanistes,  qui  sont  en  grande  force 
par  leur  tenue,  leur  entente  et  leur  patiente 
habileté,  accepteront-ils  cette  épreuve  du  suf- 
frage universel  pour  base  de  leurs  projets,  eux 
qui  ont  été  renversés  par  la  tbéorie  du  droit 
sans  restriction  et  sans  catégories?  On  verra 
alors  s'ils  ont  marché  avec  le  temps.  Malheureu- 
sement, s'ils  sont  conséquents  avec  eux«*méipe&, 
ils  devront  vouloir  épurer  le  régime  parlemen- 
taire et  rétablir  le  cens  électoral.  Les  républi- 
cains qui  placent  leur  principe  au-des8u&  du 
consentement  dçs  nations  se  trouveraient  doue 
donner  la  main  aux  orléanistes  et  aux  cléricaux? 
Le  principe  contraire  serait  donc  confié  à  la  dé- 
fense des  bonapartistes  exclusivement?  Il  ne 
faudrait  pourtant  pas  qu'il  en  fût  ainsi,  car  le 
bonapartisme  a  abusé  du  peuple  après  l'avoir 


212  JOURNAL    d'un    voyageur 

abusé,  et  c'est  à  lui  le  premier  qu'était  réservé 
le  châtiment  inévitable  de  s'égarer  lui-même 
après  avoir  égaré  les  autres.  Il  pouvait  fonder 
sur  la  presque  unanimité  des  suffrages  une  so- 
ciété nouvelle  vraiment  grande.  Il  a  fait  fausse 
route  dès  le  début,  la  France  l'a  suivi,  elle  s'est 
brisée.  Serait-elle  assez  aveugle  pour  recom- 
mencer  ? 

Ceux  qui  croient  la  France  radicalement 
souillée  pensent  qu'on  peut  la  ressaisir  par  la 
corruption.  J'ai  meilleure  opinion  de  la  France, 
et  si  je  me  méfiais  d'elle  à  ce  point,  je  ne  vou- 
drais pas  lui  faire  l'honneur  de  lui  offrir  la  ré- 
publique. J'ai  entendu^  dire  par  des  hommes 
prêts  à  accepter  des  fontions  républicaines  : 

—  Nous  sommes  une  nation  pourrie.  Il  faut 
que  l'invasion  passe  sur  nous,  que  nous  soyons 
écrasés,  ruinés,  anéantis  dans  tous  nos  intérêts, 
dans  toutes  nos  affections;  nous  nous  relève- 
rons alors!  le  désespoir  nous  aura  retrempés, 
nous  chasserons  l'étranger  et  nous  créerons  chez 
nous  l'idéal. 


PENDANT    LA    GUERRE  213 

C'était  le  cri  de»  douleur  d'hommes  très-géné- 
reux, mais  quand  cette  conviction  passe  à  Tétat 
de  doctrine,  elle  fait  frissonner.  C'est  toujours  le 
projet  d'égorger  la  mère  pour  la  rajeunir.  Grâce 
au  ciel,  le  fanatisme  ne  sauve  rien,  et  l'alchimie 
politique  ne  persuade  personne.  Non,  la  France 
n'est  pas  méprisable  parce  que  vous  la  méprisez  ; 
vous  devriez  croire  en  elle,  y  croire  fermement, 
vous  qui  prétendez  diriger  ses  forces.  Vous  vous 
présentez  comme  médecins,  et  vous  crachez  sur 
le  malade  avant  même  de  lui  avoir  tàté  le  pouls. 
Tout  cela,  c'est  le  vertige  de  la  chute.  Il  y  a 
bien  de  quoi  égarer  les  cerveaux  les  plus  solides, 
mais  tâchons  de  nous  défendre  et  de  nous 
ressaisir.  Républicains,  n'abandonnons  pas  aux 
partisans  de  l'Empire  la  défense  du  principe 
d'affranchissement  proclamé  par  nous,  exploité 
par  .eux;  ne  maudissons  pas  l'enfant  que  nous 
avons  mis  au  monde,  parce  qu'il  a  agi  en  enfant. 
Redressez  ses  erreurs,  faites-les  lui  comprendre, 
vous  qui  avez  le  don  de  la  parole,  la  science  des 
faits,  le  sens  de  la  vie  pratique.  Ce  n'est  pas  aux 


21/l  JOURNAL    d'un  voyageur 

artistes  et  aux  rêveurs  de  vous  dire  comment  on 
influence  ses  contemporains  dans  le  sens  poli* 
tique.  Les  rêveurs  et  les  artistes  n'ont  à  vous 
offrir  que  l'impressionnabilité  de  leur  nature, 
certaine  délicatesse  d'oreille  qui  se  révolte  quand 
vous  touchez  à  faux  l'instrument  qui  parle  aux 
âmes.  Nous  n'espérons  pas  renverser  des  théories 
qui  ne  sont  pas  les  nôtres,  qui  sç  piquent  d'être 
roieuiç  établies  ;  mais  nous  nous  croyons  en  rap- 
port, à  travers  le  temps  et  l'espace,  avec  une 
foule  de  bonnes  volontés  qui  interrogent  leur 
conscience  et  qui  cherchent  sincèrement  à  se 
mettre  d'accord  avec  elle,  Ces  volontés-là  dé- 
fendront la  cause  du  peuple,  lé  suffrage  uni- 
versel ;  elles  chercheront  avec  vous  le  moyen  de 
l'éclairer,  de  lui  faire  comprendre  que  l'intérêt 
de  tous  ne  se  sépare  pas  de  l'intérêt  de  chacun 
N'y  a-t-il  pas  des  moyens  efficaces  et  prompts 
pour  arriver  à  ce  but  ?  Certes  vous  eussiez  dû 
commencer  par  donner  l'éducation,  mais  peut- 
être  l'ignorant  Teût-il  refusée.  Il  ne  tenait  pas  à 
son  vote  alors,  et  quand  on  lui  disait  qu'il  en 


PENDANT     LA     GUERRB  215 

serait  privé  s'il  ne  faisait  pas  instruire  ses  en- 
fants, il  répondait  : 

—  Peu  m'importe. 

Aujourd'hui  ce  n'est  plus  de  même,  le  dernier 
paysan  est  jaloux  de  son  droit  et  dit  : 

—  Si  on  nous  refuse  le  vote,  nous  refusions 
l'impôt. 

C'est  un  grand  pas  de  fait.  Donnez^ui  Tia- 
struction,  il  est  temps.  Fondez  une  véritable  ré- 
publique, une  liberté  sincère,  sans  arrière- 
pensée,  sans  récrimination  surtout.  Ne  mettez 
aucun  genre  d'entrave  à  la  pensée,  décrétez  en 
quelque  sorte  l'idéal,  dites  sans  crainte  qu'il  est 
au-dessus  de  tout;  mais  en  tendez- vous  bien  sof 
ce  mot  au-desstiSf  et  ne  lui  donnez  pas  un  sens 
arbitraire.  La  république  est  au-dessus  du  suf* 
frage  universel  uniquement  pour  l'inspirer  ;  elle 
doit  être  la  région  pure  où  s'élabore  le  progrès, 
elle  doit  avoir  pour  moyens  d'application  le 
respect  de  la  liberté  et  l'amour  de  l'égalité,  elle 
n'en  peut  avouer  d'autres,  elle  n'en  doit  pas 
admettre  d'autres.  Si  elle  cherche  dans  la  cons^ 


216  JOURNAL    d'un    voyageur 

piration,  dans  la  surprise,  dans  le  coup  d'Etat  ou 
le  coup  de  main,  dans  la  guerre  civile  en  un 
mot,  l'instrument  de  son  triomphe,  elle  va  dis- 
paraître pour  longtemps  encore,  et  les  hommes 
égarés  qui  l'auront  perdue   ne    la  relèveront 

jamais. 
Il  en  coûte  à  l'orgueil  des  sectaires  de  se  sou- 

• 

mettre  au  contrôle  du  gros  bon  sens  populaire. 
Ils  ont  généralement  l'imagination  vive,  l'espé- 
rance obstinée.  Ils  ont  généralement  autour 
d'eux  une  coterie  ou  une  petite  église  qu'ils 
prennent  pour  l'univers,  et  qui  ne  leur 
permet  pas  de  voir  et  d'entendre  ce  qui  se 
passe,  ce  qui  se  dit  et  se  pense  de  l'autre 
côté  de  leur  mur.  La  plaie  qui  ronge  les 
cours,  la  courtisanerie  les  porte  fatalement  à 
une  sorte  d'insanité  mentale.  L'enthousiasme 
prédomine,  et  le  jugement  se  trouble.  Cette 
courtisanerie  est  d'autant  plus  funeste  qu'elle  est 
la  plupart  du  temps  désintéressée  et  sincère.^J'ai 
travaillé  toute  ma  vie  à  être  modeste;  je  déclare 
que  je  ne  voudrais  pas  vivre  quinze  jours  entourée 


PENDANT    LA     GUERRE  217 

de  quinze  personnes  persuadées  que  je  ne  peux 
pas  me  tromper.  J-arriverais  p.eut-être  à  me  le 
persuader  à  moi-même. 

La  contradiction  est  donc  hécessaire  à  la  raison 
humaine,  et  quand  une  de  nos  facultés  étouffe 
les  autres,  il  n'y  a  qu'un  remède  pour  nous  re- 
mettre en  équilibre,  c'est'  qu'au  nom  d'une 
faculté  opposée  nous  soyons  contenus,  corrigés 
au  besoin.  La  grandeur,  la  beauté,  le  charme  de 
la  France,  c'est  l'imagination  ;  c'est  par  consé- 
quent son  plus  grand  péril,  la  cause  de  ses  excès, 
de  ses  déchirements  et  de  ses  chutes.  Quand 
nous  avons  demandé  avec  passion  le  suffrage 
universel,  qui  est  vraiment  un  idéal  d'égalité, 
nous  avons  obéi  à  l'imagination,  nous  avons 
acclamé  cet  idéal  sans  rien  prévoir  des  lourdes 
réalités  qui  allaient  le  tourner  contre  nos  doc- 
trines ;  ce  fut  notre  nuit  du  A  août.  Il  s'est  mis 
tout  d'un  coup  à  représenter  l'égoïsmeetlapeur; 
il  a  proclamé  l'empire  pour  se  débarrasser  de 
Tanarchie  dont  nos  dissentiments  le  menaçaient. 
11  n'a  pas  voulu  limiter  le  pouvoir  auquel  il  se 


218  JOURNAL    d'un     voyageur 

livrait  ;  tout  au  contraire  il  Fa  exagéré  jusqu'à  lui 
donner  un  blanc-seing  pour  toutes  les  erreurs 
où  il  pourrait  tomber.  Cet  aveuglement  qui  vous 
irrite  aujourd'hui,  c'est  pourtant  la  preuve  d'une 
docilité  que  la  république  sera  heureuse  de  ren- 
contrer quand  elle  sera  dans  le  vrai. 

Avons-nous  d'ailleurs  le  droit  de  dire  que  les 
masses  veulent  toujours,  obstinément  et  sans 
exception,  le  repos  à  tout  prix  î  La  guerre  d'Italie, 
cette  généreuse  aventure  que  nous  payons  si 
cher  aujourd'hui,  ne  l'a-t-il  pas  consentie  sans 
hésitation,  n'a-t-il  pas  donné  des  flots  de  sang 
pour  la  délivrance  de  ce  peuple  qui  ne  peut  nous 
en  récompenser,  et  qui  d'ailleurs  ne  s'en  soucie 
pas?  Les  masses  qui,  par  confiance  ou  par  en- 
gouement; font  de  pareils  sacrifices,  de  si  coû-^ 
teuses  imprudences,  ne  sont  donc  pas  si  abruties 
et  si  rebelles  à  l'enthousiasme.  Ce  reste  d'atta-^ 
ohement  légendaire  pour  une  dynastie  dont  le 
chef  lui  avait  donné  tant  de  fausse  gloire  et  fait 
tant  de  mal  réel  n'est-il  pas  encore  une  preuve 
de  la  bonté  et  de  la  générosité  du  peuple  ?  Mau- 


PENDANT    LA    GUERRE  219 

dire  le  peuple,  c'est  vraiment  blasphémer.  Il 
vaut  mieux  que  nous. 

En  ce  moment,  j'en  conviens,  il  ne  représente 
pas  l'héroïsme,  il  aspire  à  la  paix;  il  voit  sans 
illusion  les  chances  d'une  guerre  où  nous 
paraissons  devoir  succomber.  Il  n'est  pas  en 
train  de  comprendre  la  gloire;  sur  quelques 
points,  il  trahit  même  le  patriotisme.  Il  aurait 
bien  des  excuses  à  faire  valoir  là  où  l'indis- 
cipline des  troupes  et  les  exactions  des  corps 
francs  lui  ont  rendu  la  défense  aussi  préjudi- 
ciable et  plus  irritante  que  l'invasion.  Entre 
deux  fléaux,  le  malheureux  paysan  a  dû  cher- 
cher quelquefois  le  moindre  sans  le  trouver. 

Généralement  il  blâme  l'obstination  que  nous 
mettons  à  sauver  l'honneur;  il  voudrait  que 
Paris  eût  déjà  capitulé,  il  voit  dans  le  patrio- 
tisme l'obstacle  à  la  paix.  Si  nous  étions  aussi 
fouléSj  aussi  à  bout  de  ressources  que  lui,  le  pa- 
triotisme nous  serait  peut-être  passablement  dif- 
ficile. Là  où  l'honneur  résiste  à  des  épreuves 
pareilles  à  celles  du  paysan,  il  est  sublime;  . 


220  JOURNAL    d'un    voyageur 

Pauvre  Jacques  Bonhomme  !  à  cette  heure  de 
détresse  et  d'épuisement,  tu  es  certainement  en 
révolte  contre  l'enthousiasme,  et,  si  Ton  t'appe- 
lait à  voter  aujourd'hui,  tu  ne  voterais  ni  pour 
l'empire,  qui  a  entamé  la  guerre,  ni  pour  la  ré- 
publique, qui  l'a  prolongée.  T'accuse  et  te  mé- 
prise  qui  voudra.  Je  te  plains,  moi,  et  en  dépit 
de  tes  fautes  je  f  aimerai  toujours  !  Je  n'oublierai 
jamais  mon  enfance  endormie  sur  tes  épaules, 
cette  enfance  qui  te  fut  pour  ainsi  dire  aban- 
donnée  et  qui  te  suivit  partout,  aux  champs,  à 
retable,  à  la  chaumière.  Us  sont  tous  morts,  ces 
bons  vieux  qui  m'ont  portée  dans  leurs  bras, 
mais  je  me  les  rappelle  bien,  et  j'apprécie  au- 
jourd'hui jusqu'au  moindre  détail  la  chasteté, 
la  douceur,  la  patience,  l'enjouement,  la  poésie, 
qui  présidèrent  à  cette  éducation  rustique  au 
milieu  de  désastres  semblables  à  ceux  que  nous 
subissons  aujourd'hui.  J'ai  trouvé  plus  tard,  dans 
des  circonstances  difficiles,  de  la  sécheresse  et 
de  l'ingratitude.  J'en  ai  trouvé  partout  ailleurs  et 
plus  choquantes,  moins  pardonnables  !  J'ai  par- 


PENDANT    LA    GUERRE  *     221 

t 

donné  à  tous  et  toujours.  Pourquoi  donc  bou- 
derais-je  le  paysan  parce  qu'il  ne  sent  pas  et  ne 
pense  pas  comme  moi  sur  certaines  choses  ?  Il 
en  est  d'autres  essentielles  sur  lesquelles  on  est 
toujours  d'accord  »vec  lui,  la  probité  et  la  cha- 
rité, deux  vertus  qu'autour  de  moi  je  n'ai  jamais 
vues  s'obscurcir  que  rarement  et  très-exception- 
nellement. Et  quand  il  en  serait  autrement, 
quand  au  fond  de  nos  campagnes,  où  la  corrup- 
tion n'a  guère  pénétré,  le  paysan  mériterait  tous 
les  reproches  qu'une  aristocratie  intellectuelle 
trop  exigeante  lui  adresse,  ne  serait-il  pas  inno- 
centé par  l'état  d'enfance  où  on  Ta  systémati- 
quement tenu?  Quand  on  compare  le  budget  de 
la  guerre  à  celui  de  l'instruction  publique,  on 
n'a  vraiment  pas  le  droit  de  se  plaindre  du  pay- 
san, quoi  qu'il  fasse. 


22  décembre. 


Froid,  neige  et  verglas,  c'est-à-dire  torture  ou 
mort  pour  ceux  qui  n'ont  pas  d'abri,  peut-être 


222  JOURNAL   d'on   voyageur 

pour  les  pauvres  de  Paris,  car  on  dit  que  le 
combustible  va  manquer.  —  On  déménage  Bour- 
ges de  son  matériel.  — Petits  ^combats  dans  la 
Bourgogne.  Garibaldi  est  là  et  annonce  sa  dé- 
mission. .Je  m'étonne  qu'il  ne  Tait  pas  déjà 
donnée,  car,  s'il  y  a  des  héros  dans  ces  corps  de 

I 

volontaires,  il  y  a  aussi,  et  malheureusement  en 
grand  nombre,  d'insignes  bandits  qui  sont  la 
honte  et  le  scandale  de  cette  guerre,  —  Toujours 
sans  nouvelles  de  nos  armées,  tranquillité  mor- 
telle! 


23,  â4  décembre. 

Depuis  deux  jours,  bonnes  nouvelles  de  Paris, 
de  l'armée  du  Nord  et  de  celle  de  la  Loire.  On 
est  si  malheureux,  on  voit  un  si  effroyable  gas- 
pillage d'hommes  et  d'argent,  qu'on  doute  de  ce 
qui  devrait  réjouir.  Quelle  triste  veillée  de  Noël  ! 
Je  fais  des  robes  de  poupée  et  des  jouets  pour 
le  réveil  de  mes  petites-filles.  On  n'a  plus  le 
moyen  de  leur  faire  de  brillantes  surprises,  et 


PENDANT     LA     GUERRE  223 

Tarbre  de  Noël  des  autres  années  exige  une  fraî- 
cheur de  gaieté  que  nous  n'avons  plus.  Je  taille 
et  je  couds  toute  la  nuit  pour  que  le  père  Noël 
ne  passe  pas  sur  leur  sommeil  de  minuit  les 
mains  vides.  Nous  étions  encore  si  heureux 
Tannée  dernière  !  Nos  meilleurs  amis  étaient  là, 
on  soupait  ensemble,  on  riait,  on  s'aimait.  Si 
quelqu'un  eût  pu  lire  dans  un  avenir  si  proche 
et  le  prédire,  c'eût  été  comme  la  foudre  tombant 
sur  la  table. 


25.  dimanche. 

La  neige  tombe  à  flots.  Ma  nièce  et  son  fils 
aîné  viennent  dîner,  on  tâche  de  se  distraire, 
puisque  les  bonnes  nouvelles  ne  sont  pas  encore 
démenties  ou  suivies  de  malheurs  nouveaux; 
mais  on  retombe  toujours  dans  l'effroi  du  lende- 
main. 


224  JOURNAL  d'un  voyageur 


26. 


Les  communications  sont  rétablies  entre 
Vierzon  et  Châteauroux.  On  saura  peut-être  eafin 
ce  qui  s'est  passé  par  là. 


87. 


On  ne  le  sait  pas.  Le  froid  augmente. 

28. 

Lettre  de  Paris  du  22.  Ils  disent  qu'ils  peuvent 
manger  du  cheval  pendant  quarante-cinq  jours 
encore. 

29  décembre. 

Il  paraît,  gn  assure,  on  nous  annonce  sous 
toutes  réserves,  —  c'est  toujours  la  même  chose. 
Les  journaux  en  disent  trop  ou  pas  assez.  Ils  ne 
nous  rassurent  pas,  et  ce  qu'ils  donnent  à  enten- 
dre  suffit  pour  mettre  l'ennemi  au  courant  de 


PENDANT    LA     GUERRE  225 

tous  nos  mouvements.  Le  combat  de  Nuits  a  été 
sérieux,  sans  résultats  importants,  — comme  tous 
les  autres  I 


30. 

Les  dépêches  sont  plus  atflrmatives  que  ja- 
mais. L'ennemi  paraît  reculer  ;  je  crois  qu*il  se 
concentre  sur  Paris.  Il  est  évident  que,  sur  plu- 
sieurs points,  malgré  nos  atroces  souffrances, 
nous  nous  battons  bien.  Là  où  le  courage  peut 
quelque  chose,  nous  pouvons  beaucoup;  mais 
en  dehors  des  nouvelles  officielles  il  y  a  This- 
toire  intime  qui  se  communique  de  bouche  en 
bouche,  et  qui  nous  révèle  des  dilapidations 
épouvantables  au  préjudice  de  nos  troupes.  Il 
est  impossible  que  nous  triomphions,  impos- 
sible ! 

Savoir  cela,  le  sentir  jusqu'à  Tévidence,  et 
apprendre  que  les  Prussiens  vont  peut-être 
bombarder  Paris  !  Us  ont,  dit-on,  démasqué  des 
batteries  sur  l'enceinte  —  avec  perles  considé- 

13. 


226  JOURNAL  d'un  voyageur 

râbles  y  dit  succinctement  la  dépêche.  Pertes 
pour  qui  ? 


31    décembre  1870. 

Toujours  froid  glacial.  Nous  sommes  surpris 
par  ,1a  visite  de  notre  ami  Sigismond  avec  son 
fils.  Ils  n'ont  pas  plus  d'illusions  que  nous,  et 
nous  nous  quittons  en  disant  : 

—  Tout  est  perdu  ! 

A  minuit,  j'embrasse  mes  enfants.  Nous  som- 
mes encore  vivants,  encore  ensemble.  L'exé- 
crable  année  est  finie  ;  mais,  selon  toute  appa- 
rence, nous  entrons  dans  une  pire. 

Il  est  pourtant  impossible  que  tant  de  malheur 
ne  nous  laisse  pas  quelque  profit  moral.  Pour 
mon  compte,  je  sens  que  mon  esprit  a  fait  un 
immense  voyage.  J'ignore  encore  ce  qu'il  y  aura 
gagné  ;  mais  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  perdu 
absolument  son  temps.  lia  été  obligé  de  faire  de 
grands  efforts  pour  se  déprendre  de  certaines 
ardeurs  d'espérance  ;  il  en  a  eu  de  plus  grands 


PENDANT    LA    GUERRE  ^         227 

encore  à  faire  pour  conserver  des  croyances 
dont  l'application  était  un  cruel  démenti  à  la  vé- 
rité. Il  n'érigera  point  en  système  à  son  usage 
ce  qu'il  a  senti  se  dégager  de  vrai  au  milieu 
de  ses  angoisses.  Il  voyagera  au  jour  le  jour, 
comme  il  a  toujours  fait.  Il  regardera  toujours 
ayidement,  peut-être  verra-t-il  mieux. 

Il  m'en  a  coûté  des  larmes,  je  l'avoue,  pour 
reconnaître  que,  dans  cet  élan  républicain  qui 
nous  avait  enivrés,  il  n'y  avait  pas  assez  d'élé- 
ments d'ordre  et  de  force.  Il  eût  fallu  le  savoir, 
consentir  à  se  juger  soi-même  et  demander  la 
paix  avec  moins  de  confiance  dans  la  guerre. 
L'erreur  funeste  a  été  de  croire  que  notre  cou- 
rage et  notre  dévouement  suffiraient  là  où  il  fal- 
lait le  sens  profond  de  la  vie  pratique.  Nous  ne 
l'avons  pas  eu,  le  gouvernement  de  Paris  n'a  pas 
pu  diriger  la  France  ;  ses  délégués  ne  l'ont  pas  su. 
La  France  est  devenue  la  proie  de  spéculations 
monstrueuses  en  même  temps  que  l'arjnée  en 
est  la  victime.  Toute  la  science  politique  consis- 
tait à  distinguer,  entre  tant  de  dévouements  qui 


228  JOURNAL  d'un  voyageur 

s'offraient,  les  boucs  d'avec  les  brebis.  Ceci  dé- 
passait les  forces  de  deux  vieillards,  —  hommes 
d'honneur  à  coup  sûr,  mais  débordés  et  abusés 
dès  les  premiers  jours,  —  et  celles  d'un  jeune 
homme  sans  expérience  de  la  vie  politique  et 
sans  sagesse  suffisante  pour  se  méfier  de  lui- 
même. 

Tout  serait  pardonnable  et  déjà  pardonné, 
malgré  ce  qu'il  nous  en  coûte,  si  la  résolution 
de  n'en  pas  appeler  à  la  France  n'avait  prévalu. 
Il  s'est  produit  sourdement  et  il  se  produit  au- 
jourd'hui ouvertement  une  résistance  à  notre 
consentement  qui  nous  autorise  à  de  suprêmes 
exigences.  Nous  voulons  qu'on  s'avoue  incapable 
ou  qu'on  nous  sauve.  Nous  continuons  nos  sa- 
crifices, nous  étouffons  nos  indignations  contre 
une  multitude  d'infamies  autorisées  ou  tolérées, 
nous  engageons  le  peuple  à  attendre,  à  subir,  à 
espérer  encore  ;  mais  tout  empire,  et  le  ton  du 
parti  qui  s'impose  devient  rogue  et  menaçant. 

C'est  le  commencement  d'une  fin  misérable 
dont  nous  payerons  le  dommage.  La  délégation 


PENDANT    LA    GUERRE  229 

dictatoriale  va  finir  comme  a  fini  celle  de  TEm- 
pire.  La  vraie  république  sauvera-t-elle  son  prin- 
cipe à  travers  ce  cataclysme?  —  Je  le  sauve  dans 
ma  conscience  et  dans  mon  âme;  mais  je  ne  puis 
répondre  que  de  moi. 

Le  roi  Guillaume  va  sans  doute  écrire  une 
belle  lettre  de  jour  de  Tan  à  sa  femme.  Rien  de 
mieux;  mais  pourquoi  les  journaux  allemands 
reproduisent-ils  avec  enthousiasme  ce  que  le  roi 
dit  à  la  reine,  ce  que  la  reine  dit  au  roi  ?  C'est 
pour  l'édification  de  la  chrétienté  sans  doute, 
les  rois  sont  si  pieux  !  Ils  remercient  Dieu  si 
humblement  de  tout  le  sang  qu'ils  font  répandre, 
de  toutes  les  villes  qu'ils  brûlent  ou  bombardent, 
de  tous  les  pillages  commis  en  leur  nom  !  Ils 
vont  rétablir  en  Allemagne  le  culte  des  saints. 
J'imagine  que  saint  Shylock  et  saint  Mandrin 
seront  destinés  à  fêter  la  campagne  de  France  et 
le  bombardement  de  Paris. 


230  JOURNAL  d'un  voyageur 


Nohant,  1er  janvier  1871. 

Pas  trop  battus  aujourd'hui;  on  se  défend  bien 
autour  de  Paris,  Chanzy  tient  bon  et  fera,  dit-on, 
sa  jonction  avec  Faidherbe,  que  je  sais  être  un 
homme  de  grand  mérite.  Bourbaki  dispose  de 
forces  considérables.  On  se  permet  un  jour  d'es- 
pérance !  C'est  peut-être  le  besoin  qu'on  a  de 
respirer  ;  mais  que  peuvent  d'héroïques  efforts, 
si  les  cames  profondes  d'insuccès  que  personne 
n'ignore  et  que  nul  n'ose  dire  augmentent  chaque 
jour?  —  Et  elles  augmentent! 

Pour  mes  étrennes.  Aurore  me  fait  une  sui^ 
prise  ;  elle  me  chante  une  romance  que  sa  mère 
lui  accompagne  au  piano,  et  elle  la  chante  très- 
bien.  Que  c'est  joli,  cette  voix  de  cinq  ans! 


2  janyier. 

On  nous  dit  ce  matin  qu'une  dépêche  de 
M.  Gambetta  est  dans  les  mains  de  l'imprimeur. 


PENDANT    LA    GUERRE  231 

qu'elle  est  très-longue  et  contient  des  nouvelles 
importantes.  Nous  l'attendons  avec  impatience, 
lui  faisant  grâce  de  beaucoup  de  lieux  communs, 
pourvu  qu'il  nous  annonce  une  victoire  ou 
d'utiles  réformes.  Hélas!  c'est  un  discours  qu'il 
a  prononcé  à  Bordeaux  et  qu'il  nous  envoie 
comme  étrennes.  Ce  discours  est  vide  et  froid. 
11  y  a  bien  peu  d'orateurs  qui  supportent  la  lec- 
ture. L'avocat  est  comme  le  comédien,  il  peut 
vous  émouvoir,  vous  exalter  même  avec  un  texte 
banal.  Il  faut  croire  que  M.  Gambetta  est  un 
grand  acteur,  car  il  est  un  écrivain  bien  mé- 
diocre. 

•  Les  nouvelles  verbales  ou  par  lettres  sont  dé- 
plorables. 


4  janvier. 

Lettre  de  Paris.  —  Notts  voulons  bien  mourir, 
surtout  mourir,  disent-ils.  Ce  peu  de  mots  en 
dit  beaucoup  :  ils  sont  désespérés  1...  comme 
nous. 


232  JOURNAL    û UN    VOYAGEUR 


5  janvier. 

Plus  de  nouvelles  du  tout.  On  nous  annonce 
que  pendant  douze  jours  il  n'y  aura  plus  de 
communications  à  cause  d'un  grand  mouvement 
de  troupes.  Nous  allons  donc  voir  des  prodiges 
d'activité  bien  entendue  ?  Il  serait  temps.  —  His- 
toire  non  officielle,  c'est  maintenant  la  seule  qui 
soit  vraie  :  le  général  Bourbaki  a  refusé  la  direc- 
tion militaire  de  la  dictature  et  déclaré  qu'il 
voulait  agir  librement  ou  se  retirer. 

6  janvier. 

Échec  à  Bourgtheroulde.  C'est  près  de  Jumié- 
ges.  Ont-ils  ravagé  l'intéressante  demeure  et  le 
musée  de  nos  amis  Cointet?  Les  barbares  res- 
pecteront-ils les  ruines  historiques? 

7. 

Depuis  douze  jours,  on  bombarde  Paris.  Le 
sacrilège  s'accomplit.  La  barbarie  poursuit  son 


PENDANT    LA     GUERRE  233 

œuvre  :  jusqu'ici  elle  est  impuissante;  mais  ils 
se  rapprocheront  du  but.  Ils  sont  les  plus  forts, 
et  la  France  est  ruinée,  pillée,  ravagée  à  la  fois 
par  l'ennemi  implacable  et  les  amis  funestes. 


8. 

Tempête  de  neige  qui  nous  force  d'allumer  à 
deux  heures  pour  travailler.  Toujours  des  com- 
bats partiels;  l'ennemi  ne  s'étend  pas  impuné-  ' 
ment.  Les  soldats  que  les  blessures  ou  les  ma  - 
ladies  nous  ramènent  nous  disent  que  le  Prussien 
en  personne  n'est  pas  solide  et  ne  leur  cause 
aucune  crainte.  On  court  sur  lui  sans  armes,  il 
se  laisse  prendre  armé.  Ce  qui  démoralise  nos 
pauvres  hommes,  c'est  la  pluie  de  projectiles 
venant  de  si  loin  qu'on  ne  peut  ni  l'éviter  ni 
la  prévoir.  Notre  artillerie,  à  nous,  ne  peut  at- 
teindre à  grande  distance  et  ne  peut  tenir  de 
près.  Il  résulte  de  tout  ce  qu'on  apprend  que  la 
guerre  était  impossible  dès  le  début,  que  depuis 
tout  s'est  aggravé  effroyablement,  et  qu'aujour- 


23/i  JOURNAL  d'un  voyageur 

d'hui  le  mal  est  irréparable.  —  Pauvre  France! 
il  faudrait  pourtant  ouvrir  les  yeux  et  sauver  ce 
qui  reste  de  toi  ! 


Lundi  9. 

Neige  épaisse,  blanche,  cristallisée,  admirable. 
Les  arbres,  les  buissons,  les  moindres  brous- 
sailles sont  des  bouquets  de  diamants  :  à  un 
moment,  tout  est  bleu.  Chère  nature,  tu  es  belle 
en  vain!  Je  te  regarde  comme  te  regardent 
les  oiseaux,  qui  sont  tristes  parce  qu'ils  ont 
froid.  Moi,  j'ai  encore  un  bon  feu  qui  m'attend 
dans  ma  chambre,  mais  j'ai  froid  dans  le  cœur 
pour  ceux  qui  n'ont  pas  de  feu,  et,  chose  bizarre, 
mon  corps  ne  se  réchauffe  pas.  Je  me  brûle  les 
mains  en  me  demandant  si  je  suis  morte,  et  si 
l'on  peut  penser  et  souffrir  étant  mort. 

Rouen  se  justifie  et  donne  un  démenti  formel 
à  ceux  qui  l'ont  accusé  de  s'être  vendu.  J'en 
étais  sûre  ! 


PENDANT    LA    GUERRE  235 


10  janvier. 

C'est  l'anniversaire  d'Aurore.  Sa  sœur  vient  à 
bout  de  lui  faire  un  bouquet  avec  trois  fleurettes 
épargnées  par  la  gelée  dans  la  serre  abandonnée. 
Triste  bouquet  dans  les  petites  mains  roses  de 
Gabrielle!  Elles  s'embrassent  follement,  elles 
s'aiment,  elles  ne  savent  pas  qu'on  peut  être 
malheureux.  Nos  pauvres  enfants  !  nous  tâche- 
rons  de  vivre  pour  elles  ;  mais  nous  ne  pourrions 
plus  le  leur  promettre.  Maurice  ne  veut  à  aucun 
prix  s'éloigner  du  danger.  Nous  y  resterons,  lui 
et  moi,  car  je  ne  veux  pas  le  quitter.  Je  le  lui 
promets  pourtant,  mais  je  ne  m'en  irai  pas.  Du 
moment  que  cela  est  décidé  avec  moi-même,  je 
suis  très-calme. 

On  annonce  des  victoires  sur  tous  les  points. 
Faut-il  encore  espérer?  Nous  le  voulons  bien, 
mon  Dieu  ! 


236  JOURNAL  d'un  voyageur 


Mercredi  11. 

La  neige  est  toujours  plus  belle.  Aurore  en  est 
très-frappée  et  voudrait  se  coucher  dedans  !  Elle 
dit  qu'elle  irait  bien  avec  les  soldats  pour  jouir 
de  ce  plaisir-là.  Comme  l'enfance  a  des  idées 
cruelles  sans  le  savoir  ! 

Elle  entend  dire  qu'il  faudrait  cacher  ce  que 
l'on  a  de  précieux;  elle  passe  la  journée  à  cacher 
ses  poupées.  Cela  devient  un  jeu  qui  la  pas- 
sionne. 


Jeudi  lâ. 

A  présent  ils  bombardent  réellement  Paris. 
Les  bombes  y  arrivent  en  plein.  — Des  malades, 
des  femmes,  des  enfants  tués.  —  Deux  mille 
obus  dans  la  nuit  du  9  au  10,  —  sans  somma- 
tion ! 


PENDANT'LA    GUERRE  237 


Vendredi  13. 


Mauvaises  nouvelles  de  Chanzy.  Il  a  été  hé- 
roïque et  habile,  tout  Taf firme  ;  mais  il  est  forcé 
de  battre  en  retraite. 


14. 


Un  ballon  est  tombé  près  de  Châteauroux;  les 
aéronautes  ont  dit  que  hier  le  bombardement 
s'était  ralenti.  —  Chanzv  continue  sa  retraite. 


15  janvier. 


Rien,  qu'une  angoisse  à  rendre  fou  ! 


16. 


La  peste  bovine  nous  arrive.  Plus  de  marchés. 
Beaucoup  de  gens  aisés  ne  savent  avec  quoi 
payer  les  impôts.  Les  banquiers  ne  prêtent  plus, 
et  les  ressources  s'épuisent  rapidement.  La  gêne 
ou  la  misère  est  partout.  Un  de  nos  amis  qu 


238  JOURNAL  d'un  voyageur 

blâme  les  retardataires  finit  par  nous  avouer  que 
ses  fermiers  ne  le  payent  pas,  que  ses  terres  lui 
coûtent  au  lieu  de  lui  rapporter,  et  que  s'il  n'eût 
fait  durant  la  guerre  un  petit  héritage,  dont  il 
mange  le  capital,  il  ne  pourrait  payer  le  per- 
cepteur. Tout  le  monde  n'a  pas  un  héritage  à 
point'  nommé.  Comme  on  le  mangerait  de  bon 
cœur  en  ce  moment  où  tant  de  gens  ne  mangent 
pas! 

On  admire  la  belle  retraite  de  Chanzy,  mais 
c'est  une  retraite  1 


17  janvier. 

Notre  ami  Girerd,  préfet  de  Nevers,  est  des- 
titué pour  n'avoir  pas  approuvé  la  dissolution 
des  conseils  généraux.  Il  avait  demandé  au  con- 
seil de  son  département  un  concours  qui  lui  a 
été  donné  par  les  hommes  de  toute  opinion  avec 
un  patriotisme  inépuisable.  11  n'a  pas  compris 
pourquoi  il  fallait  faire  un  outrage  public  à  des 
gens  si  dévoués  et  si  confiants.  On  lui  a  envoyé 


PENDANT    LA    GUERRE  239 

t 

sa  destitution  par  télégramme.  Il  a  répondu  par 
télégramme  avec  beaucoup  de  douceur  et  d'es- 
prit  : 
—  Mille  remerctments  ! 
Il  n'a  pas  fait  d'autre  bruit,  mais  l'opinion 
lui  tiendra  compte  de  la  dignité  de  sa  conduite  ; 
ces  mesures  révolutionnaires  sont  bien  intem- 
pestives, et  dans  l'espèce  parfaitement  injustes. 
La  délégation  est  malade,  elle  entre  dans  la  phase 
de  la  méfiance. 

Dégel,  vent  et  pluie.  Tous  les  arbustes  d'or- 
nement sont  gelés.  Les  blés,  si  beaux  naguère, 
ont  l'air  d'être  perdus.  Encore  cela?  Pauvre 
paysan,  pauvres  nous  tous  ! 

Nous  avons  des  nouvelles  du  camp  de  Nevers, 
qui  a  coûté  tant  de  travail  et  d'argent.  Il  n'a 
qu'un  défaut,  c'est  qu'il  n'existe  pas.  Comme 
celui  d'Orléans,  il  était  dans  une  situation  im- 
possible. On  en  fait  un  nouveau,  on  dépense 
encore  vingt-cinq  millions  pour  acheter  un  ter- 
rain, le  plus  cher  et  le  plus  productif  du  pays. 
Le  général,  l'état-major,  les  médecins  sont  là, 


2/iO  JOURNAL    D*UN    VOYAGEUR 

logés  dans  les  châteaux  du  pays  ;  mais  il  n'y  a 
pas  de  soldats,  ou  il  y  en  a  si  peu  qu'on  se  de- 
mande à  quoi  sert  ce  camp.  Les  officiers  sont 
dévorés  d'ennui  et  d'impatience.  Il  y  a  tantôt 
trois  mois  que  cela  dure. 


18. 

Le  bombardement  de  Paris  continue  ;  on  a  le 
cœur  si  serré  qu'on  n'en  parle  pas,  même  en 
famille.  Il  y  a  de  ces  douleurs  qui  ne  laissent 
pas  de  place  à  la  réflexion,  et  qu'aucune  parole 
ne  saurait  exprimer. 

Jules  Favre,  assistant  à  l'enterrement  de  pau- 
vres enfants  tués  dans  Paris  par  les  obus,  a  dit  : 

a  Nous  touchons  à  la  fin  de  nos  épreuves.  » 

Cette  parole  n'a  pas  été  dite  à  la  légère  par  un 
homme  dont  la  profonde  sensibilité  nous  a  frap- 
pés depuis  le  commencement  de  nos  malheurs. 
Croit-il  que  Paris  peut  être  délivré  ?  Qui  donc  le 
tromperait  avec  cette. illusion  féroce?  ignore-t-il 
que  Chanzy  a  honorablement  perdu  la  partie,  et 


'9T 


PENDANT    LA    GUERRE  241 

que  Bourbaki,  plus  près  de  l'Allemagne  que  de 
Paris,  se  heurte  bravement  contre  l'ennemi  et 
ne  l'entame  pas  ?  Je  crois  plutôt  que  Jules  Favre 
voit  la  prochaine  nécessité  de  capituler,  et  qu'il 
espère  encore  une  paix  honorable. 
Ce  mot  honorable  y  qui  est  dans  toutes  les 

bouches,  est,  comme  dans  toutes  les  circon- 

« 

stances  où  un  mot  prend  le  dessus  sur  leî  idées, 
celui  qui  a  le  moins  de  sens.  Nous  ne  pouvons 
pas  faire  une  paix  qui  nous  déshonore  après  une 
guerre  d'extermination  acceptée  et  subie  si  cou- 
rageusement depuis  cinq  mois.  Paris  bombardé 
depuis  tant  de  jours  et  ne  voulant  pas  encore  se 
rendre  ne  peut  pas  être  déshonoré- Quand  même 
le  Prussien  cynique  y  entrerait,  la  honte  serait 
pour  lui  seul.  La  paix,  quelle  qu'elle  soit,  sera 
toujours  un  hommage  rendu  à  la  France,  et  plus 
elle  sera  dure,  plus  elle  marquera  la  crainte  que 
la  France  vaincue  inspire  encore  à  l'ennemi. 

C'est  ruineuse  qu'il  faut  dire.  Ils  nous  deman- 
deront surtout  de  l'argent,  ils  l'aiment  avec  pas- 
sion. On  parle  de  trois,  de  cinq,  de  sept  mil- 

14 


242  JOURNAL  d'un  voyageur 

liards.  Nous  aimerions  mieux  en  donner  dix  que 
de  céder  des  provinces  qui  sont  devenues  notre 
chair  et  notre  sang.  C'est  là  où  l'on  sent  qu'une 
immense  douleur  peut  nous  atteindre.  C'est 
pour  cela  que  nous  n'avons  pas  reculé  devant 
une  lutte  que  nous  savions  impossible,  avec 
un  gouvernement  captif  et  une  délégation  dé- 
bordée; mais,  fallût-il  nous  voir  arracher  ces 
provinces  à  la  dernière  extrémité,  nous  ne  se- 
rions pas  plus  déshonorés  que  ne  l'est  le  blessé 
à  qui  un  boulet  a  emporté  un  membre. 

Non,  à  l'heure  qu'il  est,  notre  honneur  natio- 
nal est  sauvé.  Que  l'on  essaye  encore  pour  l'hon- 
neur de  perdre  de  nouvelles  provinces,  que  les 
généraux  continuent  le  duel  pour  l'honneur, 
c'est  une  obstination  héroïque  peut-être,  mais 
que  nous  ne  pouvons  plus  approuver,  nous  qui 
savons  que  tout  est  perdu.  La  partie  ardonte  et 
généreuse  de  la  France  consent  encore  à  souf- 
frir, mais  ceux  qui  répondent  de  ses  destinées 
ne  peuvent  plus  ignorer  que  la  désorganisation 
est  complète^  qu'ils  ne  peuvent  plus  compter  sur 


PENDANT    LA    GUERRE  2/i3 

rien.  Il  le  reconnaissent  entre  eux,  à  ce  qu'on 
assure. 

Les  optimistes  sont  irritants.  Ils  disent  que  la 
guerre  commence,  que  dans  six  mois  nous  se- 
rons à  Berlin  ;  peut-être  s'imaginent-ils  que  nous 
y  sommes  déjà.  Pourtant,  comme  ils  disent  tous 
la  même  chose,  dans  les  mêmes  termes,  cela 
ressemble  à  un  mot  d'ordre  de  parti  plus  qu'à 
une  illusion.  Ériger  l'illusion  en  devoir,  c'est 
entendre  singulièrement  le  patriotisme  et  l'a- 
mour de  l'humanité.  Je  ne  me  crois  pas  forcée 
de  jouer  la  comédie  de  l'espérance,  et  je  plains 
ceux  qui  la  jouent  de  bonne  foi  ;  ils  auront  un 
dur  réveil. 

Il  serait  curieux  de  savoir  par  quelle  fraction 
du  parti  républicain  nous  sommes  gouvernés  en 
ce  moment,  en  d'autres  termes  à  quel  parti  ap- 
partient la  dictature  des  provinces.  MM.  Cré- 
mieux  et  Glais-Bizoin  se  sont  renfermés  jusqu'à 
présent  dans  leur  rôle  de  ministres  ;  je  ne  les 
crois  pas  disposés  à  d'autres  usurpations  de  pou- 
voir  que  celles  qui  leur  seraient  imposées  par  le 


244  JOURNAL  d'un  voyageur 

gouvernement  de  Paris.  Or  le  gouvernement  de 
Paris  paraît  très-pressé  de  se  débarrasser  de  son 
autorité  pour  en  appeler  à  celle  du  pays.  Malgré 
les  fautes  commises,  —  Tabandon  téméraire  des 
négociations  de  paix  en  temps  utile,  le  timide 
ajournement  des  élections  à  l'heure  favorable, 
—  on  voit  percer  dans  tout  ce  que  Ton  sait  de  sa 
conduite  le  sentiment  du  désintéressement  per- 
sonnel, la  crainte  de  s'ériger  en  dictature  et 
d'engager  l'avenir.  La  faiblesse  que  semblent  lui 
reprochçr  les  Parisiens,  exaltés  par  le  malheur, 
est  probablement  la  forme  que  revêt  le  profond 
dégoût  d'une  trop  lourde  responsabilité,  peut- 
être  aussi  une  terreur  scrupuleuse  en  face  des 
déchirements  que  pourrait  provoquer  une  auto- 
rité plus  accusée.  A  Bordeaux,  il  n'en  est  plus 
de  même.  Un  homme  sans  lassitude  et  sans 
scrupule  dispose  de  la  France.  C'est  un  honnête 
homme  et  un  homme  convaincu,  nous  le 
croyons  ;  mais  il  est  jeune,  sans  expérience,  sans 
aucune  science  politique  ou  militaire  :  l'activité 
ne  supplée  pas  à  la  science  de  l'organisation.  On 


PENDANT    LA    GUERRE  245 

ne  peut  mieux  le  définir  qu'en  disant  que  c'est 
un  tempérament  révolutionnaire.  Ce  n'est  pas 
assez  ;  toutes  les  mesures  prises  par  lui  sont  la 
preuve  d'un  manque  de  jugement  qui  fait  avor- 
ter ses  efforts  et  ses  intentions. 

Ce  manque  de  jugement  explique  l'absence 
d'appréciation  de  soi-même.  C'est  un  grand 
malheur  de  se  croire  propre  à  ui^e  tâche  déme- 
surée, quand  on  eût  pu  remplir  d'une  manière 
utile  et  brillante  un  moindre  rôle.  Il  y  a  eu  là  un 
de  ces  enivrements  subits  que  produisent  les 
crises  révolutionnaires,  un  de  ces  funestes  ha- 
sards de  situation  que  subissent  les  nations  mor- 
tellement frappées,  et  qui  leur  portent  le  dernier 
coup;  mais  à  quel  parti  se  rattache  ce  jeune 
aventurier  politique?  Si  je  ne  me  trompe,  il 
n'appartient  à  aucun,  ce  qui  est  une  preuve 
d'intelligence  et  aussi  une  preuve  d'ambition.  Il 
a  donné  sa  confiance,  les  fonctions  publiques  et, 
ce  qui  est  plus  grave,  les  affaires  du  pays  à  tous 
ceux  qui  sont  venus  s'offrir,  les  uns  par  dévoue- 
ment sincère,  les  autres  pour  satisfaire  leurs 

14. 


2i6  JOURNAL  d'on  voyageur 

■ 

mauvaises  passions  ou  pour  faire  de  scandaleux 
profits.  lia  tout  pris  au  hasard,  pensant  que  tous 
les  moyens  étaient  bons  pour  agiter  et  réveiller 
la  France,  et  qu'il  fallait  des  hommes  et  de  l'ar- 
gent à  tout  prix.  Il  n'a  eu  aucun  discernement 
dans  ses  choix,  aucun  respect  de  l'opinion  pu- 
blique, et  cela  involontairement,  j'aime  à  lé 
croire,  mais  aveuglé  par  le  principe  «  qui  veut 
la  fin  veut  les  moyejis.  »  Il  faut  être  bien  enfant 
pour  ne  pas  savoir,  après  tant  d'expériences  ré- 
centes, que  les  mauvais  moyens  ne  conduisent 
jamais  qu'à  une  mauvaise  fin.  Comme  il  a  cher- 
ché à  se  constituer  un  parti  avec  tout  ce  qui 
s'est  offert,  il  serait  difficile  de  dire  quelle  est 
la  règle,  quel  est  le  système  de  celui  qu'il  a 
réussi  à  se  faire;  mais  ce  parti  existe  et  fait  très- 
bon  marché  des  sympathies  et  de  la  confiance 
du  pays.  Il  y  a  un  parti  Gambetta,  et  ceci  est  la 
plus  douloureuse  critique  qu'on  puisse  faire 
d'une  dictature  qui  n'a  réussi  qu'à  se  constituer 
un  parti  très-restreint,  quand  il  fallait  obtenir 
l'adhéâion  d'un  peuple.  On  ne  fera  plus  rien  en 


PENDANT     LA     GUERRE  247 

France  avec  cette  étroitesse  de  moyens.  Quand 
tous  les  sentiments  sont  en  effervescence  et  tous 
les  intérêts  en  péril,  on  veut  une  large  applica- 
tion de  principes  et  non  le  détail  journalier  d'es- 
sais irréfléchis  et  contradictoires  qui  caractérise 
la  peftite politique.  J'espère  encore,  j'espère  pour 
ma  dernière  consolation  en  cette  vie  que  mon 
pays,  en  présence  de  tant  de  factions  qui  le  di- 
visent, prendra  la  résolution  de  n'appartenir  à 
aucune  et  de  rester  libre,  ptst-à-dire  républi- 
cain. Il  faudra  donc  que  le  parti  Gambetta  se 
range,  comme  les  autres,  à  la  légalité,  au  con- 
sentement général,  ou  bien  c'est  la  guerre  civile 
sans  frein  et  sans  issue,  une  série  d'agitations  et 
de  luttes  qui  seront  très-difficiles  à  comprendre, 
car  chaque  parti  a  son  but  personnel,  qu'il  n'a- 
voue qu'après  le  succès.  Les  gens  de  bonne  foi 
qui  ont  des  principes  sincères  sont  ceux  qui 
comprennent  le  moins  des  événements  atroces 
comme  ceux  des  journées  de  juin.  Plus  ils  sont 
sages,  plus  le  spectacle  de  ces  délires  les  décon- 
certe. 


248  JOURNAL  d'un  voyageur 

L'opinion  républicaine  est  celle  qui  compte  le 
plus  de  partis,  ce  qui  prouve  qu'elle  est  Topi- 
nion  la  plus  générale.  Comment  faire,  quel  mi- 
racle invoquer  pour  que  ces  partis  ne  se  dévo- 
rent pas  entre  eux,  et  ne  provoquent  pas  des 
réactions  qui  tueraient  la  liberté?  Quel  est  celui 
qui  a  le  plus  d'avenir  et  qui  pourrait  espérer 
se  rallier  tous  les  autres  ?  C'est  celui  qui  aura  la 
meilleure  philosophie,  les  principes  les  plus 
sûrs,  les  plus  humains,  les  plus  larges  ;  mais  le 
succès  lui  est  promis  à  une  condition,  c'est  qu'il 
sera  le  moins  ambitieux  de  pouvoir  personnel, 
et  que  nul  ne  pourra  l'accuser  de  travailler  pour 
lui  et  ses  amis. 

Le  parti  Gambetta  ne  présente  pas  ces  chances 
d'avenir,  d'abord  parce  qu'il  ne  se  rattache  à  au- 
cun corps  de  doctrines,  ensuite  parce  qu'il  s'est 
recruté  indifféremment  parmi  ce  qu'il  y  a  de 
plus  pur  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  taré,  et  que  dès 
lors  les  honnêtes  gens  auront  hâte  de  se  séparer 
des  bandits  et  des  escrocs.  Ceux-ci  disparaîtront 
quand  l'ordre  se  fera,  mais  pour  reparaître  dans 


PENDANT     LA     GUERRE  249 

les  jours  d'agitation  et  se  retrouver  coude  à 
coude  avec  les  hommes  d'honneur,  qu'ils  traite- 
ront de  frères  et  d'amis,  au  grand  déplaisir  de 
ces  derniers.  Ces  éléments  antipathiques  que 
réunissent  les  situations  violentes  sont  une 
prompte  cause  de  dégoût  et  de  lassitude  *pour 
les  hommes  qui  se  respectent.  M.  Gambetta, 
honnête  homme  lui-même,  éclairé  plus  tard  par 
l'expérience  de  la  vie,  sera  tellement  mortifié  du 
noyau  qui  lui  restera,  qu'il  aura  peut-être  autant 
de  soif  de  l'obscurité  qu'il  en  a  maintenant  de  la 
lumière.  En  attendant,  nous  qui  subissons  le 
poids  de  ses  fautes  et  qui  le  voyons  aussi  mal 
renseigné  sur  les  chances  d'une  guerre  à  ou- 
trance que  l'était  Napoléon  III  en  déclarant  cette 
guerre  insensée,  nous  ne  sourions  pas  à  sa  for- 
tune présente,  et,  n'était  la  politesse,  nous  ri- 
rions au  nez  de  ceux  qui  s'en  font  les  adorateurs 
intéressés  ou  aveuglés. 

C'est  un  grand  malheur  que  ce  Gambetta  ne 
soit  pas  un  homme  pratique,  il  eût  pu  acquérir 
une  immense  popularité  et  réunir  dans  un  même 


250  JOURNAL  d'un  voyageuf. 

sentiment  toutes  les  nuances  si  tranchées,  tà. 
hostiles  les  unes  aux  autres,  des  partisans  de  la 
république.  Au  début,  nous  l'avons  tous  accueilli 
avec  cette  ingénuité  qui  caractérise  le  tempéra- 
ment national.  C'était  un  homme  nouveau,  per- 
sonne ne  lui  en  voulait.  On  avait  besoin  de 
croire  en  lui.  Il  est  descendu  d'un  ballon  frisant 
les  balles  ennemies,  incident  très-dramatique, 
propre  à  frapper  l'imagination  des  paysans.  Dans 
nos  contrées,  ils  voulaient  à  peine  y  croire,  tant 
ce  voyage  leur  paraissait  fantastique  ;  à  présent, 
le  prestige  est  évanoui.  Ils  ont  ouï  dire  qu'une 
quantité  de  ballons  tombaient  de  tous  côtés,  ils 
ont  reçu  par  cette  voie  des  nouvelles  de  leurs 
absents,  ils  ont  vu  passer  dans  les  airs  ces 
étranges  messagers.  Ils  se  sont  dit  que  beau- 
coup de  Parisiens  étaient  aussi  hardis  et  aussi 
savants  que  M.  Gambetta,  ils  ont  demandé  avec 
une  malignité  ingénue  s'ils  venaient  pour  le 
remplacer.  Au  début,  ils  n'ont  fait  aucune  ob- 
jection contre  lui.  Tout  le  monde  croyait  à  une 
éclatante  revanche  ;  tout  le  monde  a  tout  donné. 


PENDANT    LA     GUERRE  251 

De  son  côté  le  dictateur  semblait  donner  des 
preuves  de  savoir-faire  en  étouffant  avec  une 
prudence  apparente  les  insurrections  du  Midi; 
les  modérés  se  réjouissaient,  car  les  modérés 
ont  la  haine  et  la  peur  des  rouges  dans  des  pro- 
portions maladives  et  tant  soit  peu  furieuses. 
C'est  à  eux  que  le  vieux  Lafayette  disait  autre- 
fois : 

—  Messieurs,  je  vous  trouve  enragés  de  modé- 
ration. 

Les  modérés  gambettistes  sont  un  peu  embar- 
rassés aujourd'hui  que  la  dictature  commence  à 
casser  leurs  vitres,  le  moment  étant  venu  où  il 
faut  faire  flèche  de  tout  bois.  Les  rouges  d'ail- 
leurs sont  dans  l'armée  comme  les  légitimistes, 
comme  les  cléricaux,  comme  les  orléanistes. 
Évidemment  les  rouges  sont  des  hommes  comme 
les  autres,  ils  se  battent  comme  les  autres,  et  il 
faudra  compter  avec  leur  opinion  comme  avec 
celle  des  autres.  Ce  serait  même  le  moment 
d'une  belle  fusion,  si,  par  tempérament,  les 
rouges  n'étaient  pas  irréconciliables  avec  tout  ce 


252  JOURNAl.    0*UN    VOYAGEUR 

qui  n'est  pas  eux7mêmes  ;  c'est  le  parti  de  l'or- 
gueil et  de  l'infaillibilité.  A  cet  effet,  ils  ont  in- 
venté le  mandat  impératif  que  des  hommes  d'in- 
telligence,  Rochefort  entre  autres,  ont  cru  devoir 
subir,  sans  s  apercevoir  que  c'était  la  fin  de  la 
liberté  et  l'assassinat  de  l'intelligence! 

Les  rouges!  c'est  encore  un  mot  vide  de  sens. 
Il  faut  le  prendre  pour  ce  qu'il  est  :  un  drapeau 
d'insurrection  ;  mais  dans  les  rangs  de  ce  parti 
il  y  a  des  hommes  de  mérite  et  de  talent  qui  de- 
vraient être  à  sa  tète  et  le  contenir  pour  lui  con- 
server l'avenir,  car  ce  parti  en  a,  n'en  déplaise 
aux  modérés,  c'est  même  probablement  celui 
qui  en  a  le  plus,  puisqu'il  se  préoccupe  de  l'ave- 
nir avec  passion,  sans  tenir  compte  du  présent. 
Qu'on  fasse  entrer  dans  ses  convictions  et  dans 
ses  mœurs,  un  peu  trop  sauvages,  le  respect 
matériel  de  la  vraie  légalité,  et,  de  la  confusion 
d'idées  folles  ou  généreuses  qu'il  exhale  pêle- 
mêle,  sortiront  des  vérités  qui  sont  déjà  recon- 
nues par  beaucoup  d'adliérents  silencieux,  en- 
nemis, non  de  leurs  doctrines,  mais  de  leurs 


PENDANT    LA     GUERRE  253 

façons  d'agir.  Une  société  fondée  sur  le  res- 
pect inviolai)le  du  principe  d'égalité,  repré- 
senté par  le  suffrage  universel  et  par  la  liberté 
de  la  presse,  n'aurait  jamais  rien  à  craindre  des 
impatients,  puisque  leur  devise  est  liberté^ 
égalité  :  je  ne  sais  s'ils  ajoutent  fraternité  :  dans 
ces  derniers  temps,  ils  ont  perdu  par  la  violence, 
la  haine  et  l'injure,  le  droit  de  de  se  dire  nos 
frères. 

N'importe!  une  société  parfaitement  soumise 
au  régime  de  l'égalité  et  préservée  des  excès  par 
la  liberté  de  parler,  d'écrire  et  de  voter,  aurait 
dès  lors  le  droit  de  repousser  l'agression  de  ceux 
qui  ne  se  contenteraient  pas  de  pareilles  insti- 
tutions, et  qui  revendiqueraient  le  droit  mons- 
trueux de  guerre  civile.  Il  faut  que  les  modérés 
y  prennent  garde  ;  si  les  insurrections  éclatent 
parfois  sans  autre  cause  que  l'ambition  de  quel- 
ques-uns ou  le  malaise  de  plusieurs,  il  n'en  est  pas 
de  même  des  révolutions,  et  les  révolutions  ont 
toujours  pour  cause  la  restriction  apportée 
une  liberté  légitime.  Si,  par  crainte  des  émeu 

15 


254  JOURNAL  d'un  voyageur 

tes,  la  société  républicaine  laisse  porter  atteinte 
à  la  liberté  de  la  parole  et  de  l'association,  elle 
fermera  la  soupape  de  sûreté,  elle  ouvrira  la 
carrière  à  de  continuelles  révolutions.  M.  Gam- 
betta  paraît  l'avoir  compris  en  prononçant  quel- 
ques bonnes  paroles  a  propos  de  la  liberté  des 
journaux  dans  ce  trop  long  et  trop  vague  dis- 
ecmrs  du  1"  janvier,  dont  je  me  plaignais  peut- 
être  trop  vivement  l'autre  jour.  S'il  a  cette 
ferme  convîetîon  que  la  liberté  de  la  presse  doit 
être  respectée  jusque  dans  ses  excès,  s'il  désa- 
voue les  actes  arbitraire*  de  quelques-uns  de  ses 
préfets,  il  respectera  sans^  doute  également  le 
suffrage  universel.  Ceci  ne  fera  pas  le  compte 
de  tous  ses  partîsans,  mais  j'imagine  qu'il  n'est 
pas  homme  à  sacrifier  les  principes  aux  cir- 
constances. 

Je  lui  souhaite  de  tie  pas  perdre  la  tête  à 
l'heure  décisive,  et  je  regrette  de  le  voir  passer 
à  Tétât  de  fétiche,  ce  qui  est  le  danger  mortel 
pour  tous  les  souverains  de  ce  monde» 


t>EirDAKT    LA    GUERRE  ^55 

1 9  janvier. 

On  a  des  nouvelles  de  Paris  du  16.  Le  bom- 
bardement nocturne  continue.  —  Nocturne  est 
un  raffinement.  On  veut  être  sûr  que  les  gens 
seront  écrasés  sous  leurs  maisons.  On  assure 
pourtant  que  le  mal  n'est  pas  grand.  Lisez  qu'A 
n'est  peut-être  pas  proportionné  à  la  quantité 
de  projectiles  lancés  et  à  la  soif  de  destruction 
qui  dévore  le  saint  empereur  d'Allemagne; 
mais  il  est  impossible  que  Paris  résiste  long- 
temps ainsi,  et  il  est  monstrueux  que  nous  le 
laissions  résister,  quand  nous  savons  que  nos 
armées  reculent  au  lieu  d'avancer. 

Du  côté  de  Bourbaki,  l'espoir  s'en  va  com- 
plètement malgré  de  brillants  faits  d'armes  qui 
tournent  contre  nous  chaque  fois. 

20. 

Nos  généraux  ne  Combattent  plus  que  pour 
jouter.  Ils  n'ont  pas  la  franchise  de  d'Aurelle  de 
PaladhieSj  qui  a  osé  dire  la  vérité  pour  sauver 


256  JOURNAL  d'un  voyageur 

son  armée.  Ils  craignent  qu'on  ne  les  accuse  de 
lâcheté  ou  de  trahison.  La  situation  est  horrible, 
et  elle  n'est  pas  sincère  ! 

Le  temps  est  doux,  on  souffre  moins  à  Paris  ; 

mais  les  pauvres  ont-ils  du  charbon  pour  cuire 

*   leurs  aliments?  —  On  est  surpris  qu'ils  aient 

■ 

encore  des  aliments.  Pourquoi  donc  a-t-on 
ajourné  l'appel  au  pays  il  y  a  trois  mois,  sous 
prétexte  que  Paris  ne  pouvait  supporter  vingt 
'  et  un  jours  d'armistice  sans  ravitaillement  ?  Le 
gouvernement  ne  savait  donc  pas  ce  que  Paris 
possédait  de  vivres  à  cette  époque?  Que  de 
questions  on  se  fait,  qui  restent  forcément  sans 
réponse  ! 

Tours  est  pris  par  les  Prussiens. 

22  et  23. 

Toujours  plus  triste,  toujours  plus  noir,  Paiîs 
toujours  bombardé  1  on  a  le  cœur  dans  un  ét£.... 
Quelle  morne  désespérance  î  on  aurait  entvie  de 


PENDANT    LA     GUERRE  257 

* 

prendre  une  forte  dose  d'opium  pour  se  rendre 
indifférent  par  idiotisme.  —  Non!  on  n'a  pas 
le  droit  de  ne  pas  souffrir.  Il  faut  savoir,  il  fau- 
dra  se  souvenir.  Il  faut  tâcher  de  comprendre 
à  travers  les  ténèbres  dont  on  nous  enveloppe 
systématiquement.  A  en  croire  les  dépêches  of- 
ficielles, nous  serions  victorieux  tous  les  jours 
et  sur  tous  les  points.  Si  nous  avions  tué  tous 
les  morts  qu'on  nous  signale,  il  y  a  longtemps 
que  l'armée  prussienne  serait  détruite;  mais, 
à  la  fin  de  toutes  les  dépèches,  on  nous  glisse 
comme  un  détail  sans  importance  que  nous 
avons  perdu  encore  du  terrain.  Quel  régime 
moral  que  le  compte  rendu  journalier  de  cette 
tuerie  réciproque  !  Il  y  a  des  mots  atroces  qui 
sont  passés  dans  le  style  officiel  : 

—  Nos  pertes  sont  insignifiantes^  —  nos  pertes 
S07itpeu  considérables. 

Les  jours  de  désastre,  on  nous  dit  avec  une 

touchante  émotion  : 

—  Nos  pertes  sont  sensibles 

Mais  pour  nous  consoler  on  ajoute  que  celles 


258  •        JOURNAL  d'un  voyageur 

de  l'ennemi  sont  sérieuses,  et  le  pauvre  monde 
à  l'affût  des  nouvelles,  va  se  coucher  content, 
l'imagination  calmée  par  le  rêve  de  ces  cadavres 
qui  jonchent  la  terre  de  France  I 


24  janvier. 

Nos  trois  corps  d*armée  sont  en  retraite.  Les 
Prussiens  ont  Tolirs,  Le  Mans  ;  ils  auront  bien- 
tôt  toute  la  Loire.  Ils  payent  cher  leurs  avantages, 
ils  perdent  beaucoup  d'hommes.  Qu'importe  au 
roi  Guillaume?  l'Allemagne  lui  en  donnera  d'au- 
tres. Il  la  consolera  de  tout  avec  le  butin,  l'Al- 
lemand est  positif  ;  on  y  perd  un  frère,  un  fils, 
mais  on  reçoit  une  pendule,  c'est  une  conso- 
lation. 

Paris  se  bat,  sorties  héroïques,  désespérées.  — 
Mon  Dieu,  mon  Dieu  !  nous  assistons  à  cela. 
Nous  avons  donné,  nous  aussi,  nos  enfants  et 
nos  frères.  Varus,  qu'as-tu  fait  de  nos  légions? 

Encore  une  nomination  honteuse  dans  les 
journaux  ;  l'impudeur  est  en  progrès. 


PENDANT     LA    GUERUE  259 


25  janvier. 

Succès  de  Garibaldi  à  fiîjoft.  ïl  y  à  îk,  je  ne 
iSàis  où,  mais  sous  les  ôîdreô  du  héros  de  ^Italie, 
un  autre  Italien  moins  enfant,  moins  crédule, 
moins  dupe  de  certains  associés,  le  doux  et  in- 
trépide FrâpôUi,  grand-maître  de  là  hlaçonnè- 
fie  italienne,  qui,  dès  le  commericemenl  de  la 
guerre,  est  venu  noua  apporter  sa  science,  son 
dévouement,  sa  bravoure.  Personne  ttfe  p&rle  de 
lui,  c'est  à  peine  si  un  journal  Ta  nommé.  Il 
n'a  pas  écrit  une  ligne,  il  ne  s'est  même  pas 
rappelé  à  ses  amis.  Modeste,  pur  et  humain 
comme  Barbes,  il  agit  et  s'effece^  —  ^t  il  y  à  eu 
dans  certains  journaux  des  éloges  pour  de  ceb* 
tains  éhontés  qu'on  a  nommés  à  de  hauts  gra- 
des en  dépit  des  avertissements  de  la  pressé 
mieux  renseignée.  Malheur!  tout  est  souillé^ 
tout  tombe  en  dissolution.  Le  mépris  de  l'opl* 
mon  semble  érigé  en  système. 


260  JOURNAL   d'un   voyageur 


26  janvier. 

Encore  une  levée,  celle  des  conscrits  par  aur 
ticipation.  On  a  des  hommes  à  n'en  savoir  que 
faire,  des  hommes  qu'il  faut  payer  et  nourrir, 
et  qui  seront  à  peine  bons  pour  se  battre  dans 
six  mois;  ils  ne  le  seront  jamais,  si  on  con- 
tinue à  ne  pas  les  exercer  et  à  ne  les  armer 
qu'au  moment  de  les  conduire  au  feu.  Mon  troi- 
sième petit-neveu  vient  de  s'engager. 


27. 

Visites  déjeunes  officiers  de  mobilisés,  enfants 
de  nos  amis  du  Gard.  Ils  sont  en  garnison  dans 
le  pays  on  ne  peut  plus  mal,  et  né  faisant  abso- 
lument rien,  comme  les  autres.  Ghâteauroux 
regorge  de  troupes  de  toutes  armes  qui  vont 
et  viennent,  on  ne  saura  certainement  jamais 
pourquoi.  A  La  Châtre,  on  a  de  temps  en 
temps  un  passage  annoncé;  on  commande  le 


PENDANT     LA     GUERRE  261 

pain,  il  reste  au  compte  des  boulangers.  L'ia- 
tendance  a  toujours  un  règlement  qui  lui  .défend 
de  payer.  D'autres  fois  la  troupe  arrive  à  Tim- 
proviste,  on  n'a  reçu  aucun  avis,  le  pain  man- 
que. Heureusement  les  habitants  de  La  Châtre 
pratiquent  l'hospitalité  d'une  manière  admira- 
ble ;  ils  donnent  le  pain,  la  soupe,  le  vin,  la 
viande  à  discrétion  :  ils  coucheraient  sur  la 
paille  plutôt  que  de  ne  pas  donner  de  lit  à  leur 
hôte.  Ils  n'ont  pas  été  épuisés;  mais  dans  les 

villes  à  bout  de  ressources  les  jeunes  troupes 

* 
souffrent  parfois  cruellement,  et  on  s'étonne  de 

leur  résignation.  Le  découragement  s'en  mêle. 
Subir  tous  les  maux  d'une  armée  en  campagne 
et  ne  recevoir  depuis  trois  et  quatre  mois  au- 
cune instruction  militaire,  c'est  une  étrange 
manière  de  servir  son  pays  en  l'épuisant  et 
s'épuisant  soi-même. 

Un  peu  de  fantaisie  vient  égayer  un  instant 
notre  soirée,  c'est  une  histoire  qui  court  le 
pays.  Trois  Prussiens  (toujours  trois!)  ont  en- 
vahi le  département,  c'est-à-dire  qu'ils  en  ont 

15. 


262  JOURNAL  d'un  voyageur 

franchi  la  limite  pour  demander  de  la  bière  et 
du  tabac  dans  un  cabaret.  De  plus,  ils  ont  de- 
mandé le  nom  de  la  localité.  En  apprenant  qu'ils 
étaient  dans  l'Indre,  ils  se  sont  retirés  en  toute 
hâte,  disant  qu'il  leur  était  défendu  d'y  entrer, 
et  que  ce  département  ne  serait  pas  envahi  à 
cause  du  château  de  Valençay,  le  duc  ayant 
obtenu  de  la  Prusse,  où  ses  enfants  sont  au 
service  du  roi,  qu'on  respecterait  ses  propriétés. 

Il  y  a  déjà  quelque  temps  que  cette  histoire 
court  dans  nos  villages.  Les  habitants  de  Valen^ 
çay  ont  dit  que  si  tes  Prussiens  respectaient 
seulement  les  biens  de  leur  seigneur  et  rava- 
geaient ceux  du  paysan,  ils  brûleraient  le  châ- 
teau. 

Il  y  a  quelque  chose  qu'on  dit  être  vrdi  au 
fond  de  ce  roman,  c'est  que  le  duc  de  Valençay 
aurait  écrit  de  Berlin  à  son  intendant  d'emballer 
et  de  faire  partir  les  objets  précieux,  et  que,  peu 
après,  il  aurait  donné  l'ordre  de  tout  laisser  en 
place.  Qu'on  lui  ait  promis  en  Prusse»  de  respec- 
ter son  domaine  seigneurial,  cela  ert  ÎQlt  pos- 


•       PENDANT    LA    GUERRE  263 

sible  ;  mais  que  cette  promesse  se  soit  étendue 
au  département,  c'est  ce  que  nous  ne  Croirons 
jamais,  malgré  la  confiance  qu'elle  inspire  Mx 
amateurs  de  merveilleux. 

28  janvier. 

Lettres  de  Paris  du  15.  Morère  est  bien  vivant, 
Dieu  merci  !  Par  une  chance  inespérée,  à  cette 
date  nous  n'avions  ni  morts  ni  malades  parmi 
nos  amis  ;  mais  depuis  *  treize  jours  de  bombar- 
dement, de  froid  et  peut-être  de  famine  de  plus! 
— Mon  bon  Plan  chut  m'écrit  quHl  mange  sa  pail- 
lasse^ c'est-à-dire  que  le  pain  de  Paris  est  fait 
de  paille  hachée.  Il  me  donne  des  nouvelles  de 
tous  ceux  qui  m'intéressent.  Il  m'en  donne  aussi 
de  mon  pied-à-terre  de  Paris,  qui  a  reçu  un 
obus  dans  les  reins.  Le  15,  on  jouait  François 
le  Champi  au  profit  d'une  ambulance.  Cette 
pièce,  jouée  pflur  la  première  fois  en  49,  sous 
la  République,'^a  la  singulière  destinée  d*étre 
jouée  encore  sous  le  bombardement.  Une  bôN 
geriel 


264  JOURNAL  d'un  voyageur 

Mes  pauvres  amis  sont  héroïques,  ils  ne  veu- 
lent pas  se  plaindre,  ils  ne  veulent  souffrir  de 
rien.  J'ai  des  nouvelles  des  Lambert.  Leur  cher 
petit  enfant  mord  à  belles  dents  dans  les  mets 
les  plus  étranges.  On  a  été  forcé  de  l'emporter 
la  nuit  dans  un  autre  quartier.  Les  bombes  leur 
sifflaient  aux  oreilles.  Berton,  père  et  fils,  ont  été 
de  toutes  les  sorties  comme  volontaires.  D'autres 
excellents,  artistçs  sont  aussi  sur  la  brèche,  les 
hommes  aux  remparts,  les  femmes  aux  ambu- 
lances. Tous  sont  déjà  habitués  aux  obus  et  les 
méprisent.  Les  gamins  courent  après.  Paris  est 
admirable,  on  est  fier  de  lui  ! 


28  au  soir. 

Mais  les  exaltés  veulent  le  mater,  le  livrer 
peut-être.  11  y  a  encore  eu  une  tentative  contre 
l'Hôtel-de-Ville,  et  cette  fois  des  gardes  natio- 
naux insurgés  ont  tiré  sur  leurs  concitoyens.  Ce 
parti,  si  c'en  est  un,  se  suicide.  De  telles  provo- 
cations dans  un  pareil  moment  sont  criminelles 


PENDANT     LA     GUERRE  265 

et  la  première  pensée  qui  se  présente  à  Tesprit 
est  qu'elles  sont  payées  par  la  Prusse.  On  saura 
plus  tard  si  ce  sont  des  fous  ou  des  traîtres. 
Quels  qu'ils  soient,  ils  tuent,  ils  provoquent  la 
tuerie  :  ce  ne  sont  pas  des  Français,  ou  ce  ne 
sont  pas  des  hommes. 

On  parle  d'armistice  et  même  de  capitulation. 
Ces  émeutes  rendent  peut-être  la  catastrophé 
inévitable.  Les  journaux  anglais  annoncent  la  fin 
de  la  guerre.  Le  gouvernement  de  Bordeaux 
s'en  émeut  et  nous  défend  d'y  croire.  Ne  lui  en 
déplaise,  nous,  n'y  croyons  que  trop.  La  misère 
doit  sévir  à  Paris.  On  a  beau  nous  le  cacher,  nos 
amis  ont  beau  nous  le  dissimuler,  cela  devient 
évident.  Le  bois  manque,  le  pain  va  manquer. 
L'exaltation  des  clubs  va  servir  de  prétexte  à  ce 
qui  reste  de  bandits  à  Paris,  —  et  il  en  reste 
toujours,  —  pour  piller  les  vivres  et  peut-être 
les  maisons.  La  majorité  de  la  garde  nationale 
paraît  irritée  et  blâme  la  douceur  du  général 
Trochu.  Le  général  Vinoy  est  nommé  gouverneur 
de  Paris  à  sa  place.  Est-ce  Ténergie,  est-ce  la 


266       ,    JOURNAL  d'un  voyagèdr 

patience  qui  peuvent  sauver  une  pareille  situa- 
tion?—Elle  est  sans  exemple  dans  Thistoire. 
Les  Prussiens  sont-ils  appelés  à  la  résoudre  en 
brûlant  Paris?  On  ne  ferme  pas  Toeil  de  la  nuit, 
on  voudrait  être  mort  jusqu'à  demain,  —  et 
peut-être  que  demain  ce  sera  pire  ! 


DimaDche  29  janvier. 

C'en  esif  fait!  Paris  a  capitulé,  bien  qu'on  ne 
prononce  pas  encore  ce  mot-là.  Un  armistice  est 
signé  pour  vingt  et  un  jours.  Convocation  d'une 
assemblée  de  députés  à  Bordeaux  :  c'est  Jules 
Favre  qui  a  traité  à  Versailles.  On  va  procéder  à 
la  hâte  aux  élections.  On  ne  sait  rien  de  plus.  Y 
aura-t-il  ravitaillement  pour  le  pauvre  Paris  af- 
famé? car  il  est  affamé,  la  chose  est  claire  à  pré- 
sent! La  paix  sortira-t-elle  de  cette  suspension 
d'armes?  Pourrons-nous  communiquer  avec 
Paris?  A  quelles  conditions  a-ton  obtenu  ce 
sursis  au  bombardement  ?  Il  est  impossible  que 
l'ennemi  n'ait  pas  exigé  la  reddition  d'un  ou  de 


PENDANT     LA     GUERRE  267 

plusieurs  forts.  Il  n'y  a  pas  d'illusion  à  conser- 
ver. Cela  devait  finir  ainsi  1  L'émeute  a  dû  être 
plus  grave  qu'on  ne  Ta  avoué.  Les  Prussiens 
en  profitent.  Malheureux  agitateurs  !  que  le  dé- 
sastre, la  honte  et  le  désespoir  du  pays  vous 
étouffent,  si  vous  avez  une  conscience! 

Le  désordre  et  le  dégoût  où  Ton  a  jeté  la 
France  rendaient  notre  perte  inévitable.  Mais 
fallait-il  laisser  dire  à  nos  ennemis  : 

—  Ce  peuple  insensé  se  livre  lui-même  !  Los 
haines  qui  le  divisent  ont  fait  plus  que  nos  bou*- 
lets,  plus  que  la  famine  elle-même  ! 

Ahl  mécontents  de  Paris,  vous  qui  accusez 
vos  chefs  de  trahison,  et  vous  aussi  qui  les 
abandonnez  parce  qu'ils  veulent  épargner  la  vie 
des  émeutiers,  si  les  choses  sont  comme  elles 
paraissent,  vous  êtes  tous  bien  coupables,  mais 
si  malheureux  qu'on  vous  plaint  tous  et  qu'on 
tâchera  d'arracher  de  son  cœur  cette  page  de 
votre  histoire  pour  ne  se  rappeler  que  cinq  mois 
de  patience,  d'union,  d'héroïsme  véritable! 

On  vous  plaint  et  on  vous  aime  tous  quand 


208  JOURNAL  D*UN   VOYAGEUR 

même  :  vous  n'êtes  plus  écrasés  par  les  bombes, 
vos  pauvres  enfants  vont  avoir  du  pain.  On 
respire  en  dépit  d'une  douleur  profonde,  et  on 
veut  la  paix,  —  oui,  la  paix  au  prix  de  notre 
dernier  écu,  pourvu  que  vous  échappiez  à  cette 
torture  !  Quant  à  moi,  il  était  au-dessus  de  mes 
forces  de  la  contempler  plus  longtemps,  et 
j'avoue  qu'en  ce  moment  je  suis  irritée  contre 
ceux  qui  reprochent  à  votre  gouvernement 
d'avoir  cédé  devant-  l'horreur  de  vos  souffran- 
ces. On  réfléchira  demain,  aujourd'hui  on  pleure 
et  on  aime  :  arrière  ceux  qui  maudissent! 


Janvier, 

A  présent  nous  savons  pourquoi  Pans  a  dû 
subir  si  brusquement  son  sort.  Encore  une  fois 
nous  n'avons  plus  d'armée!  Tandis  que  celles 
de  l'Ouest  et  du  Nord  sont  en  retraite,  celle  de 
l'Est  est  en  déroute.  Le  malheureux  Bourbaki, 
harcelé,  dit-on,  par  les  exigences,  les  soupçons 
et  les  reproches  de  la  dictature  de  Bordeaux, 


PENDANT    LA     GUERRE  269 

s'est  brûlé  la  cervelle.  Aucune  dépêche  ne  nous 
en  a  informés,  les  journaux  que  nous  pouvons 
nous  procurer  le  disent  timidement  dans  un 
entrefilet.  Mais  on  le  sait  trop  à  Versailles,  et 
devant  l'évidence  Jules  Favre  a  dû  perdre  tout 
espoir. 

Ce  nouveau  drame  est  navrant.  Celui-là  ne 
trahissait  pas  qui  s'est  tué  pour  ne  pas  survivre 
à  la  défaite  ! 


31  janvier. 

Dépêche  officielle.  —  Aleajacta  est  !  La  dicta- 
ture de  Bordeaux  rompt  avec  celle  de  Paris.  Il 
ne  lui  manquait  plus,  après  avoir  livré  par  ses 
fautes  la  France  aux  Prussiens,  que  d'y  provoquer 
la  guerre  civile,  par  une  révolte  ouverte  contre 
le  gouvernement  dont  il  est  le  délégué  !  Peuple, 
tu  te  souviendras  peut-être  cette  fois  de  ce  qu'il 
faut 'attendre  des  pouvoirs  irresponsables!  Tu 
en  as  sanctionné  un  qui  t'a  jeté  dans  cet  abîme, 
tu  en  as  subi  un  autre  que  tu  n'avais  pas  sanc- 


270  JOURNAL  d'un  voyageur 

tionné  du  tout  et  qui  t'y  plonge  plus  avant,  grâce 
au  souverain  mépris  de  tes  droits»  Deux  ma- 
lades, un  somnambule  et  un  épileptique,  vien- 
nent de  consommer  ta  perte.  Relève-toi,  si  tu 
peux  ! 

tt  L'occupation  des  forts  de  Paris  par  les 
Prussiens,  dit  cette  curieuse  dépêche,  semble  in- 
diquer que  la  capitale  a  été  rendue  en  tant  que 
place  forte.  La  convention  qui  est  intervenue 
semble  avoir  surtout  pour  objet  la  formation  et 
la  nomination  d'une  assemblée. 

a  La  politique  soutenue  et  pratiquée  par  le 
ministre  de  l'intérieur  et  de  la  guerre  est  tou- 
jours la  même  :  guerre  à  outrance^  résistance 
jusqu'à  complet  épuisement!  » 

Entends-tu  et  comprends-tu,  pauvre  peuple  ? 
Le  complet  épuisement  est  prévu,  inévitable,  et 
le  voilà  décrété  1 

a  Employez  donc  toute  votre  énergie,  dit  la 
dépêche  en  s'adressant  à  ses  préfets»  à  mainte- 
nir le  moral  des  populations  !  » 

Le  moyen  est  subUme  !  Promettez-leur  le  com- 


PENflAWT    L\    GUERRE  271 

j^let  épuisement  !  Voilà  tout  m  que  vous  avez  à 
leur  offrir.  Eh  bi^n  î  c'est  déjà  fait.  Vous  avez 
tout  prisj,  et  cela  ne  vous  a  servi  à  rien.  Il  faut 
aviser  au  moyen  de  vider  deux  fois  chaque 
bourse  vide  et  de  tuer  une  seconde  fois  chaque 
homme  mort  ! 

Viennent  ensuite  des  ordres  relatifs  à  la  dis- 
cipline* 

«  Les  troupes  devront  être  exercées  tous  les 
jours  pendant  de  longues  heures  pour  s'a- 
guerrir» » 

Il  est  temps  d'y  songer,  à  présent  que  celles 
qui  savaient  se  battre  sont  prisonnières  ou  cer- 
nées, et  que  celles  qui  ne  savent  rien  sont  dé- 
moralisées par  l'inaction  et  décimées  par  les 
maladies  !  Ferez- vous  repousser  les  pieds  gelés 
que  la  gangrène  a  fait  tomber  dans  vos  campe- 
ments infects?  Ressusciterez-vous  les  infirmes, 
les  phthisiques,  les  mourants  que  vous  avez  fait 
partir  et  qui  sont  morts  au  bout  de  vingt-quatre 
heures  ?  Rétablirez-vous  la  discipline  dont  vous 
vous  êtes  préoccupé  tout  récemment  et  que  vous 


272  JOURNAL  d'on  voyageur 

avez  laissée  périr  comme  une  chose  dont  Pelé- 
ment  civil  n'avait  aucun  besoin  ? 

Mais  voici  le  couronnement  du  mépris  pour 
les  droits  de  la  nation  :  Après  avoir  décrété  la 
guerre  à  outrance,  le  ministre  de  l'intérieur  et 
de  la  guerre,  l'homme  qui  n'a  pas  reculé  devant 
cette  double  tâche,  ajoute  : 

—  Enfin^  il  rCest  pas  jusqiiattx  élections  qui 
ne  puissent  et  ne  doivent  être  mises  à  profit. 

Et  puis,  tout  de  suite,  vient  l'ordre  d'imposer 
la  volonté  gouvernementale,  j'allais  dire  impé^ 
riale,  aux  électeurs  de  la  France. 

—  Ce  quHl  faut  k  la.  France,  c'est  une  assem- 
blée qui  veuille  la  guerre  et  soit  décidée  à  tout. 

a  Le  membre  du  gouvernement  qui  est  attendu 
arrivera  sans  doute  demain  matin.  Le  ministre ^ 

m 

—  c'est  de  lui-»mème  que  parle  M.  Gambetta, — 
le  ministre  s'est  fixé  un  délai  qui  expire  démain  à 
trois  heures,  » 

C'est-à-dire  que,  si  l'on  tarde  à  lui  céder,  il  . 
passera  outre  et  régnera  seul.  Le  tout  finit  par 
un  refrain  de  cantate  : 


PENDANT     LA    GUERllE  273 

—  Donc,  patience  !  fermeté  !  courage  !  union 
et  discipline! 

Voilà  comme  M.  Gambetta  entend  ces  choses! 
Quand  il  a  apposé  beaucoup  de  points  d'excla- 
mation au  bas  de  ses  dépèches  et  circulaires,  il 
croit  avoir  sauvé  la  patrie. 

Nous  voilà  bien  et  dûment  avertis  que  Paris 
ne  compte  pas,  que  c'est  une  place  forte  comme 
une  autre,  qu'on  peut  ne  pas  s'en  soucier  et 
continuer  Vépuisement  rêvé  par  la  grande  âme 
du  ministre  pendant  que  l'ennemi,  maître  des 
forts,  réduira  en  cendre  la  capitale  du  monde 
civilisé.  Il  n'entre  pas  dans  la  politique,  si.  mo-, 
destement  suivie  et  pratiquée  par  le  ministre^  de 
s'apitoyer  sur  une  ville  qui  a  eu  la  lâcheté  de 
succomber  sans  son  aveu  ! 

Ce  déplorable  enivrement  d'orgueil  qui  con- 
duit un  homme,  fort  peu  guerrier,  à  la  férocité 
froide  et  raisonnée,  est  une  note  à  prendre  et  à 
retenir.  Voilà  ce  que  le  pouvoir  absolu  fait  de 
nous  !  Dépéchez-vous  de  vous  donner  des  maî- 
tres, pauvres  moutons  du  Berry! 


2lll  JOURNAL    D*UN    VOYAGEOR 


1er  février. 

Aujourd'hui  îe  ministre  refait  sa  thèse,  ft 
change  de  ton  à  Féganî  de  Paris.  (Test  mie  ville 
sublime,  qui  ne  s'est  défendue  que  pour  M  don- 
ner le  temps  de-  saurer  la  France,  eî  il  nous 
assure  qu'elle  est  sauvée,  vu  qu'il  a  formé  «  des 
armées  feunes^  encore  y  mais  auxquelles  il  n'a 
manqué  jusqu^à  présent  qtie  la  solidité  qu^on 
n'acquiert  qu!à  la  longue.  » 

Il  absout  Paris,  mais  il  accuse  îe  gouverne^ 
ment  de  Paris,  dont  apparemment  iï  ne  relève 
plus. 

—  On  a  signé  à  notre  insu,  sans  nous^  avertir , 
sans  nous  consulter,  un  armistice  dont  nous^  if  avons 
connu  que  tardvûement  ta  coupable  tégèretè^  qui 
livre  aux  troupes  prussfennes^  desr  dépurtemeitts" 
occupés  par  nos  soldats^  et  qui  nous' impose  V'obK^ 
galion  de  rester  trois  semaines  att  repos  pouf- 
réunir  y  dam  les  tristes  circonstmcesoû  se  trouvé 
le  pays  y  une  assemblée    nationate.  Gependartt 


PENDANT.    LA     GUERRE  275 

persmine  ne   vient  de  Paris,  et  it  faut   agir. 

On  s'imagine  qu*après  avoir  ainsi  tancé  la  lé- 
gèreté coupable  de  son  gouvernement,  le  ministre 
va  lui  résister?  Il  l'avait  annoncé  hier,  il  s'était 
fixé  un  délai.  Le  délai  est  expiré,  et  il  n'ose  !  Il 
va  obéir  et  s'occuper  d'avoir  une  assemblée 
vraiment  nationale.  Pardonnons-lui  une  heure 
4'égarement,  passoa^lui  encore  cette  proclama- 
tion illisible,  impertinente,  énigmatique.  Espé* 
rons  qu'il  n'aura  pas  de  candidats  officiels,  bien 
qu'il  semble  nous  y  préparer.  Espérons.  que,pour 
la  première  fois  depuis  une  vingtaine  d'années,  le 
suffrage  universel  sera  entièrement  libre,  et  que 
nous  pourrons  y  voir  l'expression  de  la  volonté 
de  la  France. 

Ce.  retaf  d  du  délégué  4c  Paris,  qui  offense  et 
irrite  le  délégué  de  Bordeaux,  nous  inquiète, 
nous  autres.  Paris  aurait-il  refusé  de  capituler 
malgré  l'occupation  des.  forts  ?  Paris  croit-il  env 
eore  que  nos  armées  sont  à  dix  lieues  de  son  en- 
ceinte? On  l'a  nourri  des  mensonges  du  dehors, 
et  c'est  là  un  véritable  crime.  Nos  anxiétés  re- 


276  JOURNAL   d'un   voyageur 

doublent.  Peut-être  qu'au  lieu  de  manger  on 
s'égorge.  —  Le  ravitaillement  s'opère  pourtant, 
et  on  annonce  qu'on  peut  écrire  des  lettres  ou- 
vertes et  envoyer  des  denrées. 


2  février. 

J'ai  écrit  quinze  lettres,  arriveront-elles?  —  Il 
fait  un  temps  délicieux;  j'ai  écrit  la  fenêtre  ou- 
verte. Les  bourgeons  commencent  à  se  montrer, 
le  perce-neige  sort  du  gazon  ses  jolies  clochettes 
blanches  rayées  de  vert.  Les  moutons  sont  dans 
le  pré  du  jardin,  mes  petites-filles  les  gardent  en 
imitant,  à  s'y  tromper,  les  cris  et  appels  consa- 
crés des  bergères  du  pays.  Ce  serait  une  douce 
et  heureuse  journée,  s'il  y  avait  encore  de  ces 
journées-là;  mais  le  parti  Gambetta  nous  en 
promet  encore  de  bien  noires.  Il  a  pris  le  mot 
d'ordre  ;  il  veut  la  guerre  à  outrance  et  le  com- 
plet épuisement.  Pour  quelques-uns,  c'est  encore 
quelques  mois  de  pouvoir;  pour  les  désinté- 
ressés, c'est  la  satisfaction  sotte  d'appartenir  ^u 


PENDANT     LA     GUERRE  27'7 

parti  qui  domine  la  situation  et  fait  trembler  la 
volaille,  c'est-à-dire  les  timides  du  parti  opposé  ; 

—  mais  le  paysan  et  l'ouvrier  ne  tremblent  pas 
tant  qu'on  se  l'imagine  !  Le  paysan  surtout  est 

*  très-calme,  il  sourit  et  se  prépare  à  voter,  quoi? 

—  La  paix  à  outrance  peut-être  ;  on  l'y  provoque 
en  le  traitant  de  lâche  et  d'idiot.  L'autre  jour, 
un  vieux  disait  : 

—  Us  s'y  prennent  comme  ça?  On  leur  fera 
voir  qu'on  n'attrape  pas  les  mouches  avec  du 
vinaigre. 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'ils  se  pronon- 
ceront ici  en  masse  contre  le  complet  épuise- 
ment, et  ils  n'auront  pas  tort. 

—  Avec  quoi,  disent-ils,  nourrira-t-on  ceux 
que  l'ennemi  a  ravagés^  si  on  ravage  le  reste  ? 

Us  n'ignorent  pas  que  les  provinces  défendues 
souffrent  autant  des  nationaux  que  des  ennemis, 
et,  comme  le  vol  des  prétendus  fournisseurs  et 
le  pillage  des  prétendus  francs-tireurs  entrent  à 
présent  sans  restriction  et  sans  limite  dans  nos 
prétendus  moyens  de   défense,  ils  ne  veulent 

16 


278  JOURNAL  d'un  votageor 

plus  se  défendre  avec  un  gotrvemement  qui  ne 
les  préserve  de  rien  et  les  menace  de  tout 


Vendredi  '6  février. 

Le  mai  augmente.  La  menace  se  dessine.  Le 
ministre  de  Bordeaux  décrète  de  son  chef  des 

4 

incompatibilités  que  la  République  ne  dpit  pas 
connaître.  Il  exclut  non-seulement  de  l'éligibilité 

les  membres  de  toutes  les  familles  déchues  du 

t. 

trône,  mais  encore  les  anciens  candidats  officiels, 
les  anciens  préfets  de  l'Empire,  auxquels,  par 
une  logique  d'un  nouveau  genre,  il  substitue  les 
siens.  On  ne  pourra  pas  élire  les  préfets  d*il  y  a 
six  mois  ;  en  revanche,  on  pourra  élire  les  préfets 
actuellement  en  fonctions  î  C'est  le  coup  d*Êtat 
de  la  folie  ;  il  y  a  des  gens  pour  l'admirer  et  en 
accepter  les  conséquences.  -^  Que  fait  donc  le 
gouvernement  de  Paris,  qui,  on  le  sait^  ne  veut 
pas  accepter  cette  modification  à  la  première,  à 
la  plus  sacrée  des  lois  républicaines?  L'ennemi 
i'empéche-t-il  de  communiquer  avec  la  déléga- 


PENDANT    m    GUERRE  279 

lion?  Ce  serait  de  la  part  de  M.,  de  Bismarck  une 
nouvelle  et  sanglante  perfidie  que  de  vouloir  ou- 
trager et  avilir  le  suffrage  universel. 
Beaucoup  de  préfets  n'oseront  pas,  j'espère, 
*  afficher  l'outrage  au  peuple  sur  les  murs  des 
villes.  Ce  serait  le  signal  de  grands  désordres. 
Les  maires  ne  l'oseront  pas  dans  les  campagnes. 
Dieu  nous  préserve  des  colères  de  la  réaction,  si 
stupidement  provoquées  et  si  cruellement  aveu- 
gles quand  elles  prennent  leur  revanche  !  Que  la 
soupape  de  sûreté  s'ouvre  vite,  que  le  gouver* 
nement  de  Paris  répare  la  faute  de  son  ex-col^- 
lègue,  et  que  le  peuple  vote  librement!  Tout  est 
perdu  sans  cela.  Une  guerre  civile,  et  c'est  main- 
tenant que  la  paix  avec  l'étranger  devient  à  ja- 
mais honteuse  pour  la  France. 


Vendredi  soir. 

Enfin  !  Jules  Simon  est  arrivé  à  Bordeaux  avec 
un  décret  signé  de  tous  les  membres  du  gou- 
vernement de  Paris,  donnant  un  démenti  formel 


2S0  iôURNAL  d'un  voyageur 

I 

aux  prétentions  du  délégué.  Se  prononcera-t-il 
aussi  contre  la  mesure  qui  vient  de  faire  un  si 
grand  scandale,  et  dont  le  ministre  de  la  justice 
a  endossé  la  cruelle  responsabilité?  L'atteinte 
portée  ces  jours-ci  à  l'inamovibilité  de  la  magis- 
trature a  été  pour  nous,  qui  aimons  et  respectons 
€rémieux,  une  douloureuse  stupéfaction.  Certes 
les  magistrats  frappés  par  cette  mesure  n'ont  pas 
nos  sympathies;  mais  détruire  un  principe  pour 
punir  quelques  coupables,  et  se  résoudre  à  un 
tel  acte  au  moment  de  perdre  le  pouvoir,  c'est 
inexplicable  de  la  part  d'un  homme  dont  l'intel- 
ligence et  la  droiture  d'intentions  n'ont  jamais 
été  mises  en  doute,  que  je  sache.  Que  s'est-il 
donc  passé?  Cette  verte  vieillesse  s'est-elle  af- 
faissée  tout  d'un  coup  sous  la  pression  des 
exaltés? 

Le  parti  Gambetta  était  donc  fermement  con- 
vaincu que  la  guerre  commençait,  qu'il  fallait 
entrer  dans  la  voie  des  grajides  mesures  dicta- 
toriales pour  donner  un  nouvel  élan  à  la  France, 
et  qu'on  avait  un  an  de  lutte  acharnée,  ou  une 


PENDANT     LA    GUERRE    *  281 

prochaine  série  de  grandes  victoires  pour  arriver 
au  consulat? 

A  Paris,  on  est  triste,  mais  résigné  ;  il  n'y  a 
pas  eu  le  moindre  trouble,  bien  qu'on  Tait  beau- 
coup donné  à  entendre  pour  nous  effrayer.  Il  y 
a  un  système  à  la  fois  réactionnaire  et  républi- 
cain pour  nous  brouiller  avec  Paris  ;  les  meneurs 
des  deux  partis  s'y  acharnent. 

Nous  apprenons  enfin  que  l'armée  de  Bour- 
baki  a  passé  en  Suisse  au  moment  d'être  cernée 
et  détruite.  L'ignorait-on  à  Bordeaux?  A  coup 
sûr,  M.  de  Bismarck  ne  l'a  pas  laissé  ignorer  à 
Paris. 

Le  pauvre  général  Bourbaki  n'est  pas  mort, 
bien  qu'il  se  soit  mis  réellement  une  balle  dans 
la  tête.  Les  uns  disent  qu'il  est  légèrement 
blessé,  d'autres  qu'il  l'est  mortellement.  Quoi 
qu'il  en  soit,  il  a  voulu  mourir;  c'est  le  seul 
général  qui  ait  manqué  de  philosophie  devant 
la  défaite.  Tous  les  autres  se  portent  bien.  Tant 
mieux  pour  ceux  qui  se  sont  bien  battus  ! 


ic. 


282  JOURNAL    D'UN    VOYAGEUR 


i  février. 

Les  feuilles  poussent  aux  arbres,  mais  nos 
beaux  blés  sont  rentrés  sous  terre.  La  campagne, 
si  charmante  chez  nous  en  cette  saison,  est  d*un 
ton  affreux.  Des  espaces  immenses  sont  rasés 
par  la  gelée.  Il  est  dit  que  nous  perdrons  tout, 
même  l'espérance.  M.  de  Bismark  nous  envoie 
des  dépêches  !  Il  déclare  qu'il  h'admet  pas  les 
incompatibilités  de  M.  Gambetta.  C'est  lui  qui  nous 
protège  contre  notre  gouvernement.  C'est  la 
scène  grotesque  passant  à  travers  le  drame 
sombre. 

•  Lettres  du  Midi.  Us  sont  effrayés.  Le  coup 
d^État  les  menace,  disent-ils,  de  grands  malheurs. 
Beaucoup  de  bons  républicains  vont  voter  pour 
les  conservateurs.  C'est  une  combinaison  for- 
tuite amenée  par  la  situation. 

Ici  tout  se  passera  en  douceur  comme  de  cou- 
tume, mais  la  liste  républicaine  aura  si  peu  de 
yoix  que  le  parti  Gambetta  payera  cher  la  faute 


PENDANT    LA    GUERRE  283 

de  son  chef»  Il  y  a  là  des  noms  aimés;  mais, 
pour  défendre  le  système  qu'ils  s'obstinent  à  re- 
présenter, il  faudrait  fausser  sa  propre  con- 
science, et  peu  de  gens  estimables  s'y  décideront.  • 
Il  y  en  aura  pourtant;  il  y  a  toujours  des  politi- 
ques ptws  qui  font  bon  marché  de  leurs  scru- 
pules et  de  leurs  répugnances  pour  obéir  à  un 
système  convenu  ;  c'est  même  cela  qu'ils  appel- 
lent la  conduitepolitiqtie.  J'avoue  que  j'ai  toujours 
eu  de  l'aversion  pour  cette  stratégie  de  transac- 
tion. 

Dans  sa  proclamation  dernière,  M.  Gambetta 
disait,  en  finissant,  une  parole  énigmatique  : 

—  Pour  atteindre  ce  but  sacré  (la  guerre  à  ou- 
trance représentée  par  le  choix  des  candidats),  il  " 
faut  y  dévouer  nos  cœurs,  nos  volontés,  notre 
rie,  et,  sacrifice  difficile  peut-^tre,  laisser  là  nos 
préférences.  Aux  armes  !  aux  armes  !  etc. 

Le  parti  entend  sans  doute  son  chef  à  demi- 
mot.  Pour  nous,  simples  mortels  sans  malice, 
nous  nous  posons  des  questions  devant  le  texte 
mystérieux.  Ne  serait-ce  pas  l'annonce  d'une  évo- 


284  JOURNAL   d'un  voyaoeur 

lution  politique  comme  celle  de  ces  républicainis 
du  Midi  qui  m'écrivaient  hier  : 
«  Devant  Tennemi  du  suffrage  universel,  nous 
*  passerons  à  l'ennemi  de  l'ennemi  !» 

M.  Gambetta,  passant  à  l'alliance  avec  les 
rouges  qu'il  a  contenus  jusqu'ici  dans  les  villes 
agitées  par  eux,  serait  plus  logique  ;  jusqu'ici  ses 
préférences  ont  été  pour  ses  confrères  de  Paris 
qui  lui  ont  confié  nos  destinées,  faisant  en  cela, 
^elon  nous,  acte  d'énorme  légèreté.  A  présent,  le 
dictateur  va  sans  doute  donner  sa  confiance  et 
son  appui  aux  ennemis  d'hier,  et  je  ne  vois  pas 
pourquoi  ils  ne  s'entendraient  pas,  puisqu'ils 
sont  aussi  friands  que  lui  de  dictature  et  de 
coups  d'État. 


5  février. 

Ni  lettres,  ni  journaux  pour  personne  ;  on  est 
en  si  grande  défiance  qu'on  croit  ce  silence 
commandé.  On  s'inquiète  de  ce  qui  se  passe  à 
Bordeaux  entre  Jules  Simon  et  la  dictature. 


PENDANT    LA     GUFRRE  285 


o. 


Pas  plus  de  nouvelles  qu'hier  ;  nous  n'avons 
que  les  journaux  d'avant-hier,  qui  disent  que 
l'armistice,  mal  réglé  ou  mal  compris,  a  amené 
de  nouveaux  malheurs  pour  nos  troupes.  Nous 
sommes  inquiets  d'une  partie  de  nos  mobilisés 
qui  a  été  conduite  au  feu,  comme  nous  le  redou- 
tions, sans  avoir  appris  à  tenir  un  fusil,  et  qui 
s'est  trouvée  à  l'affaire  de  la  reprise  du  faubourg 
de  Blois.  Ils  s'y  sont  jetés  comme  des  fous,  tra- 
versant la  Loire  en  désordre  sur  un  pont  miné, 
tombant  dans  la  rivière,  sortant  de  là  en  riant 
pour  aller  droit  aux  Prussiens  embusqués  dans 
les  maisons,  tirant  au  hasard  leurs  mauvais  fusils 
qui  éclataient  dans  leurs  mains,  et  vers  le  soir  se 
tuant  les  uns  les  autres  faute  de  se  reconnaître 
et  faute  de  direction.  Le  lendemain,  nos  pauvres 
enfants  étaient  cernés  ;  la  retraite  leur  était  abso- 
lument coupée,  et  ils  attendaient  l'écrasement 
final  lorsque,  après  six  heures  d'attente  dans  la 


286  JOURNAL    D*UN    VOYAGEUR 

boue,  l'arme  au  pied,  leur  colonel  fut  obligé  de 
leur  laisser  connaître  l'armistice,  mais  en  leur 
déclarant  qu'il  ne  l'acceptait  pas.  Si  Gambetta 
dure,  ce  colonel  intelligent  sera  décoré  ou  gé- 
néral. —  Avec  de  tels  chefs,  Yépuisement  désiré 
ira  vite,  et  le  pouvoir  de  ceux  qui  sacrifient  ainsi 
la  jeunesse  d'un  pays  ne  sera  pas  d'aussi  longue  , 
durée  qu'ils  l'espèrent 

Mardi  7  février. 

On  raconte  enfin  la  lutte  entjre  Jules  Simoii  et 
M.  Gambetta;  elle  a  été  vive,  et  tous  les  journaux 
qui  se  sont  permis  de  publier  le  décret  du  gou- 
vernement de  Paris  relatif  à  la  liberté  des  élec- 
tions ont  été  saisis  à  Bordeaux,  Le  coup  d'État 
est  complet  ! 

Une  lettre  nous  apprend  ce  3oir  que  Jules 
Simon  l'emporte,  qu'il  a  dû  montrer  une  fermeté 
qui  n'a  pas  été  sans  péril  pour  lui,  que  M.  Gam- 
betta se  décide  à  donner  sa  démission,  et  que 
le  décret  de  Paris  qui  annule  le  sien  sera  publié 
demain. 


PENDANT     LA     GUERRE  287 

Demain  !  c'est  lé  jour  du  vote  f  On  aura  com- 
mencé à  voter,  et  dans  beaucoup  de  localités  on 
aura  fini  de  voter  sans  savoir  qu'on  est  libre  de 
choisir  son  candidat  ;  mais  en  revanche  les  pré- 
fets en  fonctions  pourront  être  élus  dans  les 
localités  qu'ils  administrent  encore.  On  promène 
déjà  partout  des  listes  officielles  qu'on  appelle 
listes  républicaines.  Ainsi  le  premier  appel  au 
peuple  fait  par  cette  république-là  aura  suivi  la 
forme  impériale  et  admis  des  incompatibilités 
inconnues  sous  l'empire.  C'est  une  honte!  mais 
qu'elle  retombe  sur  ceux  qui  l'acceptent! 

Rendons  justice  au  gouvernement  de  Paris,  il 
a  fait  cette  fois  son  devoir  autant  qu'il  l'a  pu,  et 
oublions  vite  ce  mauvais  rêve  d'un  coup  de 
dictature  avorté.  Le  vote  sera  libre  quand  même, 
grâce  â  la  ferme  volonté  que  montrent  les 
masses    d'exercer  leur   droit   dans  toute  son 

étendue. 

11  y  a  ici  diverses  lîstes  de  conciliation  qui  ne 
huiront  pas  à  la  priiiCipale,  la  liste  dite  libérale, 
celle  de  la  paixj  comme  l'appellent  les  paysans. 


288  JOURNAL     D*U]M     VOYAGEUR 

L'autre,  c'est  celle  de  la  guerre.  Ils  ne  s'y  trom- 
peront pas. 

Aucun  symptôme  de  bonapartisme  ni  de  clé- 
ricalisme dans  les  esprits  autour  de  nous.  Je  ne 
connais  aucun  des  candidats  qui  représentent 
pour  eux  le  vote  pour  la  paix  ;  je  vis  cloîtrée,  je 
ne  vois  même  presque  jamais  les  paysans  de  la 
nouvelle  génération. 

Us  ont  beaucoup  grandi  en  fierté  et  en  bien- 
être,  ces  paysans  de  vingt  à  quarante  ans;  ils  ne 
demandent  jamais  rien.  Quand  on  les  rencontre» 
ils  n'ôtent  plus  leur  chapeau.  S'ils  vous  connais- 
sent, ils  viennent  à  vous  et  vous  tendent  la  main. 
Tous  les  étrangers  qui  s'arrêtent  chez  nous  sont 
frappés  de  leur  bonne  tenue,  de  leur  aménité  et 
de  l'aisance  simple,  amicale  et  polie  de  leur  atti- 
Uide.  Vis-à-vis  des  personnes  qu'ils  estiment,  ils 
sont,  comme  leurs  pères,  des  modèles  de  savoir- 
vivre  ;  mais  plus  que  leurs  pères,  qui  en  avaient 
déjà  le  sentiment,  iis  ont  la  notion  et  la  volonté 
de  l'égalité  :  c'est  le  droit  de  suffrage  qui  leur  a 
fait  monter  cet  échelon.  Ceux  qui  les  traitent 


PENDANT    LA    GUERRE  289 

tout  bas  de  brutes  n'oseraient  les  braver  ouver- 
tement. Il  n'y  ferait  pas  bon. 

Il  y  a  bien  eu  quelques  menaces  dans  quel- 
ques communes  d'alentour.  Dans  la  nôtre  et 
dans  les  plus  voisines,  nous  savons  qu'il  y  a  eu 
accord  et  engagement  pris  d'observer  le  plus 
grand  calme,  de  n'échanger  avec  personne  un 
seul  mot  irrité  ou  irritant,  de  ne  pas  s'enivrer, 
de  partir  tous  ensemble  et  de  revenir  de  même, 
sans  se  mêler  à  aucune  querelle,  à  aucune  dis- 
cussion. Ils  ont  tous  leur  bulletin  en  poche. 
Ceux  qui  ne  savent  pas  lire  connaissent  au  moins 
certaines  lettres  qui  les  guident,  ou,  s'ils  ne  les 
connaissent  pas,  ils  en  remarquent  la  forme  et 
l'arrangement  avec  la  sûreté  d'observation  qui 
aide  le  sauvage  à  retrouver  sa  direction  dans  la 
forêt  vierge.  Ils  ne  disent  jamais  chez  nous 
d'avance  pour  qui  ils  voteront,  ils  se  soucient 
fort  peu  des  noms  propres  à  l'heure  qu'il  est. 
Ils  ne  connaissent  pas  plus  que  moi  les  candidats 
qui  passent  pour  représenter  leur  opinion.  S'ils 
font  quelques  questions,  c'est  sur  la  profession 

17 


290  JOURNAL  d'un  voyageur 

et  la  situation  des  candidats  ;  le  mot  avoeaî  les 
met  en  défiance.  Apocat  est  une  injure  au  iril- 
lage.  Ils  aiment  les  gros  industriels,  les  agricul- 
teurs éclairés,  en  général  tous  ceux  qui  réus- 
sissent dans  leurs  entreprises.  Us  rejettent 
certains  noms  qu'ils  aiment  personnellement  esi 
disant  : 

—  Que  voulez- vous?  il  n'a  pas  su  faire  ses 
affaires,  il  ne  saurait  pas  faire  celles  des  autres! 

Et  ceci  est  une  question  d'ordre,  d'économie, 
de  sagesse  et  d'intelligence,  ce  n'est  pas  une 
question  de  clocher.  Le  paysan  n'a  rien  à  gagner 
efeez  nous  au  changement  de  personnes.  Étant 
d'un  des  départ^nents  les  plus  noirs  sur  la  carte 
de  l*instruction,  il  est  au  moins  préservé  dé 
l'ambition  par  son  ignorance.  11  n'aspire  à  aucun 
OTiploi,  il  sait  qu'il  n'y  en  a  pas  pour  qui  ne  sait 
pas  lire.  H  ne  désire  pas  sortir  de  son  pays,  oii 
>1  est  propriétaire,  c'est-à-dire  un  citoyen  égal 
aux  autres,  pour  aller  dans  des  villes  ou  son 
Ignorance  le  placerait  au-dessous  de  beaucoup 
d'autres.  L'instruction  partielle  n'a  d'ailleurs  pas 


!»ENDANT    LA    GUERRE  291 

toujours  de  bons  résultats,  elle  détache  Thomme 
de  son  état  et  de  son  milieu  parce  qu'elle  le  dif- 
férencie de  ses  égaux.  Il  faut  qu'elle  soit  donnée 
à  tous  pour  être  un  bien  commun  dont  personne 
n*ait  lieu  d'abuser. 

Enfin  !  nous  verrons  demain  si  tout  se  passera 
sans  désordre  et  sans  vexation.  On  est  très-bon 
dans   notre  pays,  et  nous  avons  un  excellent 

sous-préfet,  qui,  sous  l'Empire  tout  comme  au- 
jourd'hui, a  professé  et  professe  un  grand  res- 
pect pour  la  liberté  des  opinions.  Si  on  se  que- 
relle, ce  ne  sera  pas  sa  faute. 

Un  de  nos  mobilisés  a  écrit  ;  malgré  l'armis^ 
tice,  ils  couchent  plus  que  jamais  dans  la  boue, 
et  malgré  l'espoir  et  l'annonce  de  la  reprise  pro^ 
chaîne  des  hostilités,  moins  que  jamais  on  ne 
les  exerce.  Il  y  a  eu  des  morts  et  des  blessés,  il 
y  a  surtout  des  malades.  Un  médecin  de  La 
Châtre,  le  docteur  Boursault^  malgré  son  âge 
.  assez  avancé  et  sa  fortune  assez  médiocre,  s'est 
attaché  gratuitement  au  service  dil  bataillon. 
Je  donnerais  beaucoup  pour  être  sôre  qiie  îé 


292  JOURNAL    d'un    VOYAGEUR' 

dictateur  a  donné  sa  démission.  Je  commençais 
à  le  haïr  pour  avoir  fait  tant  souffrir  et  mourir 
inutilement.  Ses  adorateurs  m'irritaient  en  me 
répétant  qu'il  nous  a  sauvé  l'honneur.   Notre 

* 

honneur  se  serait  fort  bien  sauvé  sans  lui.  La 
France  n'est  pas  si  lâche  qu'il  lui  faille  avoir  un 
professeur  de  courage  et  de  dévouement  devant 
l'ennemi.  Tous  les  partis  ont  eu  des  héros  dans 
cette  guerre,  tous  les  contingents  ont  fourni  des 
martyrs.  Nous  avons  bien  le  droit  de  maudire 
celui  qui  s'est  présenté  comme  capable  de  nous 
mener  à  la  victoire  et  qui  ne  nous  a  menés  qu'au 
désespoir.  Nous  avions  le  droit  de  Itii  demander 
un  peu  de  génie,  il  n'a  même  pas  eu  de  bon 
sens. 

Que  Dieu  lui  pardonne  !  Je  vais  me  dépécher 
de  l'oublier,  car  la  colère  et  la  méfiance  compo- 
sent un  milieu  où  je  ne  vivrais  pas  mieux  qu'un 
poisson  sur  un  arbre.  Ceux  qui  ne  sont  pas  con- 
tents du  dictateur  disent  qu'il  aura  des  comptes 
sévères  à  rendre  à  la  France,  et  que  son  avenir 
n'est  pas  riant.  Je  souhaite  qu'on  le  laisse  tran- 


PENDANT    LA    GUERRE  293 

quille.  S'il  faut  qu*une  enquête  se  fasse  sur  sa 
probité,  que  je  ne  révoque  point  en  doute — les 
exaltés  ne  sont  pas  cupides  —  dès  qu'il  se  sera 
justifié,  qu'on  lui  pardonne  tout,  en  raison  de  la 
raison  qui  lui  manque.  Le  chauffeur  maladroit 
qui  fait  éclater  la  chaudière  n'est  pas  punissable 
quand  il  saute  avec  elle* 

Il  pleut,  le  vent  souffle  en  foudre.  Il  y  a  dans 
l'air  une  détente  qui  ne  sera  pas  sans  influence 
sur  notre  espèce  nerveuse  et  impressionnable. 
Non  !  on  ne  se  battra  pas  demain. 


8  février. 

Dès  le  matin,  les  paysans  des  deux  sections  de 
la  commune  étaient  réunis  devant  î'éylise.  Les 
vieux  et  les  infirmes  voulaient  se  traîner  au  chef- 
lieu  de  canton,  qui  est  à  six  kilomètres.  Mon  fils 
fait  atteler  pour  eux  un  grand  chariot  qu'on  ac- 
cepte, et  il  s'en  va  à  pied  avec  les  jeunes.  Sur  la 
route,  on  rencontre  les  autres  communes  mar- 
chant en  ordre  avec  leurs  vieillards  conduits  par 


294  JOURNAL  d'un  voyageur 

les  voitures  des  voisins,  qui,  sans  s'être  concer- 
tés,  ont  tous  eu  l'idée  de  fournir  des  moyens  de 
transport,  et  de  se  servir  de  leurs  jambes  plutôt 
que  de  laisser  un  électeur  privé  de  «on  droit» 
Pas  une  abstention  !  Ce  vote  au  chef-lieu  de  can» 
ton  a  paru  une  espèce  de  défi  qu'on  a  voulu 
accepter.  —  Dans  la  journée,  on  vient  nous  dire 
que  tout  est  calme,  qu'il  n'y  a  pas  eu  Foînbre 
d'une  querelle,  et  notre  village  rentre  sans  avoir 
manqué  à  sa  parole. 

Les  journaux  confirment  la  démission  Gam-« 
betta,  et  annoncent  l'arrivée  à  Bordeaux  de  plu- 
sieurs membres  du  gouvernement  de  Paris.  —  Je 
reçois  de  Paris  une  première  lettre  par  la  poste  ; 
mais,  comme  les  Prussiens  veulent  lire  notre 
pensée,  on  ne  se  la  dit  pas  et  on  est  Inoins  bien 
informé  que  par  les  ballons. 


Jeudi  9  février. 


J'ai  attendu  Maurice,  qui  est  rentré  à  trois 
heures  du  matin.  Il  avait  été  cloué  à  un  bureau 


PENDANT    LA    GUERRE  29S 

de  dépouillement.  La  liste  libérale  l'emporte 
jusqu'ici  chez  nous  dans  la  proportion  de  cent 
contre  un. 

On  m'assure  que  les  choix  de  notre  départe*- 
ment  sont  réellement  libéraux  et  même  républi- 
cains>  qu'en  tout  cas  ils  ne  sont  nullement  réac* 
.  tionnaires.  Dieu  veuille  qu'il  en  soit  ainsi  dans 
toute  la  France^  et  que  les  hommes  du  passé  ne 
profitent  pas  trop  de  l'irritation  produite  dana 
les  masses  par  la  tentative  d'étouffementdu  vote* 
J'ai  de  l'espérance  aijyourd'hui  ;  notre  pauvre 
France  a  appelé  le  bon  sens  à  son  aide^  et  elle, 
est  disposée  à  l'écouter.  Ce  n'est  pas  une  majo- 
rité restauratrice  que  le  bon  sens  demande,  c'est 
une  majorité  réparatrice.  Se  sentira-t-elle  le  pou* 
voir  et  les  moyens  de  continuer  la  guerre  ?  Je  ne 
le  crois  pas  ;  mais,  s'il  est  constaté  qu'elle  les  a 
encore,  espérons  qu'elle  ne  sera  pas  lâche  et 
qu'elle  usera  de  ce  pouvoir  et  de  ces  moyens.     . 

Quoi  qu'il  arrive ,  l'équilibre  rompu  entre  la 
France  et  son  expression  va  se  rétablir.  C'était  la 
première  condition  pour  nous  rendre  compte  de 


296  JOURNAL   d'un   voyageur 

notre  situation,  qu'on  nous  défendait  de  con- 
naître et  que  nous  allons  pouvoir  juger  en  fa- 
mille. On  avait  exclu  du  conseil  les  principaux 
intéressés,  ceux  qui  supportent  les  plus  lourdes 
charges  ;  il  était  temps  de  se  rappeler  qu'ils  n'ap- 
partiennent pas  plus  à  un  parti  qu'ils  ne  doivent 
appartenir  à  un  souverain.  Puisque,  grâce  à  la 
Révolution  de  89,  tout  homme  est  un  citoyen,  il 

est  indispensable  de  reconnaître  que  tout  citoyen 
est  un  homme,  que  par  conséquent  nul  ne  peut 
disposer  des  biens  et  de  la  vie  de  son  semblable 
sans  le  consulter.  Ce  n'est  pas  parce  que  l'Em- 
pire en  a  disposé  par  surprise  qu'une  république 
a  le  droit  d'agir  de  même  et  de  sacrifier  l'homme 
à  l'idée,  l'homme  fût-il  stupide  et  l'idée  su- 
blime. 

Une  guerre  continuée  ainsi  ne  pouvait  pro- 
duire l'élan  miraculeux  des  guerres  patrioti- 
ques. D'ailleurs  les  choses  de  fait  sont  entrées 
dans  une  nouvelle  phase  de  développement.  En 
même  tertips  que  la  science  appliquée  à  l'in- 
dustrie nous  donnait  l'emploi  de  la  vapeur,  de 


PENDANT    LA    GUERRE  297 

rélectricité ,  et  tant  d'autres  découvertes  mer- 
veilleuses et  fécondes,  elle  accomplissait  fatale- 
ment le  cercle  de  son  activité,  elle  trouvait  des  , 
moyens  de  destruction  dont  nous  n'avons  pas 
pu  nous  pourvoir  à  temps,  et  qui  ont  mis  à  un 
moment  donné  la  force  matérielle  au-dessus  de 
la  force  morale.   Nous  subissons  un  accident 
terrible,  ce  n'est  rien  de  plus.  L'homme  qui  eût 
pu  rendre  immédiatement  applicable  un  engin 
de  guerre  supérieur  à  tous  les  engins  connus 
eût  plus  fait  pour  notre  salut  que  tout  un  parti 
avec  des  paroles  vides  et*  un  système  d'excita- 
tions inutiles.  M.  Ollivier  nous  avait  bien  déjà 
parlé  d'un  rempart  de  poitrines  humaines j  parole 
féroce,  si  elle  n'eût  été  irréfléchie.  Les  poitrines 
humaines  ont  beau  battre  pour  la  patrie,  le  ca- 
non les  traverse,  et  jamais  un  ingénieur  mili- 
taire ne  les  assimilera  à  des  moellons.  L'homme 
de  cœur  ne  peut  entendre  les  métaphores  de 
l'éloquence  sans  éprouver  un  déchirement  pro- 
fond. Le  paysan,  à  qui  on  prend  ses  fils  pour 
faire  des  fortifications   avec    sa   chair  et  son 


/ 


298  JOURNAL  d'un  voyageur 

sang,  a  raison  de  ne  pas  aimer  les  avocats. 


10  février. 

A  présent  que  les  communications  régulières 
sont  rétablies  ou  vont  l'être,  je  n'ai  plus  besoin 
de  mes  propres  impressions  pour  vivre  de  la  vie 
générale.  Je  cesserai  donc  ce  journal,  qui  devient 
inutile  à  moi  et  à  ceux  de  mes  amis  qui  le  liront 
avec  quelque  intérêt.  Dans  l'isolement  plus  ou 
moins  complet  où  la  guerre  a  tenu  beaucoup  de 
provinces,  il  n'était  pas  hors  de  propos  de  ré- 
sumer chaque  jour  en  soi  l'effet  du  contre-coup 
des  événements  extérieurs.  Très-peu  parmi  nous 
ont  eu  durant  cette  crise  le  triste  avantage.de  la 
contempler  sans  égarement  d'esprit  et  sans  ca- 
tastrophe immédiate.  Je  dis  que  c'est  un  triste 
avantage,  parce  que,  dans  cette  inaction  forcée, 
on  souffre  plus  que  ceux  qui  agissent.  Je  le  sais 
par  expérience  ;  en  aucun  temps  de  ma  vie,  je 
n'ai  autant  souffert  ! 

Je  n'ai  pas  voulu  faire  une  page  d'histoire,  je 


PENDANT    LA    GUERRE  299 

ne  l'aurais  pas  pu  ;  mais  toute  émotion  soulevée 
par  rémotion  générale  appartient  quand  même  à 
l'histoire  d'une  époque.  J'ai  traversé  cette  tour- 
mente comme  dans  un  tlot  à  chaque  instant  me<- 
nacé  d'être  englouti  par  le  flot  qui  montait.  J'ai 
jugé  à  travers  le  nuage  et  l'écume  les  faits  qui 
me  sont  parvenus;  mais  j'ai  tâché  de  saisir  l'es- 
prit de  la  France  dans  ces  convulsions  d'agonie, 
et  à  présent  je  voudrais  pouvoir  lui  toucher  le 
cœur  pour  savoir  si  elle  est  morte. 

On  ne  peut  juger  que  par  induction,  je  tâte 
mon  propre  cœur  et  j'y  trouve  encore  le  senti- 
ment de  la  vie.  Si  ce  n'est  pas  l'espoir,  c'est 
toujours  la  foi,  et  si  ce  n'était  même  plus  la  foi, 
ce  serait  encore  l'amour;  tant  qu'on  aime,  on 
n'est  pas  mort.  La  France  ne  peut  pas  se  haïr 
elle-même,  plus  que  jamais  elle  est  la  nation  qiti 
aime  et  qu'on  aime.  Si  le  gouveniement  qui  jurait 
de  la  sauver  ou  de  mourir  avec  elle  n'a  su  faire 
ni  l'un  ni  l'autre,  quelque  espérance  que  nous 
ayons  fondée  sur  ce  gouvernement,  .quelques 
sympathies  qu'il  ait  pu  nous  inspirer  o»  qu'il 


300  JOURNAL    d'un    voyageur 

nous  inspire  encore,  accusons-le  plutôt  que  de 
condamner  la  France.  Repoussons  avec  indigna- 
tion le  système  de  défense  de  ceux  qui  nous 
disent  qu'elle  est  perdue,  parce  qu'elle  n'a  pas 
voulu  être  sauvée.  Ce  serait  le  même  mensonge 
qui  a  été  prononcé  à  Sedan  lorsqu'on  nous  a  lâ- 
chement accusés  d'avoir  voulu  la  guerre.  Dire 
que  la  France  ne  peut  plus  enfanter  de  braves 
soldats  ni  de  bons  citoyens,  parce  qu'elle  a  été 
bonapartiste,  c'est  un  blasphème.  Elle  a  proclamé 
la  république  à  Paris  avec  un  enthousiasme  im- 
mense, elle  l'a  acceptée  en  province  avec  une 
loyauté  unanime.  Le  premier  cri  a  été  partout  : 

—  Vive  la  patrie  ! 

Et  tout  le  monde  était  debout  cç  jour-là.  La 
France  de  toutes  les  opinions  a  offert  ou  donné 
sans  hésitation  le  sang  qu'elle  avait  dans  les 
veines,  l'argeçit  qu'elle  avait  dans  les  mains.  Le 
paysan  le  plus  encroûté  a  marché  comme  les 
autres.  Les  sujets  les  plus  impropres  aux  fa- 
tigues s'y  sont  traînés  quand  même,  des  mères 
ont  vu  partir  leurs  trois  fils,  des  fermiers  tous 


PENDANT    LA    GUERRE  301 

leurs  gars  ;  des  hommes  mariés  ont  quitté  leurs 
jeunes  enfants,  des  soldats  qui  avaient  fait  sept 
ans  de  service  ont  repris  le  sac  et  le  fusil.  Je 
ne  parle  pas  des  riches  qui  ont  quitté  avec  or- 
gueil leurs  affections  et  leur  bien-être,  des  in- 
dustriels, des  savants  et  des  artistes  qui  ont  fait 
si  bon  marché  de  leurs  précieuses  vies,  et  qui  se 
sont  volontairement  dévoués,  des  jeunes  gens 
engagés  dans  des  carrières  honorables  ou  lucra- 
tives qui  ont  tout  sacrifié  pour  servir  la  grande 
cause  :  je  parle  de  ceux  qu'on  accuse,  qu'on 
méconnaît  et  qu'on  méprise,  je  parle  des  igno- 
rants et  des  simples  qui  croyaient  encore  à  l'em-  . 
pereur  trahi,  vieille  légende  des  temps  passés, 
et  qui  n'aimaient  pas  du  tout  la  République, 
parce  que  rien  ne  va  sans  un  maître.  Je  ne  peux 
pas  sans  douleur  entendre  maudire  ce  pauvre 
d'esprit  qui  est  allé  se  faire  tuer,,  ou,  ce  qui  est 
pis,  mourir  de  froid,  de  faim  et  de  misère  dans 
la  neige  et  la  boue  des  campements.  Si  Jésus  re- 
venait au  monde,  il  écrirait  avec  notre  sang  sur 
le  sable  de  nos  chemins  : 


302  JOURNAL    D*UN    VOYAGEUR 

c  En  vérité,  je  vous  le  dis,  celui-ci|  qui  ne 
comprend  pas  et  qui  marche  avec  vous  est 
le  meilleur  d'entre  vous.  » 

Finissons*en  avec  ces  récriminations  contre 

■  • 

rignorance,  avec  cette  malédiction  sur  le  suf- 
frage universel,  avec  ces  projets,  ces  désirs  ou 
ces  menaces  de  méconnaître  son  autorité.  I4 
paix  est  maintenant  inévitable,  Texaltatipn  de 
parti  la  repousse  et  cherche  à  nous  entretenir 
d'illusions  funestes.  Elle  a  promis  ce  qu'elle  n'a 
pu  tenir,  elle  ne  veut  pas  en  avoir  le  démenti, 
elle  sacrifierait  des  millions  d'hommes  plutôt 
que  de  s'avouer  impuissante  ou  impopulaire.  Il 
est  temps  que  le  gros  bon  sens  intervienne.  Il 
ne  saura  pas  juger  le  différend,  il  le  fera  cesser. 
Je  vois  aux  prises  une  impitoyable  machine  de 
guerre,  la  Prusse,  et  un  homme  nu,  blessé,  hé^ 
roïque,  la  France  militaire*  Cet  homme,  exaspéré 
par  l'inégalité  de  la  lutte,  veut  mourir,  il  se  jette 
en  désespéré  sous  les  roues  de  la  machine.  De* 
bout,  Jacques  Bonhomme!  place  entre  ce  sur 
blime   malheureux    et  la  machine  aveugle  ta 


PENDANT    LA    GUERRE  303 

lourde  main,  plus  solide  que  tous  les  engins  de 
la  royauté.  Arrête  le  vainqueur  et  sauve  le  vaincu, 
dût-il  te  maudire  et  t'insulter.  Tu  veux  qu'il 
vive,  toi,  paysan  qui  par  métier  sèmes  la  vi^e  sur 
la  terre*  Tu  veux  que  le  blé  repousse,  et  que  la 
France  renaisse.  Voici  tantôt  le  moment  de  res^ 
semer  ton  champ  gelé.  On  va  crier  que  tu  as  tué 
Thonneur.  Tu  laisseras  dire,  toi  qui  portes  tou- 
jours  tous  les  fardeaux,  tu  porteras  encore  celui- 
ci.  L'ingrate  patrie  est  bien  heureuse  que  tu  ne 
connaisses  pas  le  point  d'honneur,  et  que  tu  te 
trouves  là,  dans  les  situations  extrêmes,  pour 
trancher  sans  scrupule  et  sans  passion  les  ques* 
tiens  insolubles  ! 

Et  à  présent  faisons  une  fervente  prière  au 
génie  de  la  France.  Puisse-t-il  nous  bien  inspirer 
et  faire  entrer  dans  tous  les  esprits  la  notion  du 
droit!  Il  est  si  clair  et  si  précis,  ce  droit  acquis 
et  payé  si  cher  par  nos  révolutions  !  Liberté  de 
la  parole  écrite  ou  orale,  liberté  de  réunion, 
liberté  du  vote,  liberté  de  conscience,  liberté  de 
réunion  et  d'association,  —  que  peut-on  vouloir 


304  JOURNAL  d'un  voyageur 

de  plus,  et  quelles  théories  particulières  peuvent 
primer  ces   droits    inaliénables?  N'est-ce    pas 
donner  l'essor  à  toutes  les  idées  que  d'assurer 
les  dro  ts  de  la  discussion  ?  Si  nous  savons  main- 
tenir ces  droits,  ne    sera-ce  pas  un  véritable 
attentat  contre  l'humanité  que  la  conspiration  et 
l'usurpation,  de  quelque  part  qu'elles  viennent? 
L'orgueil  des  partis  ne  veut  pas  souffrir  le 
contrôle  de  tous  :  sachons  distinguer  les  vanités 
exubérantes  des  convictions  sincères,  n'impo- 
sons silence  à  personne,  mais  apprenons  à  juger, 
et  que  l'abandon  soit  le  châtiment  des  écoles 
qui  veulent  s'imposer  par  la  voie  de  fait,  l'injure 
et  la  menace.  Ne  subissons  l'entraînement  ni  des 
vieux  partis  ni  des  nouveaux.  Le  véritable  répu- 
Dlicain  n'appartient  à  aucun,  il  les  examine  tous, 
il  les  discute,  il  les  juge.  Son  opinion  ne  doit 
jamais  être  arrêtée  systématiquement,  car  l'in- 
telligence qui  ne  fonctionne  plus  est  une  intelli- 
gence morte  ;  qui  n'apprend  plus  rien  ne  compte 
plus.  Observons  le  rayonnement  des  idées  nou- 
velles à  mesure  qu'elles  se  produiront,  et  sa- 


PENDANT    LA    GUERRE  305 

chons  si  elles  sont  étoUes  ou  bolides,  c'est-à- 
dire  éclosion  de  vie  ou  débris  de  mort.  La  France 
a  le  sens  critique  si  développé  et  tant  d'organes 
éminents  de  cette  haute  puissance,  qu'il  ne  lui 
faudra  p^s  beaucoup  de  temps  pour  s'éclairer 
sur  la  valeur  des  offres  de  salut  qui  lui  sont  faites 
de  toutes  parts.  Cette  discussion,  à  la  condition 
d'être  loyale  et  sérieuse,  fera  aisément  justice 
du  mandat  impératif,  qui  n'est  autre  chose  que 
la  tyrannie  de  l'ignorance,  si  bien  exploitée  par 
le  parti  de  l'Empire.  Faisons  des  vœux  pour  que 
la  distinction  du  droit  et  de  la  fonction  déléguée 
soit  bien  comprise  et  bien  établie  par  nos  écri- 
vains, nos  assemblées,  nos  publicistes  de  tout 
genre.  Ils  auront  beaucoup  à  faire  à  ce  moment 
de  réveil  général  qui  va  suivre,  à  la  grande  sur- 
prise des  autres  nations,  l'espèce  d'agonie  où 
elles  nous  voient  tombés.  Il  sera  urgent  de  dé- 
montrer que  le  mandat  impératif  est  une  idée 
sauvage,  et  qu'il  y  aurait  erreur  funeste  à  en  ac- 
cepter l'outrage  pour  conquérir  la  popularité.  Le 
droit  du  peuple  à  choisir  ses  représentants,  à  con  ' 


360  JOORNAL  d'un  voyageur 

sulter  sa  raison  et.  sa  conscience  doit  être  égale- 
ment libre,  ou  bien  la  représentation  n'est  plus 
qu'une  lutte  aveugle,  un  conflit  stupide  entrer 
les  esclaves  de  tous  les  partis.  Il  serait  temps  de 
se  défaire  de  ces  errements  de  l'Empire.  Nés 
fatalement  dans  son  atmosphère,  espérons  qu'ils 
finiront  avec  lui. 

Il  y  aura  certainement  aussi  à  éclairer  l'As- 
semblée  constituante  qui  succédera  prochaine- 
ment à  celle-ci  sur  un  point  essentiel,  le  droit 
de  plébiscite.  Il  ne  faut  pas  que  ce  droit,  devenu 
monstrueux,  établisse  la  volonté  du  peuple  au^ 
deàsus  de  celle  des  assemblées  élues  par  lui  ;  si 
le  peuple  est  souverain,  ce  n'est  pas  un  souve- 
rain absolu  qu'il  faille  rendre  indépendant  de 
nout  contrôle,  priver  de  tout  équilibre.  Le  plé- 
biscite peut  être  la  forme  expéditive  que  pren- 
dra, dans  un  avenir  éloigné,  la  volonté  d'une 
tation  arrivée  à  l'âge  de  maturité;  mais  long- 
temps encore  il  sera  un  attentat  à  la  liberté  du 
peuple  lui-même,  puisqu'il  est,  par  sa  forme 
absolue  et  indiscutable,  une  sorte  de  démission 


FENDANT   LA    GUERRE  307 

qu'il  pôut  donner  de  sa  propre  autorité.  Je  crois 
que,  si  ce  droit  n*est  pas  supprimé,  il  pourra 
être  modifié  par  une  loi  qui  en  soumettra  Texer- 
cice  aux  décisions  des  assemblées.  En  temps 
normal  et  régulier,  il  ne  faut  jamais  qu'un  pou- 
voir exécutif  puisse'  en  appeler  de  TÂssemblée  au 
peuple  et  réciproquement.  Je  ne  sais  même  paB 
s'il  est  des  cas  exceptionnels  où  cet  appel  ne  so- 
rait  point  un  crime  contre  la  raison  et  la  jus*^ 
tice. 

Mais  ce  ne  sont  pas  là  mc$  affaires^  dit  la 
fourmi,  et  je  ne  suis  qu'une  fourmi  dans  ce 
chaos  de  montagnes  écroulées  et  de  volcans  qui 
surgissent;  je  fais  des  rêves»  des  vœux,  et 
j'attends. 

Chers  amis,  que  je  vais  enfin  retrouver,  aurer- 
vous  tous  été  logiques  avec  vous*mémes  sous 
cette  dictature  compliquée  d'une  guerre  atroce? 
Quelles  vont  être  vos  élections  de  Paris? 

Je  n'ai  qu'un  désir  :  c'est  qu'elles  soient  l'ex- 
pression de  toutes  les  idées  qui  vous  agitent 
dans  tous  les  sens.  Un  parti  trop  prédominant 


308  JOURNAL  d'un  voyageur 

serait  un  malheur  en  ce  moment  où  il  faut  que 
la  lumière  se  fasse. 

Si  je  dois  encore  une  fois  assister  à  la  mort  de 
la  république,  j'en  ressentirai  une  profonde  dou- 
leur. On  ne  voit  pas  sans  effroi  et  sans  acca- 
blement  le  progrès  faire  fausse  route,  l'avenir 
reculer,  l'homme  descendre,  la  vie  morale  s'é- 
clipser; mais,  si  cette  amertume  nous  est  réser- 
vée,  ô  mes  amis,  ne  maudissons  pas  la  France, 
ne  la  boudons  pas,  ne  nous  croyons  pas  autori- 
sés à  la  mépriser  ;  elle  passe  par  une  si  forte 
épreuve!  Ne  disons  jamais  qu'elle  est  finie, 
qu'elle  va  devenir  une  Pologne;  est-ce  que  la 
Pologne  n'est  pas  destinée  à  renaître  ? 

L'Allemagne  aussi  renaîtra;  riche  et  fière  au- 
jourd'hui, elle  sera  demain  plus  malade  que 
nous  de  ces  grandes  maladies  des  nations,  néces- 
saires à  leur  renouvellement.  Il  y  a  encore  en 
Allemagne  de  grands  cœurs  et  de  grands  esprits 
qui  le  savent  et  qui  attendent,  tout  en  gémissant 
sur  nos  désastres  ;  ceux-là  engendreront  par  la 

■ 

pensée  la  révolution  qui  précipitera  les  oppres- 


PENDANT    LA    GUERRE  309 

seurs  et  les  conquérants.  Sachons  attendre  aussi, 
non  une  guerre  d'extermination,  non  une  re- 
vanche odieuse  comme  celle  qui  nous  frappe; 
attendons  au  contraire  une  alliance  républicaine 
et  fraternelle  avec  les  grandes  nations  de  l'Eu- 
rope. On  nous  parle  d'amasser  vingt  ans  de  co- 
lère et  de  haine  pour  nous  préparer  à  de  nou- 
veaux combats!  Si  nous  étions  une  vraie,  noble, 
solide  et  florissante  république,  il  ne  faudrait 
pas  dix  ans  pour  que  notre  exemple  fût  suivi,  et 
que  nous  fussions  vengés  sans  tirer  l'épée  ! 

Le  remède  est  bien  plus  simple  que  nous  ne 
voulons  le  croire.  Tous  les  bons  esprits  le  voient 
et  le  sentent.  Allons-nous  nous  déchirer  les  en- 
trailles, quand  une  bonne  direction  donnée  par 
nous-mêmes  à  nos  cœurs  et  à  nos  consciences 
aurait  plus  de  force  que  tous  les  canons  dont  la 
Prusse  menace  la  civilisation  continentale  ?.  Croyez 
bien  qu'elle  le  sait,  la  Prusse  !  La  paix  que  l'on 
va  négocier  n'éteindra  pas  la  guerre  occulte 
qu'elle  est  résolue  à  faire  à  notre  république. 
Quand  elle  ne  nous  tiendra  plus  par  la  violence, 


310  JQURNAi*  D'UN  VOYAGEUR 

9 

elle  essayera  de  nou»  tenir  encore  par  Tintrigue» 
la  corruption,  la  calomnie^  les  discordes  inté* 
rieures.  Serrons  nos  rangs  et  méfions-nous  de 
rétranger!  11  est  facile  à  reconnaître  :  c'est  celui 
qui  se  dit  plus  Français  que  la  France^ 

Nohant,  nuit  da  9  au  10  février. 


FIN 


CLICHY.  —  Imp.  de  Paul  Dupont  cl  CJc, 
rue  du  Bac-d'Asnières,  li. 


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